XXXVI-XXXIX.]
[Footnote 7: Il n'est pas question de casques dans les textes irlandais les plus anciens.]
[Pg 164]§7.
_Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette bataille._
La bataille commença le premier jour de la sixième semaine de l'été, c'est-à-dire le 5 juin. Il fut convenu entre les chefs des deux armées qu'il n'y aurait pas d'engagement général, et qu'on mettrait en présence tous les jours un nombre déterminé de guerriers, qui serait égal des deux côtés. De là plusieurs combats successifs où les Tûatha Dê Danann eurent l'avantage. Cela dura quatre jours. Les Tûatha Dê Danann furent définitivement les plus forts. Les Fir-Bolg perdirent même leur roi, qui, ayant quitté le champ de bataille pour aller se désaltérer à une source, fut poursuivi par un parti de Tûatha Dê Danann que commandaient les trois fils de Némed. Cent gardes qui l'accompagnaient ne purent lui sauver la vie. Sa mort a été chantée au douzième siècle[1], au onzième[2], et peut-être même plus anciennement, par des poèmes irlandais qui nous ont été conservés[3]. Comme [Pg 165]jusqu'à cette époque, les lances des Fir-Bolg n'étaient pas armées de pointes, il fut, dit-on, le premier roi auquel en Irlande une pointe de lance ôta la vie[4]. Les vainqueurs enterrèrent Eochaid dans l'endroit même où il était tombé; ils élevèrent sur la fosse un grand amas de pierres, ou _carn_, que l'on prétend avoir retrouvé, et qu'on montre encore aujourd'hui.
Après ces quatre jours de combats où ils avaient eu le dessous, les Fir-Bolg proposèrent aux Tûatha Dê Danann de terminer par une petite bataille à laquelle auraient pris part trois cents hommes de chaque côté; et l'issue de cette lutte finale aurait décidé qui des deux peuples devait rester maître de l'Irlande. Mais les Tûatha Dê Danann offrirent aux Fir-Bolg la paix et la province de Connaught. Ceux-ci acceptèrent, abandonnèrent aux Tûatha Dê Danann Tara leur capitale et le reste de l'Irlande, sauf la province de Connaught où ils se réfugièrent; et au dix-septième siècle Duald mac Firbis, célèbre généalogiste irlandais, trouvait encore dans le Connaught des familles irlandaises, qui par une longue suite d'ancêtres, prétendaient remonter aux Fir-Bolg établis dans cette province à la suite de la première bataille de Mag-Tured[5].
[Pg 166]Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur la valeur de ces prétentions nobiliaires. Mais la vérité semble être que les Fir-Bolg sont une population qui a réellement existé. Fir-Bolg, dans les récits modernes, est une formule abrégée pour désigner les trois peuples des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin, dont le second était le plus important. Ayant disputé le sol de l'Irlande à la race irlandaise moderne, c'est-à-dire au rameau le plus occidental de la race celtique, qu'ils précédèrent dans cette contrée, ces peuples furent associés par la légende mythologique aux dieux méchants, aux dieux de la nuit et de la mort, qui, sous le nom de Fomôré, sont les adversaires des dieux bons, des dieux de la lumière et de la vie, connus sous le nom de Tûatha Dê Danann. Ceux-ci sont vainqueurs dans la bataille de Mag-Tured, d'abord unique, mais dont on a fait ensuite deux batailles. Nous avons terminé le récit de la première, nous arriverons bientôt à la seconde.
[Footnote 1: Poème de Tanaidé O'Maelchonairé, mort en 1136, Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40. Cf. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 237.]
[Footnote 2: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 46-47.]
[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40, lignes 47 et suivantes.]
[Footnote 4:
Is-se sin cet-rî de-rind rogâet in-inis find Fâil. Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 47, 48.
Ê-sin cêt-rî do rind rogaet ar-tûs ia-hErind. Livre de Leinster, p. 127, col. 1, ligne 47. ]
[Footnote 5: Sur la première bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 235-239; _Lectures on the mss. materials_, pages 244-246.]
[Pg 167]CHAPITRE VIII.
ÉMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN (suite). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED.
§1. Règne de Bress. Sa durée.--§2. Règne de Bress. Avarice de ce prince.--§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress.--§4. Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers fomôré Balar et Indech.--§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.--§6. Revue des gens de métier par Lug.--§7. Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots.--§8. L'espion Rûadan.--§9. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé et de Nûadu.--§10. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de Balar. Défaite des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé.--§11. La harpe de Dagdé.--§12. Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts.--§13. Le corbeau et la femme de Téthra.
§1.
_Règne de Bress. Sa durée._
La légende primitive ne fait pas livrer bataille par les Tûatha Dê Danann immédiatement après leur arrivée. Au début, il y a entre eux et les Fomôré, ou [Pg 168]dieux de Domna, c'est-à-dire entre eux et les chefs de la population mythique qui les a précédés dans l'île, un arrangement qui leur fait accepter la suprématie du prince investi de la royauté au moment de leur arrivée. Ce prince, Bress, fils du Fomôré Elatha[1], est un tyran comme toute sa race[2]. Bress régna, dit-on, sept ans[3]; mais il est clair que ce chiffre est une des inventions chronologiques dues aux savants irlandais du onzième siècle[4].
Au onzième siècle, on disait aussi que la raison qui l'avait fait accepter pour roi par les Tûatha Dê Danann était que leur roi Nûadu, ayant perdu la main dans la première bataille de Mag-Tured, se trouvait, par l'effet de cette mutilation, incapable de rester sur le [Pg 169]trône. Il était de principe, en Irlande, que tout roi dont le corps était défiguré par une mutilation grave devait être déposé. Il fallut sept ans à Dian-Cecht, le médecin des Tûatha Dê Danann, et à Creidné, leur ouvrier en bronze, pour fabriquer la main nouvelle qui fit cesser la difformité de Nûadu et lui permit de remonter sur le trône. Alors Bress en descendit, et Nûadu y resta vingt ans; puis il fut tué à la seconde bataille de Mag-Tured. Mais ces données chronologiques sont étrangères à la légende primitive. Dans cette légende, il n'y avait pas de dates d'années: ne connaissant pas la première bataille de Mag-Tured, la tradition mythologique faisait perdre la main à Nûadu dans la bataille de Mag-Tured, qu'on a depuis appelée la seconde; elle ne mettait pas d'intervalle entre la fin du règne de Bress et la bataille de Mag-Tured, dite depuis la seconde, qui est amenée par la vengeance impuissante de Bress détrôné.
[Footnote 1: Des généalogies relativement modernes donnent pour père à Elatha, Neit, dieu de la guerre: «Neith idon dia catha la-gêntib Gaedel.» Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 269, col. 2, ligne 35. La bonne orthographe est Neit sans _th_, comme l'a corrigé avec raison M. Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 122; et, mieux encore, _Nêit_ avec un accent sur l'_e_, _ibid._, p. 39. Neit est classé parmi les Tûatha Dê Danann par le _Livre des Conquêtes_, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 2-11. Cette doctrine est empruntée à Flann Manistrech, mort en 1056. Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 18, 19.]
[Footnote 2: Il ne faut pas confondre Bress avec Breas, envoyé par les Tûatha Dê Danann à la rencontre de Sreng, avant la première bataille de Mag-Tured. Breas fut tué dans cette bataille. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 239.]
[Footnote 3: _Livre des conquêtes_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.]
[Footnote 4: La plus ancienne mention de cette date se trouve, à notre connaissance, dans le poème chronologique de Gilla Coemain, mort en 1072. Livre de Leinster p. 127, col. 1, lignes 50, 51.]
§2.
_Règne de Bress. Avarice de ce prince._
Bress était d'une avarice excessive, exigeant des impôts exorbitants et ne donnant rien. On raconte, par exemple, qu'il prétendait s'attribuer le lait de toutes les vaches brunes sans poil. De prime-abord, il semble que, les vaches de cette catégorie étant peu nombreuses, un pareil impôt n'avait rien d'exagéré; mais Bress, ayant fait allumer un grand feu de [Pg 170]fougère, voulut faire passer dans ce feu toutes les vaches de Munster, qui, de cette façon, auraient rempli les conditions du programme de l'impôt et dont le lait serait devenu propriété royale[1].
Ce qui mécontenta surtout, c'était la mauvaise réception qu'on trouvait chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez les chefs qui donnaient l'hospitalité à leurs vassaux, festins chez les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain, ils n'avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux; et quelqu'un qui n'aurait pas aimé l'odeur de la bière aurait pu s'approcher d'eux sans crainte d'être incommodé par leur haleine. L'excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n'était pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n'entendait jamais un _file_ raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de compositions satiriques n'y venait égayer l'auditoire; jamais on n'y entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un jongleur ou un bouffon n'y était appelé par le roi pour distraire les tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des _file_, des musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur donner un salaire; c'est ce [Pg 171]qu'avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux de l'ignorance comme de la mort et de la nuit.
[Footnote 1: _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 169, col. 1; p. 214, col. 2.]
§3.
_Le_ file _Corpré. Fin du règne de Bress._
Un soir, cependant, un _file_ se rendit à la cour: c'était Corpré, dont la mère Etan[1] était elle-même une femme de lettres[2]. Il était de la race des Tûatha Dê Danann. Le roi lui fit donner une petite chambre sans lumière ni feu, où il n'y avait d'autre mobilier qu'une petite table sur laquelle, après une longue attente, on lui servit trois pains secs. Corpré se vengea par une satire en quatre vers:
Point de mets sur plats rapides, Point de lait de vache pour faire grandir les veaux; [Pg 172] Point d'asile pour l'homme qui s'égare dans les ténèbres; Point de salaire pour la troupe de conteurs d'histoires: que telle soit la prospérité de Bress[3]!
Ce fut, dit-on, la première satire qui ait été composée en Irlande[4]. On sait la puissance magique que les satires des _file_ exerçaient sur l'esprit du peuple. Celle-ci mit fin au règne de Bress; les Tûatha Dê Danann opprimés se soulevèrent, et, sans essayer de résistance, Bress prit la fuite, abandonnant à Nûadu le trône et Tara, alors, comme à l'époque héroïque, capitale de l'Irlande. Ce fut ainsi que la science des _file_ remporta sa première victoire.
[Footnote 1: _Glossaire_ de Cormac, aux mots _Cernine_ et _Rîss_. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 11, 39, cf. 43, 44; _Sanas Chormaic_, p. 37, 144, cf. 159. Poème attribué à Eochaid hûa Flainn, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 33.]
[Footnote 2: _Etan_, en moyen irlandais _Edan_, est à la fois le nom d'une déesse et celui d'une composition poétique. «Edan, ingen Dian-Cêcht, bannlicerd, de cujus nomine dicitur edan idon aircedul.» Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 267, col. 1, lignes 5, 6. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 19; _Sanas Chormaic_, p. 67, a corrigé avec raison _Etan_.]
[Footnote 3: Voir plus haut, t. I, p. 260.]
[Footnote 4: Is-î-sein cêt-âer dorônad in-Érinn. Commentaire de l'_Amra Choluim Chilli_, dans le _Leabhar na-hUidhre_, p. 8, col. 1, lignes 27, 28. Cf. O'Beirne Crowe, _The Amra Choluim Chilli_, p. 26, et Livre jaune de Lecan, manuscrit H. 2. 16 du Collège de la Trinité de Dublin, col. 805.]
§4.
_Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann--Les guerriers fomôré Balar et Indech._
Bress alla chercher asile chez Elatha son père, qui le reçut très froidement, paraissant croire que ce sort était mérité. Cependant il lui fournit des troupes pour reconquérir son trône et le recommanda à deux puissants chefs des Fomôré. Le premier était [Pg 173]Balar, dit aux coups puissants, en irlandais _balc-beimnech_. Chose remarquable, des deux yeux de ce redoutable guerrier, l'un, habituellement fermé, ne pouvait s'ouvrir sans jeter la mort sur les malheureux que son regard atteignait. Le second chef des Fomôré était Indech, que le _Livre des conquêtes_ appelle, dans un endroit, fils du dieu de Domna[1], c'est-à-dire du dieu qu'auraient adoré les Fir-Domnann, la principale des trois races historiques qui ont précédé en Irlande la race dominante connue sous les noms de Gôidels, Scots ou _Fêné_.
On se rappelle que les trois races préceltiques, dominées depuis par les Gôidels, Scots ou _Fêné_, c'est-à-dire par les Celtes occidentaux, nouveau venus et conquérants, sont: les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; mais, pour abréger, on désigne l'ensemble de ces trois peuples, ou par le mot composé _Fir-Bolg_, ou par le mot composé _Fir-Domnann_, «hommes de Domna». Indech est appelé, dans le _Livre des conquêtes_, fils du dieu de cette population, _mac Dê Domnann_, «fils du dieu de Domna.» Dans le même document, quelques lignes plus haut, on lit qu'Indech est fils du dieu, roi des Fomôré[2]. Nous verrons plus loin que le roi des Fomôré s'appelait Téthra. Mais le point sur lequel nous voulons appeler l'attention est que, dans l'idée irlandaise, les Fomôré, dieux [Pg 174]méchants, adversaires mythiques des dieux bons, sont associés aux populations historiques qui, ayant précédé les Irlandais dans leur île ou la race celtique en Irlande, sont pour cette race des ennemis héréditaires. Le même phénomène, avons-nous dit déjà, s'observe dans l'Inde, où les _Dasyu_ sont à la fois et les démons adversaires mythiques des dieux, et les ennemis humains, les adversaires historiques à peau brune ou noire, du peuple blanc qui chantait les hymnes védiques[3].
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9, 10.]
[Footnote 2: «La-hIndech mac de rîg na-Fomorach.» Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4.]
[Footnote 3: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, tome III, p. 8, 9.]
§5.
_Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara._
Les Fomôré firent leurs préparatifs pour reconquérir l'Irlande. Les Tûatha Dê Danann étaient en mesure de leur opposer une vigoureuse résistance. Un de leurs principaux guerriers fut Lug, fils d'Ethniu. Ethniu, sa mère, était fille de Balar, le plus terrible des chefs des Fomôré[1]; mais Lug, par son père [Pg 175]appelé Cîan par les uns, Dagdé par les autres, appartenait aux Tûatha Dê Danann[2]. Par son éducation, il appartenait à leurs ennemis. Son père, suivant l'usage irlandais, qui était de confier les jeunes enfants à des mains étrangères, avait choisi, pour élever son fils, Tâltiu, fille de Magmôr et femme d'Eochaid mac Eirc, dernier roi des Fir-Bolg, dit aussi Mac Duach[3], que nous avons vu tué par les Tûatha Dê Danann. Mais Lug se rappela son père; ce fut dans les rangs des Tûatha Dê Danann qu'il résolut de combattre. Il se rendit à Tara, capitale de l'Irlande, où Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait pris la place de Bress fugitif et organisait la résistance à l'invasion dont le menaçaient [Pg 176]Balar aux coups puissants et Indech, fils du dieu de Domna ou du dieu roi des Fomôré.
Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l'arrêta. «Qui êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug. «Nous n'avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car nous en avons un très bon: c'est Luchta, fils de Luchaid.»--«Mais,» reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»--«Nous n'avons pas besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un bon: c'est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou guerrier de profession,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de champion,» répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé[4], fils d'Ethniu,»--l'Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais je suis harpiste.»--«Nous n'avons pas besoin de harpiste,» répondit le portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis _file_ et historien,» dit-il. «Nous n'avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et en histoire: c'est En, fils d'Ethoman.» Mais Lug n'en avait pas fini avec l'énumération des nombreuses ressources qu'offraient ses multiples facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous [Pg 177]n'avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous avons beaucoup de druides parmi nous.»--«Soit,» reprit Lug; «je suis médecin.»--«Nous n'avons pas besoin de médecin,» répondit le portier, «car nous en avons un excellent: c'est Dîan-Cecht.»--«Eh bien, je suis bon échanson.»--«Nous n'avons pas besoin d'échanson,» répliqua le portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»--«Eh bien,» dit Lug, «je suis un excellent ouvrier en bronze.»--«Nous n'avons que faire d'ouvriers en bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux Creidné.»--C'était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait perdue en combattant les Fir-Bolg.
Mais toutes ces offres de Lug n'étaient qu'un prélude à l'offre définitive qu'il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.--«Allez,» dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si parmi les compagnons de guerre qui l'entourent, il en peut trouver un qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.» Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire entrer Lug, qui fut proclamé _ollam_ ou docteur suprême des sciences[5], [Pg 178]et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» _sabd il-dânach_[6]. Lug n'est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant César, avait inventé tous les arts: _omnium inventorem artium_. César l'appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms latins à tous les dieux gaulois[7]. Mais le nom celtique de ce dieu paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l'une de Suisse, l'autre d'Espagne[8], et il a fourni en Gaule le premier terme d'un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon, _Lugu-dunum_ puis _Lug-dunum_.
[Footnote 1: Lug est appelé _mac Eithne_ dans un poème attribué à Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 31; il est surnommé _mac Eithlend_ dans un poème probablement de la même époque, que l'on prétend avoir été écrit par Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un quatrain anonyme (_ibid._, p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de ces documents suppose un nominatif _Etan_, au génitif _Ethne_, non _Ethnend_, écrit avec _l_ pour _n_ dans les deux autres et dans des textes plus récents. C'est le _Livre des Conquêtes_ qui nous apprend qu'Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 44, 45.]
[Footnote 2: Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous en croyons le _Livre des Conquêtes_, onzième siècle: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C'est à peu près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2), où l'on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech, qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une composition d'Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan a été un synonyme de Dagdé. _Cîan_, employé comme adjectif, veut dire «lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»]
[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et suivantes. Nous avons expliqué plus haut, p. 137, comment Magmôr, dont elle est fille, et dont on a fait un roi d'Espagne, est le pays des morts.]
