‹ Le CrimeChapitre 5 sur 28 · 05

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Il faut des enfants : il en faut pour la continuation de la race et pour nous perpétuer nous-mêmes. Et cependant les hommes ne se montrent pas toujours pressés de signer leur œuvre ! Alors, ce sont les naissances illégitimes qui affolent les mères et les rendent avorteuses ! Il faut des enfants pour la Guerre !

« Des enfants ! » crient ceux-ci.

« Des canons, des canons » crient ceux-là !

« Des enfants pour les canons ! tremblent les mères ».

Si déjetés et si misérables qu’ils soient, ils finissent par faire nombre ! Qu’ils souffrent la faim et les mauvais traitements, eh bien ! tant pis, tant mieux ! Ne savons-nous pas tous que les larmes et le pain sec font les yeux plus beaux !

Pour les paysages, pour les animaux, fussent-ils sauvages, il y a des Sociétés de protection. Les animaux supérieurs, chevaux et chiens, ont leur pedigree… Mais les hommes et les femmes s’accouplent comme des bêtes obscures. Ils engendrent criminellement et rien ne protège l’enfant livré aux fous qui peuvent lui reprendre la vie (et c’est peut-être le moins grave), qui lui mutilent les membres, l’intelligence et le cœur. Car il n’y a pas que des enfants martyrs, il y a aussi des enfants opprimés, des enfants malheureux ; il y a même des enfants gâtés ! et des parents stupides.

Chaque jour ramène des massacres d’innocents. Non contents de lui avoir passé leurs tares, leurs vices et leur mal-santé, les parents disposent encore de l’enfant qu’ils regardent comme leur possession. Cependant nous ne naissons pas avec des chaînes aux pieds.

Qu’ont-ils à attendre de la vie, les enfants de fous ?

… Et celui-ci pour lequel on ne trouve pas de nom, haut de cinquante centimètres, large de quatre-vingt-quinze, il suinte et pue… On ne peut tenir à l’entour de lui.

Cet autre comme un long ver blanc, sans bras, sans ailerons, ne peut chasser les mouches qui le dévorent…

Voilà nos monstres, voilà les enfants que nous faisons ! les enfants d’assassins, les enfants… de lépreux ! Les enfants volés, les enfants violés, tous recherchés par les fous…

Un docteur, dans le secret de son cabinet, avertit cet homme qu’il est avarié et qu’il doit se soigner longuement, avant de prendre femme… L’homme ne reparaît plus. Et peu après, le docteur apprend qu’il s’est marié. Un peu plus tard, une femme contaminée engendre des enfants misérables, des avant-terme, de la graine d’assassins et de dégénérés, s’ils n’ont pas la chance de mourir en bas âge. Heureusement la méningite est une grande nettoyeuse d’enfants tarés. Mais la loi ne donne pas le droit au médecin de dénoncer l’homme et de protéger la femme et l’enfant en sauvant la race.

Dans tel préventorium, quand arrive, triste contingent, le petit bétail, déchet de notre espèce, les docteurs attachés à l’établissement appliquent aux enfants les traitements de la syphilis. Et l’on voit se relever ceux-là qui se traînaient à terre comme des cloportes ; leur langue embarrassée se dénoue, ils parlent, ils marchent ainsi que de petits hommes, ils cessent de vivre dans leur pipi… Ils sourient… Tandis que leurs maux s’apaisent, ils prennent du poids, leurs dents se solidifient, leurs membres mous et misérables se durcissent. Ils ne sont plus des larves. Mais les docteurs et la directrice n’ont pas le droit d’avertir les parents, dans la crainte sans doute de les offusquer (car il existe une conspiration des grands contre les petits, des forts contre les faibles et du silence contre la justice) . Les docteurs n’ont pas le droit de montrer aux parents les fiches soigneusement tenues et journalières concernant leurs enfants. Et les petits martyrs dont on avait tenu la tête hors de l’eau, qu’on avait un instant sauvés, sont renvoyés pour faire des incurables, des fous, des assassins et des désespérés. Ils ne le seront qu’à cause de nous, mais ils ne nous le reprocheront pas. Il en est tant de muets, d’aveugles et d’autres sont si abêtis qu’ils ne relèvent jamais la tête pour regarder le ciel et nous demander raison.

Des petits misérables ne marcheront pas comme les autres animaux sans souffrance, car ils sont venus au monde la plante des pieds ravinée et ensanglantée.

