‹ Le culte du moi 2: Un homme libreChapitre 18 sur 20 · II

II

JE PROFITE DE MES EMOTIONS

Cannes etait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de la plage eventee jusqu'a la Croisette, ou je demeurais immobile a regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine, dans la grande rue, tres vexe de n'avoir pas envie de patisseries. Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journees; j'avais specialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop etroitement dans ma pensee, et de Nice, ou je promenais mon ennui dans les cafes, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les apres-midi ne furent aussi grises qu'a cette epoque. Et quelles soirees, devant un grog! Il est bien facheux que je n'aie eu personne avec qui analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessecher, puis le reduire en poussiere qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premiere etape, me redevenait necessaire.

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Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idee fixe, debout sur notre cerveau comme le genie de la Bastille, tandis que, nous enfoncant dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser a rien et nous recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier de la pendule, de compter jusqu'a cent et autres betises insuffisantes. Soudain, a travers le voile de banalites qu'on lui oppose, l'idee reapparait, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons encore de lui echapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me levais, et par quelque lecture emouvante je cherchais a m'oublier. Tout me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me parurent admirables.

Ce n'etaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-meme. J'imaginais le systeme de vie que j'aurais mene avec elle, et je me desesperais qu'une facon d'etre emu, que j'avais entrevue, me fut irremediablement fermee. Au resume, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude meditative que Simon et moi nous tentames. Retraite charmante! Ma methode, en etonnant l'Objet, m'eut paru rajeunie a moi-meme. Puis ces commerce d'idees avec des etres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui meublent la vie.

Ainsi, a etudier ce qui aurait pu etre, j'empirais ma triste situation. Et, pietinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il est evident que ca ne durera pas, mais les minutes en paraissent si longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renverse des dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais desesperement par leurs vastes fenetres, ne me parut pas aussi decolore que je le vis, durant ces nuits detestables et ces apres-midi ou je me couchais vers les trois heures et m'endormais enfin, hypnotise par mon idee fixe, eclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les reveils, au soir tombe, les membres couverts de froid! Les repas, sans appetit, sous des lumieres brutales! Parfois meme il pleuvait.

J'aurais du me mefier que l'air de la mer, precieux en ce qu'il pousse aux crises (cf. Jersey et Venise) m'etait dans l'espece detestable.

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Seule, elle a pu me faire prendre quelque interet a la vie exterieure. Elle etait pour moi, habitue des grandes tentures nues, un petit joujou precieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon sang toutes mes idees, je goutais des choses vulgaires, je cancanais un peu et j'etais fat a la promenade.

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Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de memorable, ni de touchant; c'est peut-etre que je ne l'ecoutais guere? L'ayant abordee avec le simple desir de me donner quelque amertume et de reprendre du ton, j'ai habille selon ma convenance et avec un art merveilleux le premier objet a qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensees.

Comme elle etait venue me surprendre, un matin de naguere, dans ma chambre d'hotel, elle me trouva appuye sur une malle, qui lisais l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le prouver elle riait. La societe de Simon a perverti en moi le sens de la sociabilite. Il est evident que j'ai ennuye au dela de tout l'Objet. Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle etait un objet vivant. Ce jour ou, sur ma malle de voyageur, je pretendis l'instruire de l'instabilite des passions sensuelles, est l'instant ou je me crus le plus pres d'etre aime et d'aimer, mais comme il etait midi un quart, elle, avec une nettete d'analyse intime, que je n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.

Un autre souvenir qui m'emeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, a neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et tristes vers la gare de Lyon, ou l'on se bouscule confusement sous trop de lumieres. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans l'obscurite miserable. C'est ainsi qu'un peu apres, seul dans mon wagon, je goutai une petite melancolie et une petite fierte, ce qui fait une delicate sensualite.

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A imaginer ce sentiment sincere de petite fille qu'elle eut pour moi, tandis qu'elle sanglotait de mon faux depart, je me desole de mon mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinee, s'impose a mon souvenir: figure si epuree que je n'eprouve plus qu'un regret violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la meme race que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait etre et ce qu'elle est, combien elle souffre de ne pas vivre a mes cotes, pensant tout haut et se fortifiant de mes pensees! C'est ma faute, ma faute irreparable, de ne pas lui etre apparu tel que je suis reellement! Oh! ma constante hypocrisie! mon impuissance a demeler ce qui est convenable, parmi tant de charmantes facons d'etre, qui s'offrent a moi comme possibles en toutes occasions! Avec son joli corps, pame des hommes grossiers, que la voila miserable, elle, charmante comme une sainte paienne!

Helas! pourquoi suis-je si vivement frappe du desordre qu'il y a dans les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes detestables lucidites, elle ne m'apparaitrait plus comme un bonheur possible et que je ne sais acquerir. Elle serait un cadavre doux et triste, une chose de paix.

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Je lui ecrivis. Des lors je connus a chaque courrier l'angoisse, puis la secousse a briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guette s'eloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifference affectee.

Je n'eus plus le courage de penser a rien autre qu'a elle, qui peut-etre en ce moment riait.

"Elle ne m'a pas ecrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me repondra pas? Elle fut toujours detestable; son sans-gene d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitie ait flechi?" Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifference qu'elle m'avait donnees aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.

A cette epoque, le gout que je lui gardais prit des proportions vraiment curieuses. Vous connaissez ces inquietudes nerveuses qui, certains jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les jambes a la hauteur des genoux, et nous reduisent enfin a un geste brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassees, en meme temps qu'elles nous font une idee claire des sensations du veritable epileptique. J'avais a l'imagination une angoisse analogue.