[Footnote 4: En moyen irlandais, _Ogma_.]
[Footnote 5: Ce récit est compris dans la légende de la seconde bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios 52 et suivants. Nous le reproduisons d'après la traduction qu'en a donnée O'Curry: _On the manners_, t. III, p. 42-43.]
[Footnote 6: Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage divin dans la composition d'Urard mac Coisi, intitulée _Orgain Maelmilscothaig_ (Bibliothèque bodléienne d'Oxford, manuscrit Rawlinson B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot _Lug_, développé au moyen d'un suffixe, devient _Lugaid_, au génitif _Lugdach_. Sur le sens du mot _sabd_ ou _sab_, voyez _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 255, 258.]
[Footnote 7: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII, § 1.]
[Footnote 8: Mommsen, _Inscriptiones Confœderationis helveticæ_, n° 161; _Corpus inscriptionum latinarum_, t. II, n° 2818.]
§6.
_Revue des gens de métiers par Lug._
Quand il fut question d'organiser l'armée qui devait combattre les Fomôré, Lug fut chargé avec Dagdé d'indiquer aux hommes des différents corps de métiers quelle fonction ils auraient à remplir dans le [Pg 179]combat. Lug et Dagdé appelèrent devant eux les forgerons, les ouvriers en bronze, les charpentiers, les médecins, les sorciers, les échansons, les druides, les _file_, et convinrent avec chacun de ce que chacun devait faire pendant la bataille qui allait se livrer contre les Fomôré[1].
Le premier des hommes de métier qui se rendirent à l'invitation de Dagdé et de Lug fut Goibniu le forgeron. «Quel concours pourrez-vous nous donner?» lui demanda Lug.--«Je ferai,» répondit Goibniu, «les nouvelles armes dont on aura besoin; quand la bataille durerait sept ans, on peut compter sur moi pour remplacer les lances dont le fer se séparera de la hampe et les épées qui se briseront. Avec les lances fabriquées par moi, jamais un guerrier ne manque son coup, et la chair que ce coup atteint cesse pour jamais de jouir des douceurs de la vie. Dub, le forgeron des Fomôré, n'en peut pas dire autant.»
Après Goibniu le forgeron vint le tour de Creidné, l'ouvrier en bronze.--«Et vous, Creidné,» demanda Lug, «quel service nous rendrez-vous?»--«Je fabriquerai,» répondit Creidné, «pour tous les hommes de notre armée, les rivets qui fixent aux hampes les pointes des lances. Je fabriquerai la poignée des épées, la saillie centrale, ou _umbo_, et la bordure des boucliers dont nos guerriers auront besoin.»
[Pg 180]Après Creidné, Lug passa à Luchtiné le charpentier.--«Et vous, Luchtiné,» lui demanda-t-il, «quelle aide nous donnerez-vous?»--«Je fournirai,» répondit Luchtiné, «autant de boucliers et de hampes de lances qu'il en faudra[2].»
Les autres gens de métier se présentèrent ensuite; chacun fut interrogé; le rôle de chacun, pendant l'action, fut déterminé par Lug. .
[Footnote 1: Manuscrit du British Museum, Harleian 5280, analysé par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 249.]
[Footnote 2: British Museum, manuscrit Harléien 5280; O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 248-249.]
§7.
_Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots._
La bataille commença le 1er novembre, fête de Samain, premier jour de l'hiver celtique [1]. On se rappelle que les Tûatha Dê Danann, étaient arrivés le 1er mai, fête de Beltiné, premier jour de l'été.
Les Tûatha Dê Danann étaient commandés par leur roi Nûadu, les Fomôré avaient pour roi Téthra, qui ne joua qu'un rôle secondaire dans cette bataille célèbre. Elle dura plusieurs jours. A leur grand étonnement, les Fomôré virent que les armes des Tûatha Dê Danann étaient toujours en parfait état, tandis que les leurs, dès la première journée, [Pg 181]se trouvaient déjà en grande partie hors de service. C'est que Goibniu le forgeron, Creidné l'ouvrier en bronze, Luchtiné le charpentier remplaçaient, chez les Tûatha Dê Danann, les armes que la lutte avait détruites ou gravement détériorées. En trois coups, Goibniu, à sa forge, fabriquait un fer de lance, et le dernier coup la rendait parfaite. En trois coups, Luchtiné faisait une hampe de lance et le troisième coup lui donnait la perfection. Des mains de Creidné, l'ouvrier en bronze, les rivets sortaient avec la même rapidité et le même fini. Quand Goibniu avait terminé un fer de lance, il le saisissait dans une pince, et de cette pince le lançait dans le jambage de la porte, où le fer se fixait par la pointe, la douille en avant. Alors Luchtiné le charpentier lançait une hampe dans la douille et son coup était si sûr et si vigoureux que la hampe, atteignant la douille, pénétrait jusqu'au fond. Aussitôt Creidné, l'ouvrier en bronze, qui tenait dans sa pince les rivets terminés, les lançait sur le fer de lance: le mouvement était si juste et si puissant que les rivets, sans manquer jamais d'atteindre les trous ménagés dans le fer par le forgeron, pénétraient dans le bois à la profondeur voulue; ainsi, en un instant, et sans qu'il fût besoin de retouche, l'arme était achevée et pouvait être livrée au guerrier qui en avait besoin[2].
[Pg 182]Grâce à la merveilleuse organisation de la fabrique d'armes, ainsi conduite par Goibniu, Luchtiné et Creidné, les Tûatha Dê Danann eurent bientôt sur les Fomôré une grande supériorité. Les Fomôré n'en comprenaient point la cause. Pour la découvrir, ils eurent recours à l'espionnage.
[Footnote 1: _Iar Samain sain_, poème de Flann Manistrech, mort en 1056, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 32. Cf. O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]
[Footnote 2: _Glossaire de Cormac_, au mot _Nescoit_. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chormaic_, p. 123. Les mêmes détails se trouvent dans le récit de la seconde bataille de Mag-Tured, conservé par le manuscrit Harléien 5280 du British Museum. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 249. C'est une des raisons que nous avons pour faire remonter le récit de la seconde bataille de Mag-Tured beaucoup plus haut que l'écriture du manuscrit Harléien, qui ne date que du quinzième siècle.]
§8.
_L'espion Rûadan._
Bress, le roi détrôné d'Irlande, qui voulait recouvrer sa couronne, avait un fils, nommé Rûadan, qui aurait pu, presque au même titre, se placer dans les rangs de l'une où de l'autre des deux armées belligérantes: Brig[it], mère de Rûadan, était fille de Dagdé, l'un des chefs principaux des Tûatha Dê Danann, dont Bress, Fomôré de naissance, était le plus ardent ennemi[1].
Cette parenté n'a rien qui doive nous surprendre. Bress, Fomôré, est le gendre de Dagdé, l'un des chefs des Tûatha Dê Danann. Nous avons déjà vu que Lug, un autre des chefs des Tûatha Dê Danann, est, par sa mère, petit-fils de Balar, un des chefs [Pg 183]des Fomôré. De même Brîan, Iuchar et Iucharba, trois personnages que des textes appellent les trois dieux du génie ou de Dana, _trî dêi Dana, trî dêe Donand_[2], c'est-à-dire les trois chefs principaux des Tûatha Dê Danann, sont fils du Fomôré Bress, et c'est seulement par leur mère Brigit, fille de Dagdé, qu'ils appartiennent aux Tûatha Dê Danann[3]. Ainsi, lorsque la mythologie grecque nous raconte le combat des dieux et des Titans, elle met à la tête de l'armée des dieux Zeus, dont le père, Kronos, marche à la tête des Titans, et doit être avec eux vaincu par son fils.
Rûadan, un des guerriers fomôré, était frère germain de Brîan, Iuchar et Iucharba, que la mythologie irlandaise classe parmi les Tûatha Dê Danann. Il était, par sa mère, petit-fils de Dagdé, que nous avons vu chargé avec Lug de l'organisation de l'armée des Tûatha Dê Danann. Envoyé par les Fomôré au camp des Tûatha Dê Danann, Rûadan fut bien accueilli par ces derniers, et en profita pour aller visiter la fabrique d'armes où travaillaient avec tant d'adresse Goibniu le forgeron, Luchtiné le charpentier, Creidné l'ouvrier en bronze. Il observa par quel procédé ces trois ouvriers confectionnaient les armes dont les Fomôré avaient senti pendant le combat le redoutable effet. Puis il sortit du camp des Tûatha Dê Danann, regagna celui des Fomôré, [Pg 184]et leur raconta ce qu'il avait vu. Les Fomôré le renvoyèrent chez les Tûatha Dê Danann avec ordre de tuer Goibniu le forgeron, dans l'espérance qu'à la prochaine bataille les Tûatha Dê Danann ne pourraient remplacer les armes brisées ou perdues. Rûadan fut reçu comme la première fois dans le camp des Tûatha Dê Danann, et alla demander aux trois ouvriers une lance qu'ils lui donnèrent, après avoir fabriqué, Goibniu le fer, Creidné les rivets, Luchtiné la hampe. Une femme, dont le métier était d'aiguiser les armes quand elles sortaient des mains de ces habiles ouvriers, lui aiguisa sa lance, puis la lui livra. Aussitôt Rûadan retourna à la forge et frappa le forgeron de l'arme même que celui-ci lui avait donnée. Le forgeron fut blessé, mais eut assez de force pour saisir la lance et la retourner contre Rûadan; il le perça de part en part et le tua.
[Footnote 1: O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 250.]
[Footnote 2: Voir notre tome I, p. 283, note 2.]
[Footnote 3: _Ibid._, page 57, note 4.]
§9.
_Seconde bataille de Mag-Tured _ (suite). _Blessures d'Ogmé et de Nûadu._
La bataille recommença. Plusieurs guerriers de l'armée des Tûatha Dê Danann y reçurent des blessures que les textes du onzième siècle transforment en coups mortels. On cite surtout les exploits de deux guerriers fomôré dont nous avons déjà parlé. L'un était Indech, fils du dieu de Domna ou du roi [Pg 185]des Fomôré; il frappa Ogmé[1], l'Ogmios gaulois de Lucien. L'autre, et le plus redoutable, était Balar aux coups vigoureux, _Balcbeimnech_; Balar atteignit Nuadu Argat-lâm «à la main d'argent,» roi des Tûatha Dê Danann, qui, si nous acceptons la forme moderne de la légende, avait perdu sa main naturelle vingt-sept ans plus tôt, à la première bataille de Mag-Tured, en combattant les Fir-Bolg. La légende, dans sa forme la plus ancienne, ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured. Nûadu perdait sans doute la main au commencement de cette bataille, se la faisait remplacer, revenait se précipiter au milieu des bataillons ennemis, et là recevait une nouvelle blessure qui aurait été mortelle si un dieu avait pu mourir, et qui n'amena sa mort qu'aux temps chrétiens[2], quand la légende évhémériste abaissa au rang des hommes les merveilleux immortels adorés par les païens.
La blessure si grave qui atteignit Nûadu, lorsque, pour la seconde fois, il fut frappé, ne provenait ni d'un coup de lance ni d'un coup d'épée. Balar avait un mauvais œil. Il le tenait ordinairement fermé; mais quand il l'ouvrait, le regard de cet œil était mortel pour toute personne qu'il atteignait. Ce regard, [Pg 186]c'est la foudre[3]. Balar, le Fomôré, jeta donc sur Nûadu, le roi des Tûatha Dê Danann, un regard de son mauvais œil, Nûadu fut terrassé, mis hors de combat; il mourut même, dit-on, autant qu'un dieu peut mourir, ce qui ne l'empêchait pas d'être un dieu vivant aux temps historiques, et de recevoir, sous l'empire romain, aux temps païens, les hommages de pieux fidèles dans un temple bâti sur les bords de la Severn[4].
Les dieux homériques, bien qu'immortels, ne sont pas invulnérables. Ce n'est pas impunément qu'Aphrodite et Arès, se mêlant aux troupes des Troyens, affrontent, sous les murs d'Ilion assiégée par les Grecs, la lance redoutable dont est armé Diomède, le dompteur de chevaux. Quoique fille de Zeus, dieu suprême, Aphrodite est blessée à la main, son sang coule; elle jette un grand cri, et, souffrant de violentes douleurs, elle s'enfuit vers l'Olympe, séjour des dieux[5]. La place de cette déesse n'était pas au milieu des combats, mais c'était bien le lot d'Arès, dieu de la guerre. Et cependant la lance de Diomède atteignit Arès à la ceinture; le dieu blessé jeta un cri comparable à celui qu'auraient poussé neuf ou dix mille hommes réunis, et, imitant la fuite de la déesse de l'amour, le dieu de la guerre se réfugia dans l'Olympe, où Zeus, juste et bon, après l'avoir [Pg 187]sévèrement réprimandé, fit panser et guérir sa blessure[6].
Il y a donc, ici comme ailleurs, une grande ressemblance entre la mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Mais revenons sur le champ de bataille de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré sont en présence, et où Nûadu, roi des Tûatha dê Danann, vient d'être frappé et mis hors de combat par Balar, dieu de la foudre, un des principaux chefs des Fomôré, c'est-à-dire des dieux de la mort et de la nuit[7].
[Footnote 1: _Lebar gabala_, ou «Livre des conquêtes» dit aussi «des invasions,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4, 9, 10. Poème de Flann Manistrech, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Poème de Flann Manistrech, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31-32.]
[Footnote 3: Nous trouvons une doctrine identique chez M. J. Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122, 123. C'est le soleil qui est le bon œil.]
[Footnote 4: Voir plus haut, p. 155.]
[Footnote 5: _Iliade_, livre V, vers 334 et suivants.]
[Footnote 6: _Iliade_, livre V, vers 855 et suivants.]
[Footnote 7: Le dieu celtique de la foudre n'est pas le dieu par excellence de la lumière comme dans la mythologie grecque, où la foudre est l'insigne caractéristique de Zeus. Il y a là une différence fondamentale entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.]
§10.
_Seconde bataille de Mag-Tured_ (suite et fin). _Mort de Balar. Défaite des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé._
Lug, voulant venger Nûadu, s'approcha de Balar, dont le mauvais œil s'était refermé. Balar, apercevant le nouvel adversaire qui s'avançait vers lui, commençait à soulever la paupière qui voilait l'œil redoutable; mais Lug fut plus prompt que lui: d'une pierre lancée par sa fronde il l'atteignit sur l'œil mauvais et lui traversa le crâne. Balar tomba mort au [Pg 188]milieu de ses guerriers épouvantés. Nous avons déjà dit que Balar était le grand-père maternel de Lug son meurtrier[1].
Les Fomôré furent mis en déroute. L'épée même de Téthra, leur roi, fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s'en empara. Il la tira du fourreau[2] et la nettoya. Alors, prenant la parole, l'épée raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans ce temps-là, en effet, dit l'auteur inconnu du récit de la seconde bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont jusqu'à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt elles semblaient parler; car les voix qu'on entendait étaient, dit le conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les armes; et l'on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels, ajoute l'écrivain épique irlandais[3].
[Pg 189]Le culte de l'épée était aussi connu chez les Germains: c'était le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s'appelle _Tyr_, et, en vieil allemand, _Zio_; son nom a la même racine que celui du Zeus des Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu'il avait acquis chez les Germains l'ont fait considérer comme identique au Mars romain. Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance représentait Mars, auquel on n'avait pas encore élevé de statue[4].
L'épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts[5], offre une grande ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s'empara de l'épée de Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence de l'homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par Lucien, qu'il était honoré en Gaule, et que les Celtes l'appelaient Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui [Pg 190]avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de l'Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l'arc. Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui attribuaient le don de l'éloquence, figuré par des chaînes qui, partant du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis[6].
Ces statues étaient l'œuvre d'artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent moins subi l'influence des traditions de leur race et de la mythologie nationale des Hellènes, au lieu de l'arc et de la massue d'Héraclès ils auraient mis entre les mains d'Ogmios le _gæsum_, ou lance celtique, et l'épée de Téthra[7].
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 251, 288.]
[Footnote 2: «Tofoslaic.» O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254, traduit ce mot par _opened_, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais _tuaslaiciu_: ce sont _solvere_ et _resolvere_. Dans les textes de droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien de droit qui résulte d'un contrat; il exprime l'affranchissement du débiteur.]
[Footnote 3: Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire qu'une version littérale, a été publié par O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu'il contient se trouve aussi dans un passage du _Serglige Conculainn_ chez Windisch, _Irische Texte_, p. 206. Le même passage du _Serglige Conculainn_ a été publié et traduit sans commentaire par O'Curry, _Atlantis_, t. I, p. 371; et il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la _Revue celtique_, t. I, p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l'intérêt mythologique.]
[Footnote 4: Les textes d'Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et d'Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm, _Deutsche Mythologie_, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, _Handbuch der deutschen Mythologie_, 5_e_ édition, p. 272. Sur Zio, considéré comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.]
[Footnote 5: Voir la légende de Connlé chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 120, ligne 3.]
[Footnote 6: Lucien, _Héraclès_, édition Didot, p. 598, 599.]
[Footnote 7: L'arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun dieu celtique n'a dû porter d'arc avant l'intervention des statuaires grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu'un dieu celtique eût originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n'est pas un animal des régions celtiques. C'est le sanglier qui, aux yeux du Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd'hui dans nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur attaque.]
§11.
_La harpe de Dagdé._
Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s'emparant de la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les chefs [Pg 191]des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour n'avoir plus rien à craindre, s'étaient arrêtés pour prendre leur repas. Ils s'étaient établis dans une salle et avaient accroché au mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et, avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.--«Tiens,» lui cria-t-il. Aussitôt, l'instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître, se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu'au passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l'exécution mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements et les larmes. Dagdé joua d'abord le troisième morceau. Les femmes des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s'endormirent. Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou même donné un coup[1].