Deux plaies vives qui devraient être une honte pour notre civilisation : la paralysie infantile et la tuberculose osseuse, nous les admettons, nous les cultivons et nous leur donnons droit de cité. De grandes fêtes doivent être organisées pour l’entretien de ces petits martyrs. Cependant que les fous que nous sommes ne songent point à assainir la conception. Peut-être les législateurs jugent-ils que ces malheureux sont nécessaires pour que de mieux portants apprécient la santé, et que les nabots, les mal-foutus et les infirmes permettent à d’autres de s’enorgueillir de leur taille et de leurs membres déliés ! Les fous que nous sommes ne peuvent être heureux ou malheureux que par rapport à d’autres… Nous disons qu’il faut de tout pour faire un monde… un monde d’iniquité ! C’est la dîme du malheur ! Qu’il y en ait un ou deux ou trois de condamnés dans une couvée, mais il en reste encore. Et la Société croit y retrouver son compte ! Beaucoup de couples malades reproduisent comme des lapins de clapier !

Comment peut-on rapporter sans trembler que des enfants martyrs sont frappés, brûlés, séquestrés et étranglés par des parents fous, qui ne se reconnaissent plus dans leur fruit. Ces fous-là ont leurs victimes à la maison, sous la main. Les parents indignes sont des hérédos ou des syphilitiques, c’est-à-dire des fous, et leurs enfants par eux martyrisés — qu’ils soient doux ou terribles, sont toujours des hérédos — c’est-à-dire de pauvres êtres déjà incurables.

C’est la société qui est coupable. Si nous possédons un objet rare (en est-il de plus précieux que l’enfant), ce n’est pas à des insensés que nous devons le confier. Qu’ils viennent à le briser, ce serait nous les imprudents et les coupables ! Et du reste la peine de mort n’est pas appliquée aux parents assassins.

Comment, après de tels récits, pouvons-nous sans honte embrasser et chérir nos propres enfants et répondre à leurs caresses, tandis que d’autres petits, doux et faibles à l’égal des nôtres, sont martyrisés et pour toujours désespérés ! Nous pourrions les sauver si nous n’étions pas des fous criminels. Ainsi que des portées de souris et de mulots, nos petits naissent et meurent sans laisser de traces.

S’il est admis que le mal favorise d’illustres talents, faut-il donc que des enfants paient la rançon de cette gloire ?

⁂

Nous n’aimons plus rien que ce qui nous surprend.

Nous avons fait un dieu du hasard, le dieu des loteries, des matches, des examens. Dans ceux-ci comme dans les championnats, ce n’est pas forcément le meilleur qui est le gagnant. C’est la chance que l’on couronne. Sur un coup de veine, ou de dés, nous établissons ou nous brisons la carrière d’un jeune homme au sang prompt qui peut en venir à la colère et au désespoir. Le jeu repose sur l’humeur ou la migraine d’un examinateur… et sur un instant de lassitude chez le candidat, pressuré, surmené et livré par ses hérédités à toutes les puissances de la peur. Nous l’avons écrasé sous un amas de connaissances qui n’ajoutent rien à sa valeur propre et qu’il lui faudra oublier, s’il ne veut pas vivre une vie stérile. On lui apprend tout sauf la science élémentaire de la vie devant laquelle nous sommes des étourneaux.

De tous les animaux, les petits de l’homme sont les plus mal défendus. À l’âge où ils devraient croître et se fournir de moelle, on les tient séquestrés, on les courbe, on en fait des « dos ronds » et des « poitrines creuses ». Ces devoirs et ces leçons, ils ne souhaitent pas encore les connaître, car ils savent bien, les petits, avec leur instinct qui saurait les guider si nous ne le faisions dévier, qu’ils aimeront plus tard les livres et voudront tout savoir ! Mais auparavant ils doivent pousser leur jet comme la plante et éduquer ces membres neufs qu’ils viennent de recevoir. Tout ce qu’ils apprennent sans goût, sans compréhension et avec leur peine enfantine, tout s’effacera et pourrira comme les fleurs prématurées du cerisier qui annoncent un fruit, mais trompent nos espérances… Cependant l’éleveur ne ferre pas ses jeunes poulains et il ne leur fait pas traîner de charrois avant le temps révolu. Plus des deux tiers de nos gosses (et naturellement les plus malheureux), ne vont pas au grand air ! Cependant, ils en ont l’ardente faim, eux qui sont peu nourris !… Et les grands trains de vacances fuient à toute vapeur comme s’ils craignaient que les gosses les rattrapent…

La faible voix de l’enfance, nous ne voulons pas l’entendre, ou bien les bruits du monde, comme une cire, bouchent nos oreilles. Nous sommes cruels envers les enfants qui deviendront cruels à leur tour.

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