Des l'aube, je lui telegraphiai a son ancienne adresse. Journee deplorable! A travers Cannes, perdue d'humidite, je ne cessais d'aller de l'hotel au telegraphe, ou les employes agaces me secouaient leurs tetes, et mon coeur s'arretait de battre, sans que mon attitude perdit rien de sa dignite. Le long de la plage, dans la grande rue, cette journee dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant mon espoir surchauffe a chaque seconde se venait butter contre l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrete brutalement.... Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hotel, je n'avais encore rien recu; la totalite des choses me parut sinistre, puis je fus dement.

Comme elle etait oubliee, la fille des premiers instants de cette aventure,--celle a qui je voulus bien preter un sourire doux et maniere! J'avais a propos d'elle concu un si violent desir d'etre heureux, j'y etais alle d'une telle chevauchee d'imagination qu'en me retournant, je me trouvais seul. De la meme maniere, sous le cloitre, mes saints,--a Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser manger du vide, face a face de mon desir.

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Prendre l'express sur l'heure, retrouver a Paris, par l'obligeance des concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile et que je ne lui deplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce delai je serai gueri. Ce bonheur-la, pour me plaire, devrait m'etre donne tel que je l'imagine, et a l'heure meme ou je le desire.

Quant a revivre les jours passes aupres d'elle, vraiment je m'en soucierais peu. Ce qui me desole, c'est la non-realisation de tout ce que j'ai entrevu en la prenant pour point de depart. Je considere avec affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.

Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un element essentiel de ma felicite soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui n'est pas Moi?

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Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction d'avoir prevu des la veille, qu'il fallait laisser tout espoir. M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une periode de demence. La direction de mon enervement ne me parut pas blamable, mais seulement son intensite. Il faut avouer que la reussite de mon excursion dans la vie depassait mes plus belles esperances; vraiment j'avais rajeuni ma puissance de sentir! Et malgre qu'une partie de moi-meme, toujours un peu larmoyante, resistat, je m'amusai pendant quelques minutes d'etre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais methodiquement organisee.

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Le soleil gai courait de la mer bleue et argentee jusque dans ma chambre tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais. Profitant avec un grand sens de cet eclair d'energie, je pris le train de Nice. De Nice a Monte-Carlo je suivis le cote a pied, dans une atmosphere legere qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:

1 deg. De respirer avec sensualite;

2 deg. De me convaincre qu'aucune des beautes soupirees par moi depuis trois semaines n'etait en cette fille: "Je subis une querelle de mes reves intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma curiosite. Mais, en verite, je n'ai pas a me mepriser; personne n'a porte la main sur moi. Si je suis trouble, c'est moi seul qui me trouble."

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Je dinai abondamment, et malgre que cette heure (de six a neuf) soit lugubre au sentimental indispose, je sortis du restaurant plus viril, un peu ballone et un cigare tres curieux a la bouche.

L'excellent remede que l'orgueil quand on va s'emietter dans un desagrement! Je releve un peu la tete, je fais table rase de tout les menus souvenirs et je dis: "Quoi! des scenettes touchantes que je fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empetrer la dedans! Je suis centre des choses; elles me doivent obeir. Je mourrai fatalement, et, si j'en eprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un homme libre, pour jouir methodiquement de la beaute de notre imagination."

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Les salles de jeu m'ont toujours ennuye. J'ai pourtant tous les instincts du joueur. Si je m'interessais a la politique, a la religion et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible. C'est generosite naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espererais etre recompense au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un peu des nerfs, de desirer avec frenesie risquer ma vie a quelque chose: pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des louis sur le tapis vert, voila qui n'interesse pas la dixieme partie de moi-meme. Et si je perdais, tout mon etre serait annihile. Car sans argent, comment developper son imagination? Sans argent, plus d'_homme libre_.

Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre direction de son mecanisme. Le joueur de Monte-Carlo est la pour se fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne, c'est un homme qui ne possede plus et qui compromet ses plaisirs de demain.--Ainsi, j'allais a Paris faire une experience sentimentale afin de me reveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop fade). La chance a tourne, j'ai ete pris. C'est que j'avais choisi une des loteries les plus grossieres: l'amour pour un etre! L'homme vraiment reflechi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.

J'ai trempe dans l'humanite vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez expert a mecaniser mon ame pour les detourner. C'est une honte, ou du moins une fausse manoeuvre, qu'apres tant d'inventions ingenieuses ou je les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je n'ai pas choisis, et qui ne presentent pas d'interet.

Sortons de ce Casino ou des hommes, d'imagination certes, mais d'une imagination peu ornee, mes freres sans doute, mais de quel lit! cherchent comme moi rechauffement, et a ce jeu se brulent. Je suis un joueur qui pipe les des; desinteresse du resultat que je connais, j'ai l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux details de la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!

Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossiere salle d'attente, aupres du wagon leger dans lequel je traverserai la vie, prevenu de toutes les stations et considerant des paysages divers, sans qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des plus delicates roses, si cet usage n'etait pas theatral!

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Je repris le train de Cannes. Aupres de moi des officiers de marine causaient, et je fus frappe tout d'abord de leur simplicite, de la camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraichissais a les suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de plaisanterie mathematique particulier aux eleves de Polytechnique ou de Navale:

--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup, puis de s'eloigner.

Ah! l'admirable verite, m'ecriai-je entre Villefranche et Nice, dans les cahots du wagon, et comme cela confirme ma theorie! Dans la vie, la somme des maux, nul ne le conteste, est superieure a celle des bonheurs. Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon systeme d'aimer et d'etre aime, c'etait bien de m'y risquer un jour; mais la sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante jours!

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Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas a l'hotel de lettre de l'Objet.

Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours deprimante, ne vint pas me desesperer a nouveau, et, a mon reveil, je me parus satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut etre indulgent aux convalescents, et ne pas trop demander a leurs forces trebuchantes.

Le lendemain, je partis pour m'aerer n'importe ou.

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