[Footnote 1: British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto; passage publié par O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 214, note 296; traduit par le même, _ibidem_, p. 213-214.]
[Pg 192]§12.
_Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts._
Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l'Irlande et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située au delà de l'Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps nouveau, une seconde patrie. C'est là que règne leur dieu Téthra, dont, à la bataille de Mag-Tured, l'épée est tombée entre les mains des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui forment le second cycle de l'épopée héroïque irlandaise fait apparaître à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s'adresse à Connlé, fils de Conn, roi suprême d'Irlande.--«Les immortels t'invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de Téthra. On t'y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux, au milieu de ceux qui te connaissent et qui t'aiment.» Et bientôt Conn, roi d'Irlande, en larmes, vit son fils s'élancer dans la barque de verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque, [Pg 193]fendant les flots de la mer, s'éloigna de plus en plus. Du rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus rien. Son fils n'est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé[1], ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d'où le retour est impossible, l'empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître de cette contrée lointaine, bien qu'à la bataille de Mag-Tured il ait abandonné son épée aux mains d'Ogmé vainqueur.
Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn, nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d'Adné, et Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu _ollam_, c'est-à-dire chef des _file_ d'Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses études en Alba, c'est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction d'Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce dernier a été investi. Arrivant à l'improviste, il a revêtu la robe qui est l'insigne de l'_ollam_; il s'est assis dans la chaire réservée à ce personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant l'auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à l'épreuve, espérant le convaincre d'ignorance et le réduire au silence. Nédé se tire avec succès de cet examen [Pg 194]improvisé. Une des questions est celle-ci:--«Quel est, ô jeune savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»--«La réponse est facile,» répondit Nédé: «c'est le champ de l'âge, c'est la montagne de la jeunesse, c'est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la maison de terre et de pierres (c'est-à-dire dans ce monde terrestre), entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat, [c'est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu'au terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu'on trouve] au milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré[2]. Cette glose paraît avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement du dixième, puisqu'on la trouve dans la plus ancienne récension du _Glossaire_ de Cormac[3]. Téthra est un des plus anciens noms que les Irlandais aient donné au dieu de la mort.
[Footnote 1: _Echtra Connla_, publié d'après le _Leabhar na hUidhre_, manuscrit de la fin du onzième siècle, par Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 120.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 187, colonne 2, ligne 26. J'ai supprimé la plus grande partie de la glose dont ce vieux morceau est accompagné; l'auteur ou les auteurs de cette glose, sachant le sens de chaque mot, ne comprenaient pas l'ensemble du passage.]
[Footnote 3: Glossaire de Cormac, au mot _Tethra_, Whitley Stokes, _Three irish glossaries_. p. 42.]
§13.
_Le corbeau et la femme de Téthra._
La mythologie celtique prétendait donner à la [Pg 195]mort des attraits bien supérieurs à ceux de la vie. Mais elle ne parvenait pas à supprimer un des plus vifs sentiments de la nature. Aussi la messagère de la mort n'a-t-elle pas toujours, dans la littérature irlandaise, les traits séduisants sous lesquels elle apparaît dans la légende de Connlé.
Quand les dieux se rendent visibles, la forme qu'ils revêtent est souvent celle d'oiseaux. Les oiseaux divins des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux de la lumière et de la vie, ont un joli plumage[1]; ils vont par couples, les deux têtes emplumées sont réunies par une chaîne ou un joug d'argent[2]. Lorsque Lug, le vainqueur de la bataille de Mag-Tured, veut donner le jour au célèbre héros Cûchulainn, sa venue est annoncée par l'apparition d'une troupe de ces oiseaux. Il y en a neuf fois vingt, en neuf groupes de vingt chacun, allant deux à deux; les uns portent des jougs d'argent, les autres des chaînes du même métal.
Mais tels ne sont pas les oiseaux qui annoncent la présence des Fomôré, dieux de la mort et de la nuit: ces oiseaux sont des corbeaux ou des corneilles. La femme de Téthra, c'est la femelle du corbeau ou de la corneille; c'est l'oiseau à plumage lugubre qu'on voit voltiger sur les champs de bataille et qui, après le combat, déchire de son bec sanglant la poitrine [Pg 196]nue et livide des morts décapités et restés sans sépulture. Un manuscrit de la fin du onzième siècle nous a conservé un quatrain composé par un poète du neuvième siècle:
Ce que désire la femme de Téthra, c'est le feu du combat; C'est le flanc des guerriers déchiré par le glaive, C'est le sang, ce sont les cadavres sous les cadavres; Yeux sans vie, têtes tranchées, voilà les mots qui lui plaisent.
Et un vieux grammairien irlandais écrivant, au plus tard vers la fin du onzième siècle, des gloses sur les mots obscurs de ce quatrain, a expliqué «femme de Téthra» par un substantif irlandais qui veut dire «corneille» ou «corbeau[3].»
[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 206, lignes 10 et suiv.]
[Footnote 2: _Compert Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 137, 138.]
[Footnote 3: Ce quatrain est attribué à Mac Lonan, par le _Leabhar na hUidhre_, p. 50. Il a été publié par M. Whitley Stokes, dans les _Beiträge_ de Kuhn, t. VIII, p. 328; et dans la _Revue celtique_, t. II, p. 491.]
[Pg 197]CHAPITRE IX.
LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.
§1.--Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais Téthra, Bress, Balar.--§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.--§3. Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès.--§4. Io et Bûar-ainech. Balar et Poseidaôn.--§5. Lug, meurtrier de Balar et le héros grec Bellérophontès.--§6. Lug et le héros grec Persée.--§7. Le Balar populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, fille de Balar, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères et le triple Géryon. Leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida et Persée.--§8. Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois cyclopes de Zeus chez Hésiode.
§1.
_Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, Bress, Balar._
Téthra, roi des Fomôré, qui à Mag-Tured prit la fuite, laissant son épée aux mains des Tûatha Dê [Pg 198]Danann vainqueurs, et qui ensuite devint roi des morts, est identique au Kronos d'Hésiode et de Pindare. Celui-ci, vaincu et détrôné par Zeus, a obtenu un royaume nouveau dans le pays merveilleux où les héros défunts retrouvent, avec une seconde vie, les joies de la patrie absente[1].
Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le monde entier n'avait pas d'autre maître que lui au temps où la race d'or vivait sur la terre. On sait que la race d'or des Grecs n'est autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise. Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous avons dit comment, après la satire du _file_ Corpré, une révolte des sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la souveraineté de l'Irlande aux Fomôré par une révolution que leur défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos, mais ce n'est qu'un Kronos incomplet; c'est le roi du monde au temps de la race d'or; ce n'est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas qu'il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la bataille des dieux contre les Titans.
Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre partie, un autre démembrement [Pg 199]de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n'est autre chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des Titans.
[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 169; Pindare, _Olympiques, II_ vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.]
§2.
_Forme irlandaise, de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra._
L'association de l'or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie grecque, une doctrine caractéristique. «La race d'or des hommes doués de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de l'Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son empire. Ils ressemblaient à des dieux[1].» Ces mots par lesquels Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l'âge d'or nous transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où les Tûatha Dê Danann habitaient l'Irlande, sous la domination [Pg 200]des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas. Tigernmas est, comme nous l'avons vu, un doublet de Balar; il est comme lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l'Hermès celtique; il est aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de Kronos dans la légende irlandaise.
Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d'Irlande, et, suivant un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre l'or tiré des mines de cette île[2]. Exploitation de mines d'or, telle est la forme que reçoit en Irlande l'idée grecque de la race d'or. Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la période mythique dont nous faisons ici l'histoire. Ils ont fait de lui un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé de lui par un long intervalle. Mais nous n'avons pas à nous préoccuper des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles légendes celtiques[3].
[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 109-112.]
[Footnote 2:
Leis roberbad, is blad bind,-- Mèin ôir ar-tus in hErind. Par lui fut fondue,--il est renom sonore,-- Mine d'or premièrement en Irlande.
Poëme de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, lignes 50, 51. Cf. _Livre des conquêtes, ibid._, ligne 23.]
[Footnote 3: Sur le règne de Tigernmas, au temps des descendants de Milé, voir, outre le _Livre des conquêtes_ déjà cité, le grand poème chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 25 et 26; enfin, les p. 111-113 du présent volume.]
[Pg 201]§3.
_Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès._
Le combat de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans n'est pas le seul récit mythologique grec où l'on voie apparaître la doctrine dualiste qui fait lutter les divinités bienfaisantes du jour, du beau temps et de la vie contre les puissances malfaisantes de la mort, de l'orage et de la nuit. Un des mythes les plus connus où l'imagination grecque nous offre cette doctrine est celui d'Argos aux cent yeux. Ces yeux sont les étoiles, et Argos est une personnification de la nuit étoilée. Hermès le tua d'un coup de pierre[1]. Ce mythe était déjà connu des Grecs quand Homère composa l'Iliade, c'est-à-dire environ huit siècles avant notre ère. Déjà, dans l'Iliade, Hermès porte le surnom de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης; ou le titre de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης, est employé comme synonyme d'Hermès[2]. Hermès est le crépuscule, [Pg 202]et cette pierre qui lancée par Hermès, tue Argos ou la nuit, c'est le soleil qu'une main invisible jette tous les matins de l'Orient vers le haut des cieux[3]. Lug est l'Hermès celtique: comme l'Hermès grec, il personnifie le crépuscule; comme lui, au moyen d'une pierre il tue son adversaire. Il lance cette pierre avec une fronde, et d'un coup mortel il atteint à l'œil Balar, qui est l'Argos celtique, c'est-à-dire une personnification des puissances mauvaises dont la nuit est une des principales et parmi lesquelles le Celte comprend aussi la foudre et la mort.
[Footnote 1: Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre 1, section 3, § 4. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum grœcorum_, tome I, page 126.]
[Footnote 2: _Iliade_, livre II, vers 103, 104, livre XXIV, vers 24, etc. Voyez aussi _Odyssée_, livre I, vers 84; Hymne à Histia, vers 7; Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 77. Apollodore, à qui nous devons la conservation de la fable qui explique le composé Ἀργειφόντης, écrivait au milieu du second siècle avant notre ère. La correction Ἀργειφάντης pour Ἀργειφόντης est une conception relativement moderne et nous paraît inadmissible, malgré l'autorité qui s'attache au nom des savants par lesquels elle a été acceptée de nos jours. Sur les représentations figurées, voir l'article _Argus_, dans le _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines_ de MM. Daremberg et Saglio.]
[Footnote 3: A. Kuhn, _Ueber Entwicklungstufen des Mythenbildung_, dans les _Abhandlungen_ de l'Académie des sciences de Berlin pour 1873, p. 142.]
§4.
_Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn._
Chez le prince des tragiques d'Athènes, Argos ou Argus est le gardien d'Io, la vierge encornée[1], dont ailleurs Æschyle a aussi fait une vache[2], et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la [Pg 203]personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos, est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la lune un personnage cornu: c'est un homme, ou plutôt un dieu au visage de vache ou de taureau: _Bûar-ainech_. Le dieu celtique au visage de vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie tragique des Grecs; comme Io, _Bûar-ainech_ est la lune divinisée, mais il n'est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la nuit, c'est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l'Argos ou Argus des Grecs. Au lieu d'être, comme Argos, le gardien de la divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire au visage de vache ou de taureau, _Bûar-ainech_, est né Balar, dieu de la nuit, mis à mort d'un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas être séparé des dieux à tête de chèvre, _goborchind_, qu'un document cité plus haut associe aux Fomôré.
Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous dit que c'était Balar qui construisait les forts de Bress. On se rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi des dieux solaires, [Pg 204]chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en combattant pour Bress que Balar perdit la vie[3]. Balar construisait les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de la mer,--ce dieu irrité dont l'implacable vengeance poursuit le dieu solaire Odusseus,--a bâti les murs de Troie, la ville ennemie[4].
[Footnote 1: Βουκέρως παρθένος, Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 588.]
[Footnote 2: Βοῦς, Eschyle, _Les Suppliantes_, vers 18, 275.]
[Footnote 3: «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.]
[Footnote 4:
Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα, Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη.
_Iliade_, XXI, 446-447. Dans l'_Iliade_, VII, 452, 453, Poseidaôn a pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.]
§5.
_Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès._
Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c'est-à-dire du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l'imagination grecque a voulu représenter quand elle s'est figuré Hermès tuant Argos. Hermès vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit. Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c'est le triomphe [Pg 205]du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce phénomène a été revêtu dans les monuments de l'art et de la littérature grecques.
La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres qui personnifient la tempête, l'obscurité que l'orage produit, le mal. Elle est de race divine, et, avec l'aide des dieux, un héros la tue. En souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης, ou meurtrier de Belléros; c'est-à-dire que le monstre, outre le nom de Chimère, portait celui de _Belléros. Belléros_ est le même mot que Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured. _Belléros_, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω, «je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.»
Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou _Belléros_? Un jet terrible de feu ardent[1]. C'est la foudre. Dans le mythe irlandais, le regard que l'œil habituellement fermé de Balar jette sur ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un œil ordinairement fermé qui s'ouvre pendant l'orage et dont le regard précipite les hommes dans la nuit de la mort[2], tandis que le soleil [Pg 206]est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables, l'une grecque, l'autre celtique, qui racontent l'une la mort de Balar tué par Lug, l'autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης , proviennent d'un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les poèmes d'Homère[3] et d'Hésiode[4] nous ont conservé dans le composé Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et qu'on retrouve sous cette forme dans beaucoup d'autres monuments de la littérature grecque[5].
[Footnote 1: «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» _Iliade_, livre VI, vers 182.]
[Footnote 2: Voyez James Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122.]
[Footnote 3: Sur Bellérophon et la Chimère, voyez _Iliade_, livre VI, vers 155-183.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 325.]
[Footnote 5: Voyez, dans le _Dictionnaire des antiquités_ de MM. Daremberg et Saglio, les articles _Bellérophon et Chimæra_.]
§6.
_Lug et le héros grec Persée._
C'est sur un thème identique qu'a été brodée la fable grecque de Persée et de Méduse. Persée, en grec Perseus, est un doublet de Bellérophon, en grec _Bellérophontès_. Il tue Méduse, comme Bellérophon tue la Chimère, ou tue _Belléros_; comme Lug tue Balar. Méduse elle-même est un doublet de la [Pg 207]Chimère. La Chimère est un monstre, à la fois serpent, chèvre et lion; elle exhale un feu qui ôte la vie. Méduse est une femme ailée dont les cheveux sont des serpents; elle déteste les hommes; quiconque fixe les yeux sur elle expire à l'instant[1].
Le _Prométhée enchaîné_ d'Eschyle, qui, sur la puissance redoutable de Méduse, nous donne ce détail terrible, a été représenté à Athènes pour la première fois vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère. On ne pouvait, disait-on alors en Grèce, on ne pouvait regarder Méduse sans perdre la vie. Il y a là emploi de l'actif pour le passif: dans la doctrine primitive, c'était le regard de Méduse qui tuait, comme, dans la mythologie irlandaise, le regard de Balar, qui est une poétique image de la foudre.
Persée, qui tua Méduse, est déjà connu d'Homère et d'Hésiode[2]; mais pour trouver, le récit complet de sa légende, il faut consulter les mythographes postérieurs. Persée, qui devait un jour, comme Lug, mettre à mort son grand-père, est, par Danaé, petit-fils d'Acrisios, roi d'Argos. Un oracle a prévenu Acrisios que son petit-fils le tuera. Pour être sûr de n'avoir pas de petit-fils, le roi enferme Danaé, sa fille, dans une chambre souterraine dont les murailles sont reliées avec de l'airain.
[Pg 208]Vains efforts! Danaé est rendue grosse par le mortel Proitos, suivant quelques-uns; par le grand dieu Zeus, disent les textes les plus anciens[3]. Elle accouche d'un enfant mâle, qui sera le héros Persée. Acrisios la fait enfermer avec son fils dans un coffre, que, sur son ordre, on jette à la mer. Les flots transportent le coffre à Sériphe, où Danaé et Persée arrivent vivants. Persée, parvenu à l'âge d'homme, accomplit de nombreux exploits, parmi lesquels on compte le meurtre de Méduse; puis la fatalité lui fait tuer Acrisios, son grand-père[4].
[Footnote 1: Eschyle, _Prométhée_, vers 798-800, de l'édition Didot. Cf. Hésiode, _Théogonie_, vers 274-280.]
[Footnote 2: _Iliade_, livre XIV, vers 319, 320. _Bouclier d'Héraclès_, vers 223 et suivants.]
[Footnote 3: _Iliade_, livre XIV, vers 313-320. Hérodote, VII, 61. Voir aussi le passage de Sophocle cité plus bas.]
[Footnote 4: Apollodore, livre II, chap. IV. Cet auteur écrivait au second siècle avant notre ère. Mais il y a, sur certains détails, des témoignages plus anciens: tels sont les vers de Simonide sur le voyage de Danaé dans son coffre sur la mer. Bergk, _Anthologia lyrica_, editio altera, p. 444. Tel est aussi le passage de l'_Antigone_ de Sophocle, vers 944-950, où il est question de la prison de Danaé et de la pluie d'or de Zeus qui l'avait rendue mère. Simonide, le premier de ces deux auteurs, mourut l'an 468 avant notre ère; Sophocle, le second, termina sa carrière en 406.]
§7.
_Le Balar populaire de l'Irlande, aujourd'hui Balor. Balor et Acrisios; Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus; le fils de Gavida et Persée._
Les traits fondamentaux de la légende de Persée [Pg 209]se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios, par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar.
Le nom de ce personnage, nous raconte O'Donovan, vit encore dans la tradition de toute l'Irlande; et dans certaines parties de cette île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups puissants,» aujourd'hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la terreur des petits enfants. C'était un guerrier qui habitait l'île de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l'océan Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l'Irlande. C'est là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor populaire demeurait à Tory.
Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment caché; il ne le découvrait que lorsqu'il voulait se débarrasser d'un ennemi. De là, en Irlande, l'expression toujours reçue d'«œil de Balor,» _suil Baloir_, pour dire ce que nous appelons en français «le mauvais œil.» C'est l'œil dont le regard, dans le récit de la bataille de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann.
[Pg 210]Un druide avait prédit à Balor qu'il serait tué par son petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l'oracle dans la légende grecque d'Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios, n'avait qu'une fille; elle s'appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot son orthographe ancienne, _Ethniu_, au génitif _Ethnenn_. C'est le nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre des Conquêtes. Nous voyons qu'il est resté vivant dans la tradition populaire. En Grèce, Ethné s'appelait Danaé.
Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n'être pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n'avoir pas de petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu'aux nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de l'île de Tory. On montre encore aujourd'hui ce rocher aux curieux, et on l'appelle la grande Tour, _Tor môr_. Ce fut là que Balor relégua la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près d'elle, et de faire en sorte qu'elle ne se doutât jamais qu'il existât des hommes en ce monde.
Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d'une beauté accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient jamais d'hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux étaient conduits par des êtres [Pg 211]humains qui n'avaient pas tout à fait le même aspect que les femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère dont elle demanda souvent l'explication. Mais ses discrètes compagnes refusèrent toujours de la lui donner.
Jusqu'ici la tradition populaire irlandaise est d'accord avec la légende grecque d'Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par son père, sur les côtes d'Irlande, est identique aux salles dont les murailles étaient consolidées par des liens d'airain[1] et où, suivant le récit grec, le roi d'Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le combat d'Héraclès contre Géryon au triple corps.
On sait que Géryon est un personnage à trois têtes[2] et même à trois corps[3], qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau dans une île au delà de l'Océan. Il tenait ses vaches enfermées [Pg 212]dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les vaches[4]. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont les rayons de cet astre, gardés dans l'obscurité par le dieu de la nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l'astre du jour, jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de s'élever lumineux au-dessus de l'horizon[5]. La fable d'Héraclès et de Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque, et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s'appelle Cacus. Mais revenons à la légende irlandaise.
Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu'ici, conformément à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant, par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour, et jouer le rôle du dieu grec Héraclès.
Sur la côte d'Irlande, située en face de l'île, vivaient ensemble trois frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était forgeron, et dont le troisième avait une vache qu'on appelait _Glas Gaivlen_[6], c'est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de fois de la [Pg 213]voler, et sa garde exigeait une attention continuelle.
Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s'emparer de cette vache merveilleuse; jusque-là il s'était illustré par de nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin abondant. Mais un bonheur lui manquait: c'était de posséder la _Glas Gaivlen_, la vache bleue du forgeron.
Pour s'en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans un moment où la vache s'y trouvait sous la garde d'un des trois frères. Celui-ci eut l'imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux sans scrupule, qui, avec la rapidité de l'éclair, tirant la vache par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu'on appelle aujourd'hui _Port na Glaise_, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus, doublet de Géryon, tire les vaches d'Héraclès par la queue[7].
Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut [Pg 214]se venger de Balor. Guidé par les conseils d'un druide et d'une fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l'île où résidait Balor. La fée s'arrêta avec lui sur le sommet du rocher où s'élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la belle Ethné. Elle frappa à la porte.--«Je suis,» dit-elle, «accompagnée d'une noble dame, et je viens de l'arracher des mains d'un homme aussi cruel qu'audacieux qui l'avait enlevée à sa famille. Je viens vous demander asile pour elle.»--Les gardiennes d'Ethné n'osèrent rejeter la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée, s'enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l'avait transporté hors de l'île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l'avait amenée. Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais, comme Danaé, Ethné était grosse.
Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne n'était qu'un rêve, et lui recommandèrent de n'en jamais parler à Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s'empara des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de [Pg 215]la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au moment où elle se trouvait sur ce golfe, l'épingle se détacha du drap et tomba dans l'eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau arriva au gouffre, il n'y avait plus que deux enfants dans le drap. Il les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l'ordre cruel qu'il avait donné.
Qu'était devenu l'enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à cette question, nous dirons qu'on montre encore aujourd'hui l'endroit où cet accident s'est, dit-on, produit, et qu'on l'appelle le «Port de l'Epingle,» _Port-a-Deilg_. Quand l'épingle s'était détachée et que l'enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance se trouvait là, invisible; elle prit l'enfant dans ses bras, elle s'éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en lui apprenant que c'était son fils. Mac Kineely le confia à son frère Gavida, le forgeron. Gavida l'éleva et lui apprit son métier.
Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n'avait pas pardonné l'injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui. Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger. Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d'autres guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans [Pg 216]défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des veines rouges qu'on montre aux curieux qui sont encore aujourd'hui, disent les paysans irlandais, d'irrécusables témoins de ce lugubre et antique événement. On l'appelle pierre de Neely, par abréviation pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en 1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l'a fait élever sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus respectables et des plus sérieux monuments de l'histoire irlandaise.
Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son esprit toute trace du chagrin causé par l'accouchement d'Ethné. Son bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas qu'un des trois fils d'Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils était le jeune ouvrier qui servait d'aide à Gavida. Il fallait bien que la prophétie du druide s'accomplît: c'était ce jeune homme qui devait la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le jeune homme le savait bien. Il savait qu'il était fils de Mac Kineely; il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il allait se promener dans l'endroit où le meurtre avait été commis; il regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des larmes, et ne rentrait à la maison qu'après avoir juré de le venger.
[Pg 217]Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune ouvrier s'y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d'un des hauts faits dont il pouvait tirer le plus d'honneur. C'était le moment fixé pour la vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge, où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer brûlant dans l'œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s'ouvrir sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba; il était mort. Ainsi qu'en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul, le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l'événement avait justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de l'oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite: le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d'un légitime châtiment[8].
La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont les noms de Balar, aujourd'hui Balor, et de sa fille [Pg 218]Ethniu, aujourd'hui Ethné. Mais il semble que les conteurs populaires ont oublié comment s'appelait le jeune meurtrier de Balor. Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l'Hermès grec, le Mercure gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann.
[Footnote 1: Χαλκοδέτοις αὐλαῖς. Sophocle, _Antigone_, vers 945.
[Footnote 2: Τρικάρηνος. Hésiode, _Théogonie_, vers 287.
[Footnote 3: Τρισώματος. Eschyle, _Agamemnon_, vers 870. Suivant Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre V, section 10, § 2, ces corps auraient été réunis par le milieu et n'auraient eu à eux trois qu'un seul ventre. _Fragmenta historicorum græcorum_, tome I, p. 140.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 287-294.]
[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 65 et suiv.]
[Footnote 6: Mieux _Glas Goibhnenn_.]
[Footnote 7:
«Cauda in speluncam tractos, versisque viarum Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.» _Enéide_, livre VIII, vers 210-211. ]
[Footnote 8: Ce récit légendaire a été recueilli par O'Donovan dans la tradition populaire, et il l'a donné en note dans son édition des _Annales des Quatre Maîtres_, 1851, tome I, p. 18-21.]
§8.
_Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus chez Hésiode._
Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l'origine se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê Danann et dont l'habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré. Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais _goba_ (au génitif _gobann_), «forgeron,» qui se prononce aujourd'hui _gava_; de là le dérivé moderne _Gavida_ de la légende populaire. Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes, Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre[1], c'est-à-dire les traits qui ont assuré la victoire du dieu [Pg 219]solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de la nuit, que les Grecs appellent Titans[2]. On n'a pas oublié par quels procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux[3].
Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c'est de la forge de Gavida qu'est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie dualiste en général plus développée en Irlande qu'en Grèce. Quelquefois cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande le doublet grec des Cyclopes, c'est-à-dire que nous n'y rencontrons pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les Titans[4].
[Footnote 1: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-141. Cf. _ibidem_, vers 504, 505.]
[Footnote 2: Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de Zeus aux vers 707 et 708 de la _Théogonie_ d'Hésiode, qui font partie du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 181.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 147-159, 618-628, 644-663, 669-675, 713-718, 734, 735, 815-819. Sur Obriareôs, aussi appelé Briareôs, voyez aussi l'_Iliade_, livre I, vers 401-407.]
[Pg 220]CHAPITRE X.
LA RACE DE MILÉ.
§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.--§2. Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique.--§3. La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et qui leur donne pour pays d'origine la Scythie et l'Egypte.--§4. Ith et la tour de Brégon.--§5. L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts.--§6. Expédition d'Ith en Irlande.--§7. La mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Ith et Prométhée.
§1.
_Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres._
Si nous en croyons le poème chronologique composé vers le milieu du onzième siècle par Gilla Coemain, qui mourut en 1072, les Tûatha Dê Danann furent maîtres de l'Irlande, après la seconde bataille de Mag-Tured, pendant cent soixante neuf [Pg 221]ans qui, suivant les calculs des _Quatre Maîtres_, savants irlandais du dix-septième siècle, commencent l'an 1869 et finissent l'an 1700 avant J.-C. Lug fut leur premier roi et régna quarante ans; Dagdé ensuite occupa le trône pendant quatre-vingts ans, puis Delbaeth dix ans, Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, dix autres années. Enfin les trois petits-fils de Dagdé, savoir: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, s'étant partagé l'Irlande, possédèrent en même temps la royauté pendant vingt-neuf ans, jusqu'à l'arrivée des fils de Milé, qui les mirent à mort et firent la conquête de l'Irlande[1].
C'est probablement Gilla Coemain qui est l'auteur de cette chronologie. En tout cas, elle paraît avoir été inventée de son temps, et c'est elle que nous trouvons dans le _Livre des conquêtes_[2]. Elle est une conséquence logique de la thèse professée quelques années auparavant par le moine Flann Manistrech. Ce personnage, qui mourut abbé en 1056, écrivit en vers irlandais un poème didactique où il fait mourir, comme de simples humains, les Tûatha Dê Danann, immortels jusque-là.
Il y raconte, par exemple, par qui fut tué Lug[3]. Suivant lui aussi, Dagdé mourut des blessures qu'une femme nommée Cetnenn lui avait faites d'un coup de javelot à la bataille de Mag-Tured[4]. Il n'avait pas [Pg 222]été question de Cetnenn avant que Flann Manistrech composât son poème: on avait seulement parlé de Lug, fils d'Ethniu, en vieil irlandais _Lug macc Ethnenn_; en vieil irlandais _mac_, fils, s'écrit avec deux c: _macc_. _Ethnenn_ est le génitif d'_Ethniu_, nom de femme; et comme en vieil irlandais le composé syntactique _macc Ethnenn_ s'écrivait sans diviser les deux mots, c'est d'une mauvaise division de ce composé qu'est résulté le nom propre _Cetnen_. On a lu _mac-Cethnenn_, au lieu de _macc Ethnenn_. De là l'origine de Cetnen qui aurait blessé mortellement Dagdé, si nous en croyons Flann Manistrech.
Flann Manistrech a, de même, raconté la mort de Delbaeth et celle de son fils[5]. Il avait changé en hommes tous ces personnages divins. Le plus ancien auteur qui paraisse les avoir chacun investi de la royauté pendant un temps déterminé est Gilla Coemain, qui mourut seize ans après Flann Manistrech. Par là Gilla Coemain a donné une base au système chronologique nouveau par lequel se conclut l'évolution progressive qui a transformé la mythologie irlandaise en un récit historique conforme aux méthodes monastiques du moyen âge. Cependant, à la fin du onzième siècle, ces doctrines, alors tout récemment mises au jour, n'étaient pas universellement [Pg 223]admises par les érudits qu'abritaient les monastères irlandais, et une science plus saine y a fait alors entendre une protestation dont l'écho est arrivé jusqu'à nous.
Pour l'annaliste Tigernach, mort en 1088, c'est-à-dire seize ans après Gilla Coemain, les dates accumulées par ce fondateur de la chronologie préhistorique de l'Irlande étaient encore sans valeur; et il n'y avait pas de dates certaines dans l'histoire d'Irlande avant l'an 305 avant J.-C., où Cimbaed, fils de Fintan, devint roi d'Emain[6]. Nous sommes bien loin de l'année 1700 avant notre ère où aurait fini la domination des Tûatha Dê Danann. Les dates dont fourmillent les monuments de la mythologie irlandaise n'ont pas été puisées dans la tradition. Gilla Coemain est même vraisemblablement le premier qui ait imaginé une liste de rois de la race des Tûatha Dê Danann. Sa doctrine, sur ce point, est étrangère aux idées que les Irlandais païens se faisaient de leurs dieux. Les Irlandais païens considéraient leurs [Pg 224]dieux comme immortels. Lug et Dagdé qui, suivant les calculs fondés par les Quatre Maîtres sur les chiffres de Gilla Coemain, seraient morts l'un 1830 ans l'autre 1750 ans avant J.-C., nous sont présentés par la littérature épique irlandaise comme des êtres surnaturels vivant encore au temps du héros Cûchulainn et du roi Conchobar; or, ces deux derniers personnages, suivant les calculs Tigernach, sont contemporains de Jésus-Christ, et les calculs de Tigernach ne semblent pas mal fondés.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, lignes 1-8.]
[Footnote 2: _Ibid._, p. 9, colonne 2.]
[Footnote 3: _Ibid._, p. 11, colonne 2, ligne 7.]
[Footnote 4: _Ibid._, p. 11, colonne 2, lignes 26, 27.]
[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 11, colonne 2, lignes 28-31. Ici le fils de Delbaeth s'appelle Fiachna, comme dans le _Livre des conquêtes_ (Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 44-45), et non Fiachach comme dans le poème de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, ligne 6.]
[Footnote 6: Voici le texte de Tigernach d'après le fac-similé publié par M. Gilbert, part I, pl. XLIII: «In anno XVIII Ptolomei fuit initiatus regnare in Emain Cimbaed filius Fintain qui regnavit XXVIII annis. Tunc Echu Buadach, pater Ugaine, in Temoria regnare ab aliis fertur, liquet prescripsimus olim Ugaine imperasse. Omnia monumenta Scottorum usque Cimbaeth incerta erant.» La dix-huitième année de Ptolémée Lagus dont il s'agit plus haut, et qui, suivant Tigernach, aurait régné quarante ans (323-283), est l'an 305 avant J.-C. Le manuscrit reproduit ici est conservé à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, sous la cote Rawlinson B 502. M. Gilbert a le premier donné ce passage exactement.]
§2.
_Milé et Bilé ancêtres de la race celtique._
Les Tûatha Dê Danann restèrent, dit-on, maîtres de l'Irlande jusqu'à l'arrivée des fils de Milé. _Milé_, au génitif _Miled_, ancêtre mythique des Irlandais, autrement dits Gôidels ou Scots, n'était pas inconnu des Celtes continentaux. On a trouvé dans la partie de la Hongrie qui, sous l'empire romain, était comprise dans la Pannonie inférieure, ancienne dépendance de l'empire gaulois, de nombreuses inscriptions gravées sur des monuments funéraires, qui couvrent les tombes d'hommes d'origine gauloise. Une de ces inscriptions a été écrite pour rappeler la mémoire de Quartio, fils de Miletumarus, par ordre de Derva, sa veuve[1]. Derva porte un nom gaulois qui veut [Pg 225]dire «chêne;» _Miletu-marus_ est composé de deux termes: le second, _marus_, en gaulois _mâros_, veut dire «grand;» quant au premier, _miletu_, il nous offre la forme que prenait dans les composés, quand il était premier terme, le thème consonantique gaulois _milet_, dont le nominatif devait être _miles_ pour _milets_, en irlandais _Milé_[2]; et le génitif _miletos_, en irlandais _Miled. Miletumarus_ veut dire «grand comme Milé.» Ainsi le personnage mythique qui est, en Irlande, l'ancêtre de la race celtique était connu sur les bords du Danube comme sur les côtes de l'Océan dans la plus occidentale des Iles Britanniques.
Milé était fils de Bilé. Bilé est, comme Balar, un des noms du dieu de la mort. La racine BEL, «mourir,» change souvent son _e_ radical en _a_ quand la désinence contient un _a: atbalat_ pour *_ate-belant_[3], «ils meurent;» _Balar_ pour _Belar_ nous offre l'exemple d'un phénomène identique. Quant, au contraire, la désinence contient un _i_, l'_e_ radical de la racine BEL se change en _i: epil_, «il meurt,» pour *_ate-beli_[4]. Dans _Bile_ pour *_Belios_, le même phénomène s'est produit.
Milé fils de Bilé, a donc pour père le dieu de la [Pg 226]mort, le dieu celtique que César a appelé _Dis pater_. Les Gaulois, dit-il, prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, dieu de la mort, _ab Dite patre_[5]. _Dis_ paraît contracté pour _dives_, _Dite_ pour _divite_[6]. Ce nom divin était celtique en même temps que romain: _dîth_ est un des noms de la mort en vieil irlandais. On le trouve aussi écrit _dîith_ avec deux _i_[7]; il paraît avoir perdu un _v_ primitif entre ces deux voyelles, comme le latin _dite_ pour _divite; dîith_ s'écrit pour _dîvit_, et le nom gaulois _Divitiacus_, porté au temps de César par un druide éduen bien connu[8], avant ce temps par un roi des Suessions[9], paraît un dérivé de ce mot.
[Footnote 1: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, première partie, p. 438, nos 3404, 3405.]
[Footnote 2: On trouve quelquefois au nominatif _Milid_ qui est en réalité l'accusatif. Le nominatif ne peut être que _Mile_ ou _Mili_.]
[Footnote 3: Glose au vers 40 de l'hymne de Colman: Whitley Stokes, _Goidelica_, 2e édit., p. 124; Windisch, _Irische Texte_, p. 9, 377.]
[Footnote 4: Priscien de Saint-Gall, f° 30 a; et Saint-Paul de Wurzbourg, f° 30 d; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60.]
[Footnote 5: _De bello gallico_, livre VI, chapitre 18, § 1.]
[Footnote 6: Cicéron, _De natura deorum_, lib. II, cap. XXVI, § 66; cf. Corssen, _Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen Sprache_, 2e édit., t. I, p. 316.]
[Footnote 7: Saint-Paul de Wurzbourg, f° 8 D; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 21; Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 50; cf. Windisch, _Irische Texte_, p. 484. Comparez le breton _divez_, «fin,» en gallois _diwedd_, et l'irlandais _dead_, même sens.]
[Footnote 8: _Cicéron, _De divinatione_, livre I, chap. 41, § 90; César, _De bello gallico_, livre I, chap. 16, 18, 19, 20, 31, 32, 41; livre II, chap. 10, 13; livre VI, chap. 12.]
[Footnote 9: _De bello gallico_, livre II, chap. 4, § 7.]
§3.
_La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur donne pour pays d'originé la Scythie et l'Egypte._
Dès l'époque où a été dressée notre première liste [Pg 227]de la littérature épique, l'évhémérisme faisait partir les fils de Milé, non du pays des morts, mais d'Espagne; et les croyances chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient, disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que l'Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et Scythes, c'était tout un.
Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants irlandais[1]. Voici comment il s'exprime. «Quand les fils d'Israël traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand les Egyptiens furent noyés; mais il n'était point allé poursuivre le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le chassèrent de leur pays; ils craignaient qu'il ne voulût s'en rendre maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans la mer Rouge. Obligé de quitter l'Egypte, celui-ci voyagea en Afrique pendant quarante-deux ans, arriva [Pg 228]avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes d'Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre d'années et se multiplia considérablement.»
Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu'en Espagne[2].» Des arrangements plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le _Chronicum Scotorum_, annales d'Irlande, composées au douzième siècle[3]; par l'introduction du _Livre des conquêtes_, transcrite au douzième siècle dans le livre de Leinster[4]; enfin, dans une glose du _Senchus Môr_[5].
Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes, d'origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, _Fêne, Scôt, Gôidel_, ils s'étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d'Egypte, et belle-fille de Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que Clément, le grammairien [Pg 229]irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l'Anglo-Saxon Alcuin, condamné à la retraite par l'âge, se plaint à Charlemagne de l'influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais à l'école du palais, il les traite d'Egyptiens.--«En m'en allant,» dit-il, «j'avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a remplacés par des Egyptiens[6].»
[Footnote 1: «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, MDCCCLXXI, p. 99.]
[Footnote 2: _Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain_. Livre de Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.]
[Footnote 3: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 10-13.]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 2-4.]
[Footnote 5: _Anciens laws of Ireland_, I, p. 20, 22. Voir aussi Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214 et suivantes.]
[Footnote 6: Lettre 82 d'Alcuin, chez Migne, _Patrologia latina_, tome 100, col. 266-267. Cf. Hauréau, _Singularités historiques et littéraires_, p. 26.]
§4.
_Ith et la tour de Brégon._
Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes et dont l'origine n'a rien de populaire, mais qui sont le produit d'une fausse érudition. Arrivons à l'antique récit où l'on voit comment la race celtique sortit du pays des morts pour venir s'établir dans la terre qu'elle habite encore aujourd'hui[1].
La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du onzième siècle. Elle nous a été conservée par le _Livre des conquêtes_. On y voit qu'un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de [Pg 230]Milé[2], construisit une tour en Espagne, lisons: dans le pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c'est une seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d'abord vainqueurs, puis périrent au nombre des soixante mille. C'est la tour de Kronos, dieu des morts, dans l'île des Bienheureux, que Pindare chantait au cinquième siècle avant notre ère[3]. Brégon eut un fils qui s'appela Ith; et par une belle soirée d'hiver, Ith, contemplant l'horizon du haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes de l'Irlande[4]. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient fait de Brégon une ville d'Espagne, l'antique Brigantia, aujourd'hui Bragance[5]. [Pg 231]Pour voir de là l'Irlande, il fallait avoir une bonne vue; mais, comme nous l'avons dit, c'était par une belle soirée d'hiver, et, fait observer un auteur irlandais, «c'est le soir, en hiver, lorsque l'air est pur, que la vue de l'homme s'étend le plus loin[6].»
[Footnote 1: «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.]
[Footnote 2:
Iar-sain rogenair Bregoin, Athair Bili in balc-dremoin.
Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36.
Bregoin, mac Bratha blaith bil; Is dô ro-bo mac Milid
Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie d'un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi:
Ensuite naquit Bregoin, père de Bilé à la forte fureur.... Bregoin, fils de Brath au beau renom; C'est de lui que Milé fut fils.
Au lieu de fils, lisez petit-fils: on sait que Milé fut fils de Bilé.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 124.]
[Footnote 4: «Ith mac Bregoin atchonnairc hErinn ar-tûs fescor gaimrid a-mulluch tuir Bregoin.» Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 50, 51; cf. Livre de Ballymote, folio 20 verso, col. 1, ligne 18.]
[Footnote 5: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 4, col. 1, ligne 39.]
[Footnote 6: «Is-ferr radarc duine glan-fhescor gaimrid.» Livre de Leinster, p. 12, col. 1, ligne 1.]
§5.
_L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts._
Mais ce n'est pas de l'Espagne qu'il s'agit ici. Le mot d'_Espagne_ a été introduit ici par l'évhémérisme des chrétiens irlandais. A la doctrine relativement moderne à laquelle on doit la présence du nom de l'Espagne dans les textes qui nous servent ici de base, on peut comparer celle qui, à une date bien plus ancienne, avait fait pénétrer le nom de la Bretagne dans la légende du pays des morts telle qu'on la racontait en Gaule dans les premiers temps de l'empire romain. Si l'on en croit un récit emprunté à un auteur inconnu par Plutarque, qui mourut vers l'an 120 de notre ère, et par Procope, qui écrivait au sixième siècle, le pays des morts est la partie occidentale de la Grande-Bretagne, [Pg 232]séparée des régions orientales de cette île par un mur infranchissable. Il y a sur les côtes septentrionales de la Gaule, dit cette légende, une population de marins dont le métier est de conduire du continent les morts dans la partie de l'île de Bretagne qui est leur dernier séjour. Réveillés la nuit par les chuchotements d'une voix mystérieuse, ces marins se lèvent, se rendent au rivage, y trouvent des navires qui ne leur appartiennent point, remplis d'hommes invisibles dont le poids fait plonger les bâtiments autant qu'il est possible sans les faire submerger. Montant sur ces navires, ils arrivent au but d'un coup de rame, dit un texte; en une heure, dit un autre, quoique avec leurs navires à eux, même en s'aidant de voiles, il leur faille toujours au moins un jour et une nuit pour atteindre les côtes de l'île de Bretagne. Quand ils sont arrivés au rivage, leurs invisibles passagers débarquent; en même temps on voit les navires déchargés s'élever au-dessus des flots, et on entend la voix d'un personnage invisible proclamer les noms des nouveaux arrivants qui viennent augmenter le nombre des habitants du pays des morts[1].
Un coup de rame, une heure de navigation au plus, suffit pour exécuter le voyage nocturne qui du continent [Pg 233]gaulois transporte les morts à leur dernier séjour. En effet, une loi mystérieuse rapproche pendant la nuit les longues distances qui, de jour, séparent le domaine de la vie du domaine de la mort. C'est la même loi qui, par une soirée claire, a permis à Ith d'apercevoir du haut de la tour de Brégon, dans le pays des morts, les côtes de l'Irlande séjour des vivants. Ce phénomène s'est produit en hiver; car l'hiver est une sorte de nuit, l'hiver, comme la nuit, abaisse les barrières qui s'interposent entre les régions de la mort et les régions de la vie; l'hiver, comme la nuit, donne à la vie l'apparence de la mort, supprime, pour ainsi dire, l'abîme redoutable creusé entre la vie et la mort par les lois de la nature. Voilà comment pendant une belle soirée d'hiver, Ith, du sommet de la tour de Brégon dans l'île des morts, vit à l'horizon les côtes de l'Irlande se dessiner devant lui.
[Footnote 1: Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, _Œuvres de Plutarque_, t. V, p. 20, 21. Procope, _De bello gothico_, livre IV, chap. 20; édition de Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565-569. Le texte de Procope est beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.]
§6.
_Expédition d'Ith en Irlande._
Il s'embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l'existence. Il l'atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco Duibné, à la pointe sud-ouest de l'Irlande. Cette île avait alors, dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s'appelaient Mac Cuill, Mac Cecht et Mac [Pg 234]Grêné; ils avaient partagé l'Irlande entre eux[1]. La femme de Mac Cuill s'appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac Grêné, Eriu[2]. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l'Irlande, les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d'un être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois dieux époux de l'Irlande sont issus de l'unité par le même procédé, et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le troisième des noms qu'elle porte: _Mac Grêné_, «fils du soleil.» Quand Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y régnait: c'est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée que l'Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour, de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,» comparez le surnom de _Grîan-Ainech_, «à la face solaire,» porté par Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire des dieux solaires.
Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l'île et marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit, dieu de la guerre, venait d'être tué dans une bataille contre les Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire [Pg 235]Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s'étaient réunis pour faire entre eux le partage de sa succession, et c'était dans la forteresse d'Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes s'étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu. On montre encore aujourd'hui l'emplacement de la forteresse d'Ailech; elle est située dans le nord de l'Irlande au comté de Donegal, dans la baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à travers l'Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech.
Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez; il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s'emparer de l'Irlande. Ils l'invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer. Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement le nom de «plaine d'Ith,» _Mag Itha_. Mais les compagnons d'Ith ne succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d'où ils étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre [Pg 236]d'Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l'Irlande, ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire sur les dieux[3].
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47-51.]
[Footnote 2: _Id., ibid._, p. 10, col. 1, lignes 37-39.]
[Footnote 3: Livre de Leinster. p. 12, col. 1.]
§7.
_La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus ou Prométhée._
La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des hommes sur les dieux,--une des données fondamentales de la mythologie celtique,--peuvent sembler étrange, et cependant cette légende s'accorde avec une doctrine mythologique des Grecs.
La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l'Irlande, nous retrouvons Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les Titans et les Fomôré sont vaincus.
Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de la Grèce? C'est des Titans[1]. Le premier ancêtre de la race hellénique est [Pg 237]Iapétos, issu de l'union de la Terre avec le Ciel son fils, qui est né de la Terre dès l'origine du monde[2]. Iapétos a été père de Promêtheus[3], puis celui-ci père[4] ou grand-père d'Hellên, ancêtre mythique de la race grecque[5]. Or, Iapétos, ce premier père des plus anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan, Hésiode nous l'apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des Titans[6]; Iapétos est un de ces fils: donc c'est un Titan, un de ces ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi. Iapétos, nous dit l'_Iliade_, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,» s'écrie Zeus s'adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je n'aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis, privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du monde; le profond Tartare est autour d'eux[7].» Plus loin, le poète, revenant sur cette idée, ajoute que [Pg 238]les dieux souterrains qui entourent Kronos s'appellent Titans[8].
Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l'_Iliade_, qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons, par conséquent à Iapétos, les îles ou l'île des Bienheureux, situées à l'extrême ouest, au delà de l'Océan. C'est la croyance admise dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode[9]. Au cinquième siècle avant notre ère, elle est chantée par Pindare[10]. Cette île est la nouvelle patrie où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts, d'où les fils de Milé sont venus conquérir l'Irlande.
Ce n'est pas ici que s'arrête la ressemblance entre la fable grecque et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a un fils qui s'appelle Promêtheus. Promêtheus est l'adversaire de Zeus; Zeus est en lutte avec ce fils d'un Titan comme il l'a été avec les Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque sorte une suite [Pg 239]de celle qu'ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré; car c'est Bilé, personnification de la mort, en d'autres termes, c'est un des Fomôré qui est l'ancêtre des fils de Milé.
Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle d'Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant: Promêtheus est d'abord l'ami de Zeus[11]. La rupture entre eux est causée par l'intervention de Promêtheus dans un partage[12]. De même Ith, d'abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient suspect par suite d'un partage dont il est chargé. Dans la légende grecque comme dans la légende irlandaise, c'est un partage qui change l'amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge qui a réglé le partage.
Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au loin[13];» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui doivent la science et les arts[14]. C'est le regard merveilleux d'Ith, qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l'Irlande: de la race de Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c'est lui qui a enseigné la route de [Pg 240]l'Irlande à la race de Milé aujourd'hui établie dans cette île; la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient à Promêtheus.
Malgré les inappréciables services qu'il avait rendus aux hommes, Promêtheus, frappé par l'iniquité de Zeus, subit un épouvantable supplice: enchaîné à l'une des colonnes qui, à l'extrême Occident, supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant[15]. Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann.
Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant dans l'Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un jour ce bienfaiteur de l'humanité, frappé d'une peine imméritée par l'impitoyable colère de Zeus[16]. Ith sera vengé: sa mort a été un crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été coupables perdront la domination de l'Irlande: ce sont les fils de Milé qui la leur enlèveront.
[Footnote 1: Un système grec différent sur l'origine de l'homme a été exposé plus haut, p, 26-27.]
[Footnote 2: Hésiode, _Théogonie_, vers 126, 127, 134.]
[Footnote 3: _Id., ibid._, vers 507-510, 528, 543, 565, 614. _Les Travaux et les Jours_, vers 50, 54. Apollodore, livre I, chap. 2, sections 2, 3; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, I, p. 105.]
[Footnote 4: Hésiode, _Catalogues_, fragment XXI, édition Didot, p. 49.]
[Footnote 5: Apollodore, livre I, chap. 7, sect. 2; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 110-111. Thucydide, livre I, chap. 3. Hérodote, livre I, chap 56, §4.]
[Footnote 6: _Théogonie_, vers 207-210.]
[Footnote 7: _Iliade_, livre VIII, vers 478-481.]
[Footnote 8: _Iliade_, livre XIV, vers 273, 274, 278, 279.]
[Footnote 9: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 165 et suivants.]
[Footnote 10: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70 et suivants, édition Teubner Schneidewein, t. I, p. 17.]
[Footnote 11: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 199 et suivants.]
[Footnote 12: Hésiode, _Théogonie_, vers 535-560.]
[Footnote 13: _Id., ibid._, vers 561-569. _Les Travaux et les Jours_, vers 47-58.]
[Footnote 14: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 447 et suivants.]
[Footnote 15: Hésiode, _Théogonie_, vers 520-525. _Prométhée enchaîné_, vers 1021-1025.]
[Footnote 16: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 871-873, 1026-1029. Cf. _Iliade_, livre VIII, vers 360-369.]
[Pg 241]CHAPITRE XI.
CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.
§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.--§2. Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime. Comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène.--§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils expriment.--§4. Première invasion des fils de Milé en Irlande.--§5. Jugement d'Amairgen.--§6. Retraite des fils de Milé.--§7. Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la conquête de cette île.--§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions gauloises.--§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande.
§1.
_Arrivée des fils de Milé en Irlande._
Les compagnons d'Ith rapportèrent dans le pays des morts, ou, comme dit la rédaction chrétienne, en Espagne, le cadavre de leur chef. La race de Milé considéra le meurtre d'Ith comme une déclaration de guerre. Pour venger cet attentat, elle résolut [Pg 242]d'émigrer en Irlande et de faire la conquête de cette île sur les assassins. Trente-six chefs, dont on donne les noms, commandaient la race de Milé.
Chacun d'eux eut son navire, où sa famille et ses hommes montèrent avec lui; mais tous les passagers n'arrivèrent pas au but. L'un des fils de Milé étant monté sur le haut d'un mât pour voir l'Irlande, se laissa tomber dans la mer et y périt. L'homme de lettres, le savant, le _file_ de la flotte était Amairgen, surnommé _Glûngel_, «au genou blanc,» fils de Milé; sa femme mourut en route. La flotte atteignit la côte d'Irlande dans l'endroit où déjà Ith avait débarqué, à la pointe sud-ouest. On donna au lieu du débarquement le nom _Inber Scêné_[1]; Scêné était le nom de la femme d'Amairgen, qui fut enterrée dans cet endroit.
Le jour où arrivèrent les fils de Milé fut le 1er mai, un jeudi, dix-septième jour de la lune[2]. Partholon avait aussi débarqué en Irlande le 1er mai, bien qu'à un jour différent de la semaine et de la lune, c'est-à-dire le mardi, quatorzième jour de la lune; c'était aussi un premier jour de mai qu'avait [Pg 243]commencé l'épidémie qui, en une semaine, avait détruit sa race. Le 1er mai était consacré à Belténé[3], un des noms du dieu de la mort, du dieu qui a donné aux hommes et qui leur reprend la vie. Ainsi, une fête de ce dieu est le jour où commença la conquête de l'Irlande par la race de Milé.
[Footnote 1: Ce serait le nom autrefois porté par la rivière de Kenmare dans le comté de Kerry. Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 389. C'est déjà là qu'on avait fait débarquer Nemed.]
[Footnote 2: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 2, lignes 50-51. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 14. D'après le document intitulé _Flathiusa hErend_, les fils de Milé seraient arrivés en Irlande au temps du roi David, c'est-à-dire au onzième siècle avant notre ère. Les Quatre Maîtres placent le même événement 1700 ans avant J.-C.]
[Footnote 3: _Beltene_ ou _Beltine_ est dérivé de l'infinitif *_beltu_, génitif *_belten_, datif *_beltin_, conservé en vieil irlandais dans le composé _epeltu_, «mort» = *_ate-belatu. Grammatica celtica_, 2e édition, p. 264.]
§2.
_Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime; comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène._
En mettant le pied droit sur la terre d'Irlande, le _file_ Amairgen, fils de Milé, chanta un poème panthéiste en l'honneur de la science qui lui donnait une puissance supérieure à celle des dieux, dont elle tirait cependant son origine; il chanta la louange de cette science merveilleuse qui allait assurer aux fils de Milé la victoire sur les Tûatha Dê Danann. En effet, cette science divine pénétrant les secrets de la nature, en saisissant les lois, en connaissant les forces, était, suivant la prétention de la philosophie celtique, un être identique à ces forces elles-mêmes, au monde matériel et visible; et posséder cette science, c'était posséder la nature entière.
[Pg 244]«Je suis,» dit Amairgen, «le vent qui souffle sur la mer;
Je suis la vague de l'océan;
Je suis le murmure des flots;
Je suis le bœuf aux sept combats;
Je suis le vautour sur le rocher;
Je suis une larme du soleil;
Je suis la plus belle des plantes;
Je suis sanglier par la bravoure;
Je suis saumon dans l'eau;
Je suis lac dans la plaine.
· · ·
Je suis parole de science;
Je suis la pointe de lance qui livre les batailles;
Je suis le dieu qui crée ou forme dans la tête [de l'homme] le feu [de la pensée];
Qui est-ce qui jette la clarté dans l'assemblée sur la montagne? (Et ici une glose ajoute: Qui éclaira chaque question, sinon moi?)
Qui annonce les âges de la lune? (Et une glose ajoute: Qui vous raconte les âges de la lune, sinon moi?)
Qui enseigne l'endroit où se couche le soleil? (sinon le file, ajoute une glose)[1]»...
[Pg 245]
· · ·
L'ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées secondaires s'enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à l'homme le feu de la pensée; et comme la science n'est pas distincte de son objet, comme Dieu ne fait qu'un avec la nature, l'être du _file_ se confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec les armes du guerrier.
Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen, le _file_ irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J'ai été une larme dans l'air[2].» Voici d'autres formules parallèles:
Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»--Taliésin: «J'ai été un aigle[3].»
Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»--Taliésin: «J'ai été arbre dans le bocage[4].»
Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les batailles.»--Taliésin: «J'ai été une épée dans [Pg 246]la main; j'ai été un bouclier dans le combat[5].»
Amairgen: «Je suis parole de science.»--Taliésin: «J'ai été parole en lettre[6].»
Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais. Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante doctrine panthéiste qui est la gloire comme l'erreur de la philosophie irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le _file_ est la personnification de la science, et la science est identique à son objet. La science est l'Etre même dont les forces de la nature et tous les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C'est ainsi que le _file_ chez qui la science se revêt d'une forme humaine n'est pas seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole, épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de l'océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela parce qu'il est l'être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui crée dans la tête» de l'homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela, parce que c'est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,» dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu'il possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les concitoyens du _file_, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par [Pg 247]une question difficile, le _file_ leur en donne la solution. Ce n'est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie politique, commerciale et religieuse. L'astronomie n'a pas pour lui de secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où, chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son repos jusqu'au lendemain; la science donc lui appartient; la science, c'est lui; or la science, c'est l'être unique dont le monde entier, avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n'est que la variable et multiple expression.
Cette doctrine est celle qu'au neuvième siècle l'irlandais Jean Scot a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l'enveloppant des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage _De la division de la nature_ les extraits suivants: «On est informé par tous les moyens de connaître que, sous l'apparente diversité des êtres, subsiste l'être unique qui est leur commun fondement[7].»
«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est l'essence substantielle de toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même [Pg 248]les conditions véritables de l'être; et seul il est en lui-même tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue l'existence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi-même; mais Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à la vraie notion de l'être[8].»
Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l'universalité des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature? Ce n'est pas sans raison, puisqu'il est le principe de toute chose; puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a créée; puisqu'il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est lui-même la division et la collection, et le genre et l'espèce, et le tout et la partie de l'universalité créée[9].»
Enfin, «qu'est-ce qu'une idée pure?» selon Jean Scot. «C'est, en propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de Dieu dans l'âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine enseignée en France par l'irlandais Jean Scot[10]. C'est la doctrine que l'épopée mythologique [Pg 249]irlandaise met dans la bouche d'Amairgen, quand elle lui fait dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l'homme] le feu [de la pensée], je suis la vague de l'Océan, je suis le murmure des flots, etc.» La _file_, le savant chez lequel la science, c'est-à-dire l'idée divine, s'est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l'être unique et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces êtres secondaires.
Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la bouche du _file_ Amairgen au moment où ce représentant primitif de la science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa pour la première fois son pied droit sur le sol de l'Irlande.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes. Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de l'Académie royale d'Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K. 45, p. 188; enfin, _Transactions of the Ossianic Society for the year_ 1857, vol. V, 1860, p. 234-236. Pour donner une édition de ce texte, on ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster. Ainsi les mots _ar-domni_, qui ont pénétré dans le texte du Livre de Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec les livres de Ballymote et de Lecan.]
[Footnote 2: _Kat Godeu_, vers 5, chez William F. Skene, _The four ancient books of Wales_, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276 et suiv.]
[Footnote 3: _Kat Godeu_, vers 13.]
[Footnote 4: _Ibid._, vers 23.]
[Footnote 5: _Kat Godeu_, vers 17, 18.]
[Footnote 6: _Ibid._, vers 7.]
[Footnote 7: _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie, p. 171.]
[Footnote 8: Hauréau, _ibid._, p. 159. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_, livre I, chap. 72; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 518 A.]
[Footnote 9: _De divisione naturæ_, l. III, c. 1; Hauréau, _ibid._, p. 160; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 621 B C.]
[Footnote 10: Hauréau, _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie, p. 156-157. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_, livre I, chap. 7; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 446 D.]
§3.
_Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils expriment._
Après ce document philosophique, le _Livre des conquêtes_ fait débiter par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près [Pg 250]celle qui, dans la _Théogonie_ hésiodique, explique l'origine du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d'abord existé, c'est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui, s'unissant au Ciel, a donné naissance à l'Océan d'abord, ensuite aux Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à l'origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen, en guerre avec les dieux, s'adresse-t-il aux forces de la nature. C'est avec leur aide qu'il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux derniers poèmes d'Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la _Théogonie_, la Terre y tient la première place:
«J'invoque terre d'Irlande! Mer brillante, brillante(?)! Montagne fertile, fertile! Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau! Lac poissonneux, poissonneux! . . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1].»
[Pg 251]Ainsi c'est la terre d'Irlande, c'est la mer qui l'entoure, ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu'Amairgen appelle à son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui l'habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l'usage et elle n'a pas été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée. C'est une invocation païenne adressée à l'Irlande divinisée, et cette invocation pouvait être employée en toute circonstance où l'on croyait avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire.
Ce texte en rappelle d'autres où, en Irlande, on voit également la nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d'Irlande, vaincu et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune, l'eau et l'air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla pas d'autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie[2].
Le _Livre des conquêtes_ met dans la bouche d'Amairgen [Pg 252]un autre poème qu'il place le second et dont le sens est clair quand on le met à la suite du troisième. C'est une invocation à la mer; la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce qui précède, elle tient le premier rang.
«Mer poissonneuse! Terre fertile! Irruption de poisson! Pêche là! Sous vague, oiseau! Grand poisson! Trou à crabe! Irruption de poisson! Mer poissonneuse[3]!»
Ainsi Amairgen, venant combattre les dieux, invoque contre eux l'appui de la matière et des forces naturelles, auxquelles il adresse deux prières; grâce à ces prières les dieux seront vaincus[4].
[Footnote 1:
Aliu iath n-hErend. Hermach [hermach] muir, Mothach mothach sliab, Srathach srathach caill, Cithach cithach aub, Essach essach loch.
_Aliu_ est glosé par _alim_, et _aub_ par _aband_.
Livre de Leinster, p. 13, col. 2, lignes 6 et suivantes; comparez Livre de Ballymote, f° 21 verso, col. 2, lignes 20 et suiv. Livre de Lecan, f° 285 recto, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 232.]
[Footnote 2: Voir tome I, p. 181, 182.]
[Footnote 3:
Iascach muir. Mothach tîr. Tomaidm n-eisc. Iasca and. Fo thuind ên. Lethach mîl. Partach lâg. Tomaidm n-eisc. Iascach muir.
Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 49 et suiv.; cf. Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 3, ligne 21; Livre de Lecan, f° 284 verso, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 237.]
[Footnote 4: Sur le naturalisme celtique, tant en Gaule qu'en Irlande, voir plus bas, chap. XVI, § 8.]
[Pg 253]§4.
_Première invasion des fils de Milé en Irlande._
Mais reprenons le récit de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé. Le _file_ Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans l'exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits s'écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille. Ils y eurent pour adversaires, suivant le _Livre des conquêtes_, «les démons, c'est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C'était à peu de distance de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé Slîab Mis, qu'on écrit aujourd'hui Slieve Mish, dans le comté de Cork, qui est une des subdivisions du Munster, c'est-à-dire de la province du Sud-Ouest.
Ici le _Livre des conquêtes_ place une de ces légendes bizarres dont la manie de l'étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d'Ith, s'y baigna, et de là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière, et la femme de Lugaid, qui s'appelait Fîal, c'est-à-dire «pudique,» se baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac, pénétra dans la rivière et s'approcha de l'endroit où se trouvait sa femme; en apercevant dans l'eau, où [Pg 254]elle se trouvait elle-même, son mari, qu'elle n'attendait pas, Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu'à l'instant elle expira, et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement.
Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle leur dit:--.«Si c'est pour faire la conquête de l'Irlande que vous y êtes venus, le but de votre expédition n'est pas juste.»--«C'est pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le _file_.--«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que cette île porte mon nom.»--«On donnera votre nom à cette île,» répondit Amairgen.
Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui s'appelait Fotla. Elle demanda aussi que l'île reçût son nom.--«Soit,» dit Amairgen; «l'île s'appellera Fotla.»
A Uisnech, point central de l'Irlande, les fils de Milé rencontrèrent Eriu, la troisième reine.--«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les bienvenus. C'est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra toujours, et d'ici à l'extrême levant il n'y aura pas d'île meilleure. Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»--«Voilà de bonnes paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»--«Ce n'est pas à vous que nous devons des remerciements,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils de Milé; «nous devrons nos succès à nos [Pg 255]dieux et à notre propre puissance.»--«Ce que j'annonce est pour toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle n'appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait périr avant la conquête de l'Irlande par la race de Milé. La reine Eriu termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût donné à l'île.--«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen.
§5.
_Jugement d'Amairgen._
Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l'Irlande, c'est-à-dire à Tara, qu'on appelait alors «la Belle Colline,» _Druim Cain_. Ils y trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l'Irlande et auxquels ils venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers avec eux.
Les trois rois dirent qu'ils voulaient un armistice pour délibérer sur la question de savoir s'ils livreraient bataille ou s'ils donneraient des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des incantations qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, n'ayant pas prévu cette invasion.--«Nous acceptons d'avance,» dit aux fils de Milé Mac Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la [Pg 256]sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge; mais nous le prévenons que s'il rend un faux jugement nous le tuerons.»--«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils de Milé.--«La voici,» répondit Amairgen. «Vous abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»--«A quelle distance irons-nous?» demanda Eber.--«Vous laisserez entre elle et vous un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier jugement rendu en Irlande.
Tel est le récit du _Livre des conquêtes_. Que signifie cette expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut être question. C'est une difficulté que nous n'avons pas la prétention de résoudre. Ce que nous savons, c'est qu'il y a là une formule magique à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par le _fer leigind_, ou professeur de littérature écrite, c'est-à-dire de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l'époque où Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine suivie d'une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais périrent, et parmi eux les deux rois d'Irlande, Diarmait et Blathmac, tous deux fils d'Aed Slane. C'était en 665[1]. Pour échapper à ce [Pg 257]fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième siècle[2]; il se retira avec ses élèves dans une île située près de la côte d'Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement, «c'est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques ne peuvent franchir[3].» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une puissance magique à la protection de laquelle ils n'avaient pas cessé de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l'histoire légendaire de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé sur les Tûatha Dê Danann.
[Footnote 1: Annales de Tigernach, chez O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661 suivant le _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 98-99; en 664, suivant les _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 274-276. La même date de 664 est donnée par Bède, _Historia ecclesiastica_, livre III, chap. 27; chez Migne, _Patrologia latina_, t. 95, col. 165.]
[Footnote 2: Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4, 2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p. 28; Whitley Stokes, _Goidelica_, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121; Windisch, _Irische Texte_, p. 6.]
[Footnote 3: _Goidelica_, 2e édit., p. 121, ligne 34.]
[Pg 258]§6.
_Retraite des fils de Milé._
Les fils de Milé se soumirent à la sentence d'Amairgen; ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe sud-ouest de l'Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l'ancre, se rembarquèrent, et s'éloignèrent jusqu'à cette distance mystérieuse de neuf vagues, que le jugement d'Amairgen avait fixée. Aussitôt les druides et les _file_ des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé éprouvèrent une profonde tristesse.--«Ce doit être un vent druidique,» dit Eber Dond, qui, en qualité d'aîné, paraît avoir été le chef principal de l'expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu'au-dessus du mât on ne sentait aucun vent.--«Attendons qu'Amairgen nous rejoigne,» s'écria le pilote d'Eber Dond, qui était un élève du célèbre _file_. On attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond, s'adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte pour les savants de la flotte.--«Ce n'est pas vrai,» répondit Amairgen. Ce fut alors qu'il chanta sa prière à la terre d'Irlande, faisant appel à [Pg 259]la bienveillance de cette puissance naturelle contre l'inimitié des dieux.
«J'invoque terre d'Irlande! Mer brillante, brillante! Montagne fertile, fertile!» Etc[1].
Dès qu'il eut fini, le vent changea et devint favorable. Eber Dond crut qu'un succès immédiat était assuré. «Je vais,» dit-il, «frapper de la lance et du glaive tous les habitants de l'Irlande.» Mais il n'eut pas plus tôt prononcé ces mots que le vent redevint contraire. Une tempête s'éleva, les navires furent dispersés; plusieurs firent naufrage et périrent avec tous ceux qui les montaient; Eber Dond fut une des victimes. Ceux qui échappèrent à la tempête débarquèrent en Irlande à une grande distance du point d'où ils étaient partis quand ils avaient repris la mer à la suite du jugement d'Amairgen.
[Footnote 1: Voyez plus haut; p. 250.]
§7.
_Seconde invasion des fils de Milé en Irlande: ils font la conquête de cette île._
L'embouchure de la Boyne, sur la côte orientale de l'Irlande, en face de la Grande-Bretagne, est l'endroit où les fils de Milé mirent pour la seconde fois le pied sur le sol irlandais; et conformément à la prophétie d'Eriu, Eber Dond, l'aîné, ne se trouvait plus parmi eux. Il était mort; ce furent ses [Pg 260]frères et non lui qui, comme la déesse Eriu l'avait annoncé, firent la conquête de l'Irlande[1].
Le sort de l'île fut décidé par une bataille qui se livra à Tailtiu, lieu célèbre par une assemblée périodique dont on attribue la fondation au dieu Lug. Les trois rois et les trois reines des Tûatha Dê Danann y perdirent la vie[2]. A partir de cet événement, les Tûatha Dê Danann se réfugièrent au fond des cavernes, où ils habitent des palais merveilleux. Invisibles, ils parcourent l'Irlande, rendant aux hommes, suivant les circonstances, de bons ou de mauvais services dont on ne peut que difficilement deviner l'auteur. Quelquefois ils prennent des formes visibles, et aucun mystère n'enveloppe les opérations de leur puissance divine. La suite de leur histoire appartient à l'épopée héroïque de l'Irlande. Leur vie se mêle à la vie des héros, comme celle des dieux grecs dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_[3]. Nous en donnerons un aperçu dans les chapitres suivants.
Les fils de Milé prirent possession de l'Irlande. Le plus âgé, Eber Dond, faisant défaut, deux de ses frères se disputèrent la royauté. Erémon, le second des fils de Milé, était devenu l'aîné par la mort du premier; [Pg 261]mais le troisième, Eber Find, ne voulait pas reconnaître ce droit d'aînesse. Amairgen pris pour juge, décida qu'Erémon posséderait la royauté tant qu'il vivrait, et qu'une fois Erémon mort, la couronne passerait à Eber Find. Ce fut le second jugement d'Amairgen. Mais il reçut beaucoup moins bon accueil que le premier. A la parole d'Amairgen, les fils de Milé avaient consenti à battre en retraite et à momentanément abandonner l'Irlande à demi conquise déjà. Mais cette fois Eber Find refusa de se soumettre à la sentence d'Amairgen. Il exigea un partage immédiat de l'Irlande et l'obtint[4]. Cet arrangement ne fut pas durable: au bout d'un an, Erémon et Eber Find se livrèrent bataille. Eber Find périt dans le combat,; Erémon devint seul roi d'Irlande[5].
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 13, col. 4, lignes 34-40.]
[Footnote 2: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 2, ligne 51; p. 15, col. 1, lignes 1-4.]
[Footnote 3: Voir, par exemple, _Odyssée_, livre XVII, vers 485-488. Les dieux, sous l'apparence d'étrangers, dit le poète, se présentent partout, parcourant les villes, observant les hommes et les mauvaises actions des hommes. Cf. plus haut, p. 186.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 1, lignes 47-51.]
[Footnote 5: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 8-14.]
§8.
_Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions gauloises._
Dans ce récit, les traits fondamentaux doivent provenir de traditions qui ne sont pas seulement irlandaises, mais qui ont appartenu en commun à la race celtique. Les Gaulois, comme les Irlandais, [Pg 262]croyaient descendre du dieu des morts; comme les Irlandais, ils pensaient que le domaine du dieu des morts appartenait à la géographie, que c'était une contrée réelle, située au delà de l'Océan. C'était la région mystérieuse où les marins gaulois des côtes de l'Océan, montés sur des navires d'origine inconnue, conduisaient la nuit, d'un coup de rame ou en l'espace d'une heure, des morts invisibles[1]. La population préceltique de la Gaule n'en venait point.
Il y avait en Gaule, disaient les druides vers la fin du premier siècle avant notre ère, une population indigène: c'est la population antérieure à la conquête celtique; c'est celle qui est connue en Irlande sous le nom de Fir-Bolg, Fir-Domnann, Galiôin. Un second groupe, ajoutaient les druides, venait des îles les plus éloignées, c'est-à-dire du pays des morts, des îles des Bienheureux ou des tout-puissants de la mythologie grecque: c'était la population celtique qui la première, à une époque préhistorique, antérieurement à l'année 500 ou environ avant J.-C., antérieurement à Hécatée de Milet[2], avait franchi le Rhin et s'était installée dans les régions situées à l'ouest de ce grand fleuve. A la date où Timagène recueillait cet enseignement des druides, c'est-à-dire vers la fin du siècle qui précède la naissance de J.-C., les Celtes de ce premier ban avaient perdu le souvenir [Pg 263]de leur établissement en Gaule, et, quant à leur origine, n'avaient plus d'autre croyance que la doctrine druidique sur l'origine mythique du Celte. Enfin, un troisième groupe avait été formé par les peuples celtiques du second ban, primitivement établis sur la rive droite du Rhin, et que, du troisième au premier siècle avant notre ère, la conquête germanique en avait expulsés en les forçant à chercher un refuge sur la rive gauche de ce fleuve, ou même plus à l'Ouest, dans diverses régions de la Gaule[3]. On avait conservé le souvenir de leur arrivée de ce côté-ci du Rhin.
Des trois articles dont se composait l'enseignement des druides sur l'ethnographie gauloise, le second appartient à la mythologie: c'est celui qui fait sortir des îles les plus éloignées la population celtique la plus anciennement établie en Gaule. Le troisième article, qui donne une origine transrhénane à des Gaulois plus récemment arrivés sur notre sol, est du domaine de l'histoire. Quant au premier article, où les populations les plus anciennes de la Gaule, c'est-à-dire les populations préceltiques, sont présentées comme indigènes, il est conforme à la croyance généralement admise dans l'antiquité, où l'on considérait comme indigènes les peuples dont les migrations étaient oubliées; et il est d'expérience [Pg 264]que le souvenir des migrations un peu anciennes s'efface toujours de la mémoire des peuples qui n'ont pas d'annales écrites.
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 231-232.]
[Footnote 2: «Μασσαλία, πόλις τῆς Λιγυστικῆς κατὰ τὴν Κελτικήν.» _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 2.]
[Footnote 3: Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 323. Timagène écrivait du temps de l'empereur Auguste.]
§9.
_Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande._
Mais revenons à l'Irlande et aux récits légendaires par lesquels s'y complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon, devenu seul maître de l'Irlande, attribua aux conquérants le nord, l'ouest et le sud-ouest de l'île, c'est-à-dire qu'il partagea entre eux l'Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux habitants primitifs de l'Irlande, et y donna la royauté à Crimthan Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en guerre avec une tribu bretonne qu'on appelait «les hommes de Fidga,» _Fir-Fidga_ ou _Tûath-Fidga_. Ceux-ci avaient envahi la partie de l'Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles.
Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais _Cruithnich_, arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du Leinster, à l'embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit d'un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un bain près [Pg 265]du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de Crimthan remportèrent la victoire d'Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande. Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s'établir en Grande-Bretagne.
Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de l'Irlande. A ce don il mit une condition: c'est que chez les Pictes les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes. Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune d'observer à jamais cette législation nouvelle[1]. Dès lors les Gôidels ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s'arrête exactement la part de la fable et où commence l'histoire.
[Footnote 1: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l'une en prose, l'autre en vers, toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius irlandais, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 122-127; 134-149. Voyez aussi l'article du _Dinn-senchus_, qui commence par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col. 1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était le sujet de la pièce intitulée _Forbais Fer Fidga_. Cette pièce est comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la littérature épique d'Irlande.]
[Pg 266]CHAPITRE XII.
LES TÛATHA DE DANANN DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.--PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.
§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé _De la Conquête du Sid_.--§2. Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils de Milé.--§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais.--§4. Rédaction chrétienne de cette légende.--§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.--§6. L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; _Bona dea_, «la bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.
§1.
_Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»_
Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et puissants, se retirèrent dans des [Pg 267]palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu'elle résulte de la plus vieille littérature épique de l'Irlande, ils y habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent encore aujourd'hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la divinité, ils sont invisibles, et l'homme qui obtient leur faveur ou qui est frappé par leur vengeance n'aperçoit que les résultats des actes de l'être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous forme d'hommes ou d'animaux, d'oiseaux principalement. Ils tiennent une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux exploits des héros de la race de Milé.
Un des morceaux qui servent d'introduction à la grande épopée connue sous le nom «d'Enlèvement du taureau de Cualngé,» _Tain bô Cuailnge_, racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions. L'une intitulée: «Conquête du _Sid_,» c'est-à-dire «du palais enchanté des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann et en fixant la date où seraient morts ces personnages [Pg 268]divins que l'imagination celtique avait créés et considérait comme immortels[1]. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont acceptées par l'auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont le _Livre des conquêtes_ place la mort avant l'établissement des fils de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont remplacés par d'autres noms, et, grâce à des développements nouveaux, le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le berceau du christianisme naissant[2].
Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l'abrégeant un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible.
[Footnote 1: Son titre est _De gabail int-shida_. Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 41, 42.]
[Footnote 2: Cette rédaction n'a pas de titre; elle se trouve aux fos 111-116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l'Académie royale d'Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O'Curry, _Atlantis_, t. III (1862), p. 384-389. Une analyse plus complète en a été donnée par Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript series_, vol. I, part I, 1870, p. 45-49.]
§2.
_Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils de Milé._
Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui [Pg 269]s'appelait Dagan. _Dagan_ est, dans deux passages de ce récit, une variante de _Dagdé_[1], en moyen irlandais _Dagda_, mot qui, dans cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire, _Dagdé_, veut dire «bon dieu;» _Dagan_ signifie littéralement le «petit bon.»
Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu principal, ou le dieu principal chez les païens[2]. Dans le document que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur les fils de Milé, après qu'ils eurent fait la conquête de l'Irlande. Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à l'amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans leurs champs et à boire le lait de leurs vaches.
Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d'une grande autorité: ainsi ce fut lui qui partagea entre les [Pg 270]Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire entre les dieux que la race heureuse de Milé a vaincus, les _sîd_, merveilleux palais, qui, ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un _sîd_ à Lug, fils d'Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même. Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le premier nom est _Brug na Boinné_, ou «château de la Boyne,» parce qu'il était situé sur la rive gauche de cette rivière,--non loin de l'endroit où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit définitivement la couronne.--Le second nom de ce palais mystérieux était _Sîd_ ou _Brug Maic ind Oc_, «palais enchanté» ou «château de Mac ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut la cause.
[Footnote 1: _Dagan_ se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 42-43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot _Dagda_, moyen irlandais pour _Dagde_, se rencontre dans le même récit, au Livre de Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.]
[Footnote 2: Tome I, p. 282, note 2.]
§3.
_Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais._
L'endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais souterrain de Dagdé est un de ceux qu'en Irlande les archéologues visitent avec le plus d'intérêt. On y admire trois hautes et larges tombelles [Pg 271]dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire, aujourd'hui vide. Il est souvent question, dans la littérature irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là, c'est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain, mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même[1].
Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où cette race primitive enterrait ses chefs. L'«Histoire des cimetières,» _Senchas na relec_, écrite probablement vers la fin du onzième siècle, prétend que c'était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d'autres personnages célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture. Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à l'époque historique. La plupart des rois suprêmes d'Irlande y furent enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs prédécesseurs [Pg 272]avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi suprême d'Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu'elle appartenait à la race des Tûatha Dê Danann[2].
Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de Dowth, peuvent être attribuées aux rois d'Irlande des quatre premiers siècles de notre ère, ou s'il faut les faire remonter à des populations préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable. Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait dans l'île, avant l'arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent à l'état de population sujette ou servile. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute antiquité [Pg 273]et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite une des plus vastes chambres funéraires de l'Europe occidentale. Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à l'entour.
C'est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais avait été construit exprès pour lui par ses sujets[3]. Et cependant le terme consacré pour désigner ce lieu n'était point «palais de Dagdé,» c'était: «Palais de Mac ind Oc,» _Brug Maic ind Oc_[4], c'est-à-dire probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom d'Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les atteintes de la vieillesse[5]. D'où vient que le palais de Dagdé porte le nom de son fils?
[Pg 274]Une légende irlandaise nous l'explique. Quand, après la défaite des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou _sîd_ qu'ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de lui, sauf un, alors absent. C'était précisément Oengus, le fils de Dagdé. Dagdé avait confié l'éducation de son fils à deux autres dieux dont l'un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l'épopée irlandaise par son amour pour Etâin, femme d'Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande. Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s'en plaindre quelque temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps n'étant composé que de nuits et de jours, l'abandon qui lui avait été fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence de Brug na Boinné.
Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois arbres auxquels pendent toujours [Pg 275]des fruits[6]; on y voit deux cochons, l'un sur pied et toujours vivant, l'autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne ne mourut jamais[7]. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus ancienne, la doctrine païenne de l'immortalité des dieux persiste intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on était bien loin des temps où l'on devait raconter que les Tûatha Dê Danann étaient morts et qu'ils avaient été enterrés à Brug na Boinné. L'époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des prêtres-chrétiens; [Pg 276]c'était au onzième siècle, lorsque furent composés l'«Histoire des cimetières,» _Senchus na relec_, et le «Livre de conquêtes,» _Lebar gabala_.
[Footnote 1:
«Lânamain contuiled sund ria cath Maigi Tured tall: inber môr in Dagda dond, ni duachnid an-adba and.»
_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col 2, lignes 23, 24.]
[Footnote 2: «_Senchas na relec_,» dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 1, lignes 7-9, 23-27; col. 2, lignes 4-7.]
[Footnote 3: _Dinn-senchus_ de Brug na Boinné, dans le Livre de Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, _ibid._, p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le _Dinn-senchus_ désigne ce palais par les mots _dûn_ et _dîn_; le _Lebar gabala_ se sert du mot _sîd_.]
[Footnote 4: Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en 975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,» _tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 17.]
[Footnote 5: «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri maic in Dagdai.» _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain: «maig Maic ind Oc» (_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 13); «tech Maic ind Oc» (_Ibid._, ligne 17). Dans cette formule, _ind Oc_ paraît être un génitif duel.]
[Footnote 6: On peut comparer à ces arbres l'arbre de l'île mystérieuse de Fand dans la légende de Cûchulainn. Les branches merveilleuses, qui furent apportées du pays des dieux à Bran mac Febail et à Cormac mac Airt, viennent d'un arbre du même genre. Les Grecs comme les Celtes mettaient des arbres dans le séjour des dieux. Chez Hésiode, les Hespérides gardent au delà de l'Océan des pommes d'or et des arbres qui portent fruit; ce sont les arbres du vieux jardin de _Phoibos_, que Sophocle nous montre de l'autre côté de la mer à l'extrémité de la terre, aux sources de la nuit, là où commence la voûte du ciel; ce sont les arbres des jardins des dieux là où est la couche de Zeus (_Théogonie_, vers 210-216; Sophocle, fragment 326, édition Didot, p. 311; Euripide, _Hippolyte_, vers 163, édition Didot, p. 163). A Brug na Boinné, la légende irlandaise met la couche de Dagdé, roi des dieux comme Zeus, et trois arbres à fruit.]
[Footnote 7: «_De gabail int-shida,_» dans le Livre de Leinster, p. 246, col. 1, lignes 1-15. Comparez ici même p. 277.]
§4.
_Rédaction chrétienne de cette légende._
Quand les idées chrétiennes commencèrent à se mêler aux traditions celtiques de l'Irlande, il en résulta un remaniement du récit mythologique que nous venons de reproduire. L'auteur de cette nouvelle rédaction admet que les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, Dagdé, Lug, Ogmé, sont morts, comme le raconte, au onzième siècie, le «Livre des conquêtes,» _Lebar gabala_, avant l'époque où les fils de Milé arrivèrent en Irlande. Ogmé est une des victimes de la seconde bataille de Mag-Tured[1]; Dagdé et Lug ont péri quelques années après[2]. Les fils de Milé vainqueurs ont fait la conquête de l'Irlande après des batailles où les Tûatha Dê Danann ont encore perdu un certain nombre de leurs guerriers. Les survivants se réunissent et choisissent deux chefs: Bodhbh Dearg et Manannân mac Lir. Ce fut Bodhbh Dearg--et non Dagdé, comme dans la légende primitive--qui fit le partage des palais enchantés ou [Pg 277]_sîd_ d'Irlande[3]. Ce fut Manannân qui procura aux Tûatha Dê Danann les privilèges dont ils jouissent dans l'épopée héroïque irlandaise. Par le procédé magique appelé _feth fiada_[4], il les rendit invisibles. Par le festin de Goibniu, le célèbre forgeron, il leur assura l'immortalité. Leur principale nourriture consistait en porcs. C'étaient les cochons de Manannân qui, tués et mangés, ne cessaient de revenir à la vie[5]. Ainsi, dans cette doctrine nouvelle, les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, ceux que les Celtes païens d'Irlande ont adorés comme dieux, sont réduits au rang de simples mortels qui ont, comme l'on prétend, régné sur l'Irlande à une époque antérieure à l'invasion des fils de Milé, c'est-à-dire des Celtes, et qui depuis ont cessé de vivre; les fées mâles et femelles de la légende héroïque sont une fraction et des descendants de cette race primitive, et des procédés magiques leur ont conféré une partie des privilèges de la divinité.
Le palais souterrain de Brug na Boinné avait été donné comme lot non à Dagdé, mort depuis longtemps, mais à Elcmar, père nourricier d'Oengus; or, Oengus, avec l'aide de Manannân mac Lir, en expulsa Elcmar, et il y demeure, dit-on, depuis cette époque, [Pg 278]invisible, grâce à l'incantation dite _feth fiada_, immortel parce qu'il boit la bière du festin de Goibniu le forgeron, bien nourri puisqu'il a toujours à sa disposition ces cochons de Manannân, qui reviennent à la vie dès qu'ils sont mangés.
Cette rédaction, relativement récente, nous a été conservée par le livre de Fermoy, manuscrit du quinzième siècle,--acquis, il y a quelques années, par l'Académie royale d'Irlande,--tandis que la rédaction primitive, par laquelle nous avons commencé, se trouve dans le Livre de Leinster, transcrit au milieu du douzième siècle,--un des manuscrits les plus précieux du Collège de la Trinité de Dublin.--L'auteur chrétien de l'arrangement contenu dans le Livre de Fermoy a composé une suite au vieux récit. Nous allons en donner un résumé.
Quand Elcmar fut chassé du palais souterrain de Brug na Boinné par Oengus son élève, et grâce au concours qu'Oengus reçut de Manannân mac Lir, un des principaux personnages de la cour d'Elcmar était absent: c'était son intendant. L'intendant d'Elcmar, rentrant à Brug na Boinné, prit, auprès du nouveau maître, les fonctions dont l'ancien l'avait chargé. Il lui naquit, peu de temps après, une fille qu'on nomma Eithné. Au même moment, la femme de Manannân mac Lir, le protecteur d'Oengus, mettait au monde une fille qu'on appela Curcog. Oengus fut le père nourricier que, suivant l'usage, Manannân mac Lir choisit pour sa fille. Curcog, fille du dieu Manannân, fut élevée à Brugna Boinné, et la jeune [Pg 279]Eithné, fille de l'intendant, fut une des servantes attachées à la personne de Curcog.
Chose surprenante! on découvrit un jour qu'Eithné ne mangeait pas. Quoiqu'elle restât bien portante, et que son embonpoint ne diminuât pas, tous ceux qui l'aimaient en conçurent une vive inquiétude; mais Manannân mac Lir découvrit la cause. Quelque temps auparavant, Oengus avait reçu la visite d'un de ses voisins, c'est-à-dire d'un autre chef des Tûatha Dê Danann, qui habitait à quelque distance un palais souterrain analogue à celui de Brug na Boinné. Cet étranger avait adressé une grave insulte à Eithné. L'âme sans tâche de la jeune fille avait ressenti de cette injure une telle indignation, que la puissance de sa chasteté avait fait fuir le démon qui lui servait de gardien, et qu'un ange envoyé par le vrai Dieu était venu prendre la place de ce démon. A partir de ce moment, Eithné cessa de pouvoir manger la chair des cochons magiques, et de boire la bière enchantée dont vivaient les Tûatha Dê Danann. Un miracle du vrai Dieu lui conserva la vie.
Bientôt, toutefois, ce miracle devint inutile. Oengus et Manannân avaient fait un voyage dans l'Inde, ils en avaient ramené deux vaches au lait inépuisable; et comme l'Inde était la terre de la justice, ce lait n'avait rien du caractère démoniaque qui souillait la nourriture habituelle des Tûatha Dê Danann. On mit à la disposition d'Eithné le lait de ces vaches; elle se chargea de les traire, et ce fut de leur lait qu'elle vécut pendant une longue suite d'années.
[Pg 280]Je dis que cette suite d'années fut longue; en effet, les événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne du mythologique Erémon, premier roi d'Irlande de la race de Milé; et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l'autorité d'Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l'Irlande au cinquième siècle de notre ère. Si nous en croyons le _Livre des conquêtes_, le roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée d'environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande les lumières de la religion chrétienne.
Or, un jour d'été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné. Mais bientôt elle s'aperçut qu'une de ses femmes lui manquait: c'était Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière avant de descendre dans l'eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà dit le nom de ce charme, qui s'appelait _feth fiada_.
L'âme d'Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice avait apportée; et quoiqu'elle n'eût rien entendu des prédications chrétiennes, [Pg 281]l'action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n'avait pu les accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins, désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait si souvent fréquentés. Enfin elle s'arrêta devant un jardin clos de murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu d'une robe comme elle n'en avait jamais vu. Cet homme était un moine et la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à saint Patrice qui l'instruisit et la baptisa.
Quelque temps après, elle était assise dans l'église du moine, non loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris; on distinguait un grand nombre de voix, mais on n'apercevait personne. C'était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche d'Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son tour, était invisible pour eux. Les cris qu'ils poussaient [Pg 282]étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à jamais perdue.
Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si violente tristesse qu'elle s'évanouit et fut sur le point de rendre l'âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle fut enterrée dans l'église du moine qui l'avait le premier accueillie. Cette église porta, dès lors, le nom de _Cill Eithne_, ou «église d'Eithné»[6].
Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction primitive est intitulée _De la conquête du Sîd_.
[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech, _ibidem_, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Voyez plus haut, p. 221.]
[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 274.]
[Footnote 4: Littéralement «composition poétique ou incantation de présence.» Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III (1862), p. 386-388, note 15.]
[Footnote 5: Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III, p. 387-388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.]
[Footnote 6: Livre de Fermoy, fos 111-116. Cette pièce a été analysée par le docteur Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 46-48.]
§5.
_Les amours d'Oengus, fils de Dagdé._
Nous venons de voir quelle est la forme que l'infusion de la pensée chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais. Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n'a pas été l'objet d'un remaniement chrétien. Il appartient [Pg 283]aussi à l'épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l'histoire d'Oengus. Il nous rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l'époque où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait; il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n'y en avait pas d'aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se réveilla, il était si amoureux qu'il ne put manger de la journée. La nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main. Elle chanta en s'accompagnant de cet instrument; jamais on n'avait entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le lendemain, il était plus amoureux que jamais.
Il tomba malade. Les médecins d'Irlande s'assemblèrent et cherchèrent inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d'entre eux, Fergné, la découvrit.--«Tu es pris d'amour,» lui dit-il. Oengus avoua la vérité. On alla chercher Boann, mère d'Oengus. Celui-ci raconta à sa mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute l'Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on ne trouva rien. Boann demanda conseil à l'habile médecin qui avait découvert la cause de la maladie d'Oengus. Ce médecin donna le conseil de s'adresser au père d'Oengus, c'est-à-dire à Dagdé, roi des _sîde_ d'Irlande, c'est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme.
[Pg 284]_Sîde_ d'Irlande est la formule par laquelle sont spécialement désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont contemporains des fils de Milé, c'est-à-dire des hommes. Les _sîde_ en général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d'abord les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann, qui, venus du ciel, habitent l'Irlande, ensuite les dieux de la nuit et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d'origine, dont le domicile est le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les Irlandais, ils adoraient les _sîde_[1], les uns Tûatha Dê Danann, les autres Fomôré, et on appelait les premiers _sîde_ d'Irlande.
Dagdé était donc roi des _sîde_ d'Irlande; et ce fut à lui que le médecin donna le conseil de s'adresser, pour trouver un remède à la maladie d'Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva bientôt.--«Pourquoi m'avez-vous fait venir?» demanda en entrant Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette maladie.--«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit Dagdé. «Je n'en sais pas plus que toi.»--Le médecin prit alors la parole.--«En votre qualité de roi suprême des [Pg 285]_sîde_ d'Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des _sîde_ de Munster, qui est célèbre dans toute l'Irlande par sa science. Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.»
Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des _sîde_ de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus, fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous donne l'ordre de chercher dans toute l'Irlande la femme dont son fils est amoureux.»--Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de recherches, et je trouverai ce que vous désirez.»
Au bout d'un an, les ambassadeurs revinrent. «J'ai,» dit Bodb, «découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la _crott_ ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et on le conduisit au palais de Bodb, roi des _sîde_ de Munster. C'était un palais enchanté qui était connu sous le nom de «_Sîd_ des hommes de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d'abord trois jours et trois nuits en fête; puis, on parla de l'objet du voyage.--«Je vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous verrons si vous la reconnaissez.»
Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples, et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient [Pg 286]attachées l'une à l'autre par une chaîne d'or. Au milieu de ces cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres: ses compagnes ne lui atteignaient pas l'épaule.--«La voilà!» s'écria Oengus. «Comment s'appelle-t-elle?»--«C'est,» répondit Bodb, «Caer, petite-fille d'Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le _sîd_ ou palais enchanté d'Uaman, dans la province de Connaught.»--«Je ne suis pas de force à l'enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui était à cette époque, paraît-il, le château d'un de ses tuteurs; car Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de Brug na Boinné, qu'on devait appeler plus tard le château de Mac Oc, c'est-à-dire d'Oengus fils de Dagdé.
Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.--«J'ai découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son père habite le Connaught, c'est-à-dire le royaume d'Ailill et de Medb. Vous feriez bien d'aller leur demander leur concours. Avec leur aide, vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l'épouse qu'il désire.»
Les noms d'Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier cycle de l'épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ. Nous n'avons pas de raison pour révoquer [Pg 287]en doute la réalité de l'existence des personnages qui dans ce cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit l'œuvre d'une imagination qui se jouait des lois de la nature.
L'homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par la magie, l'homme pouvait s'élever au niveau de la divinité, lutter contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va donc demander l'appui d'Ailill et de Medb, tous deux simples mortels, roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris.
Il partit pour le Connaught, accompagné d'une suite nombreuse. Le nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était monté. Il arriva au palais d'Ailill et de Medb, qui le reçurent avec joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta l'objet de sa visite.--«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu'habite Ethal Anbual, père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il voudrait l'épouser; il en est malade.»--«Mais,» répondirent Ailill et Medb, «nous n'avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous la donner.»
Dagdé les pria d'envoyer chercher le père. Ailill [Pg 288]et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual refusa d'écouter le messager qu'ils lui adressèrent.--«Je n'irai pas,» dit-il. «Je sais ce dont il s'agit, et je ne donne pas ma fille au fils de Dagdé.» L'armée de Dagdé et celle d'Ailill réunies marchèrent à l'attaque du palais enchanté qu'habitait Ethal Anbual. Ils y firent soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs captifs à Crûachan, résidence d'Ailill et de Medb. Ethal fut mené en présence d'Ailill.
--«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.--«Je n'en ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.» Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme humaine, une année en forme d'oiseau. «Le 1er novembre prochain,» ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent leur paix avec Ethal et le remirent en liberté.
Dagdé raconta à son fils ce qu'il venait d'apprendre. Au 1er novembre suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la belle Caer sous la forme d'un cygne accompagné de cent cinquante cygnes qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient attachés l'un à l'autre par une chaîne d'argent.--«Viens me parler, ô Caer,» s'écria Oengus.--«Qui m'appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit son nom et lui exprima le désir [Pg 289]de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis, toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les auditeurs s'endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois nuits. Jamais la musique irlandaise n'avait eu plus grand succès. Caer resta dès lors la femme d'Oengus[2].
[Footnote 1:
«For tuaith hErenn bai temel, tûatha adortais sîde.»
«Sur le peuple d'Irlande régnait l'obscurité, les gens adoraient les _sîde_.» Hymne de Fiacc en l'honneur de saint Patrice, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 14, ligne numérotée 41.]
[Footnote 2: Cette pièce intitulée: _Aislinge Oengusso_, «Vision d'Oengus,» a été publiée dans la _Revue celtique_, t. III, p. 344 et suivantes, par M. Ed. Müller, qui l'a accompagnée d'une traduction anglaise, la plupart du temps assez fidèle.]
§6.
_L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande:_ BONA DEA, _«la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome._
Ce fut probablement après ce mariage qu'Oengus se fit céder par son père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu'il y a de certain, dans ce récit, c'est que la tradition païenne de l'Irlande donne les dieux pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l'auteur du _Lebar gabala_, au onzième siècle, tels [Pg 290]que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante ans plus tôt.
Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais ce n'est pas dans la mythologie grecque, c'est dans la mythologie latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité qu'ils appelaient la Bonne déesse, _Bona dea_. On la considérait comme identique à la Terre[1]: Dagdé était aussi le dieu de la terre[2]. _Bona dea_ portait, dit-on, le nom de _bona_, «bonne,» parce qu'elle donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir[3]: Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé, c'est-à-dire les Irlandais, s'étant brouillés avec les Tûatha Dê Danann, n'avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu'à l'avenir leur blé et leur lait leur seraient conservés[4].
_Bona dea_, qu'on appelait aussi Fauna, était la parèdre [Pg 291]ou l'associée de Faunus, c'est-à-dire sa fille[5], sa femme[6], ou sa sœur[7]. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son culte, et un temple bâti dans une île du Tibre[8]. Il dut, à une époque reculée, avoir le rang de dieu suprême, car _Bona dea_, sa parèdre, était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l'égale de Junon; et on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche[9]. Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu de l'aristocratie romaine et de la ville de Rome.
La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous l'influence de la science grecque; ses résultats furent identiques, sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l'évhémérisme inspiré par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des Aborigènes, c'est-à-dire de la population qui habitait l'Italie quand arrivèrent Evandre et Enée[10]. Un des textes qui concernent le prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux ne sont autres que la [Pg 292]«Bonne déesse,» _Bona dea_[11], transformée en simple mortelle, mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé, le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens, transformé en un roi qui aurait gouverné l'Irlande avant l'arrivée des fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes ils fondent un régime nouveau.
[Footnote 1: «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.» Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]
[Footnote 2: «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.]
[Footnote 3: «Bonam quod omnium nobis ad victum bonorum causa est.» Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]
[Footnote 4: «Collset Tualha Dea ith ocus blicht im-maccu Miled, con-dingsat chairddes in-Dagdai. Doessart-saide iarum ith ocus blicht dôib.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 44-47.]
[Footnote 5: Servius, ad libr. VIII _Æneid_., 314. Ed. Thilo, t. II, p. 244.]
[Footnote 6: Arnobe, I, 36. Mignc, _Patrologia latina_, t. V, col. 759.]
[Footnote 7: Lactance, I, 22. Migne, _Patrologia latina_, t. VI, col. 244, 245.]
[Footnote 8: Tite-Live, livre XXXIII, chap. 42; livre XXXIV, chap. 53; Vitruve, livre III, chap. 11, § 3; Ovide, _Fastes_, livre II, vers 193.]
[Footnote 9: «Sunt qui dicant hanc deam potentiam habere Junonis, ideoque regale sceptrum in sinistra manu ei additum.» Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]
[Footnote 10: S. Aurelius Victor, _Origo gentis romanæ_, § 4-9. Denys d'Halicarnasse, livre I, chap. 31.]
[Footnote 11: Justin, livre XLIII, chap. 1.]
[Pg 293]CHAPITRE XIII.
LES TÛATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.--DEUXIÈME PARTIE: LES DIEUX LUG, OGMÉ, DÎAN-CEGHT ET GOIBNIU.
§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que Zeus dans celle d'Héraclès.--§2. La chasse aux oiseaux mystérieux.--§3. Le palais enchanté. Naissance de Cûchulainn.--§4. Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn.--§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de notre ère.--§6. Lug était bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.--§7. Ogmé ou Ogmios le champion.--§8. Dîan-Cecht le médecin.--§9. Goibniu le forgeron et son festin.
§1.
_Lug joue, dans la légende de Cûchulainn, le même rôle que Zeus dans celle d'Héraclès._
Dagdé est, théoriquement, le dieu suprême; mais Lug, le dieu sous l'invocation duquel était placée la grande fête du 1er août, Lug qui, en lançant de sa [Pg 294]fronde une pierre, tua le dieu de la mort Balar, Lug, le docteur suprême et le maître de tous les arts, paraît tenir dans la mythologie celtique un rang plus important que Dagdé. Dans la mythologie grecque, le héros modèle, Héraclès, est fils d'Alcmène, femme d'Amphitryon. Amphitryon est son père apparent, mais, en réalité, c'est de Zeus qu'est fils le héros auquel la poésie attribuera tant de merveilleux exploits[1]. L'Irlande possède le même mythe. Dans la rédaction irlandaise, Héraclès s'appelle Cûchulainn; le nom d'Alcmène est Dechtéré; celui d'Amphitryon est Sualtam; mais Lug, c'est-à-dire Hermès, le dieu qui, dans la mythologie gréco-latine s'appelle Mercure, prend ici la place de Zeus. C'est de lui, ce n'est pas de Dagdé, que Cûchulainn est fils. La mythologie celtique n'est pas une copie de la mythologie grecque. Elle a pour source des croyances primitivement identiques à celles dont la mythologie grecque dérive, mais elle a développé d'une façon aussi indépendante qu'originale les éléments fournis par la fable fondamentale.
[Footnote 1: Hésiode, _Le bouclier d'Hercule_, vers 27 et suiv.]
§2.
_La chasse aux oiseaux mystérieux._
Voici comment débute la légende irlandaise[1].
[Pg 295]Un jour que les grands seigneurs d'Ulster étaient réunis autour de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province, il arriva dans la plaine voisine d'Emain une troupe d'oiseaux. Ces oiseaux mangeaient l'herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la terre, pas même les racines de l'herbe. Ce fut un grand chagrin pour les habitants d'Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands seigneurs d'Ulster. L'arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c'était en char qu'on se livrait à cet exercice.
En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s'assit à sa droite. Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux des principaux guerriers d'Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig, Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans rencontrer d'obstacles.
Alors il n'y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne. La tradition fait remonter le [Pg 296]plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait et de Blathmac, fils d'Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois suprêmes d'Irlande de 654 à 665[2]. On prétend qu'alors le territoire entier de l'Irlande fut divisé en autant de portions qu'il y avait d'hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il ne paraît pas qu'on ait eu à se féliciter de l'opération, qui fit succéder une multitude de petites exploitations à l'exploitation en commun usitée jusque-là. Une famine s'ensuivit; les plus riches étaient réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts des habitants de l'Irlande[3]. Cette épidémie est désignée, chez les historiens irlandais, par le nom de _Buide Conaill_[4].
[Pg 297]Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d'obstacles. Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la tête de chaque troupe portaient un joug d'argent qui les attachait l'un à l'autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le joug était remplacé par une chaîne d'argent.
La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux qu'ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna de dételer les chars et de chercher une maison où l'on pût trouver abri jusqu'au lendemain.
[Footnote 1: Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages 136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus ancien date de la fin du onzième siècle.]
[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 200-205. Le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, pages 98, 99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, p. 256.]
[Footnote 3: Préface de l'hymne de Colmân, chez Whitley Stokes, _Goidelica_, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d'Halicarnasse, livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius. Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du _Compert Conculainn_ dont il est question ici. Windisch, _Irische Texte_, p. 36, lignes 11-14.]
[Footnote 4: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, p. 205. Il ne faut pas confondre cette épidémie avec celle qu'on appela _Crom Conaill_, et qui sévit un peu plus d'un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O'Conor,_ Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, p. 139; en 551, suivant le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 186-189; 274-277.]
§3.
_Le palais enchanté.--Naissance de Cûchulainn._
Ce furent Conall Cernach et Bricriu le querelleur qui se mirent en quête d'un logis. Ils aperçurent une maison isolée, qui paraissait nouvellement construite. Ils y entrèrent. Elle leur sembla fort petite et pauvre: il n'y avait dedans qu'un homme et une femme. Ceux-ci leur souhaitèrent la bienvenue. Conall [Pg 298]et Bricriu retournèrent près de leurs compagnons.--«Nous avons découvert une habitation,» leur dirent-ils; «mais elle est indigne de vous. Nous serons fort mal couchés, et nous n'aurons pas de quoi manger.»
Cependant, faute de mieux, le roi et ses guerriers se décidèrent à chercher abri dans cette maison. Chose étrange! cette petite habitation, qui semblait juste assez grande pour un homme et une femme, parut s'élargir quand ils entrèrent: ils trouvèrent place non seulement pour eux, mais pour leurs armes, leurs chevaux, leurs cochers et leurs chars. Les mets les plus abondants, les plus agréables au goût, les plus variés, leur furent servis. Il y en avait qu'ils connaissaient bien; d'autres tout à fait extraordinaires, et dont ils n'avaient jamais goûté.
Cette maison était un de ces palais magiques que, suivant les légendes celtiques, les dieux créent quelquefois sur la terre quand ils veulent exercer sur les hommes une action visible. Il est question de ces palais dans les contes gallois, bretons et français.
Quelque temps après, Dechtéré devint mère, et Lug, lui apparaissant en songe, lui apprit qu'il était le père de l'enfant. C'était Lug qui avait envoyé les oiseaux merveilleux, provoqué la chasse, élevé la pauvre petite maison où le roi Conchobar, Dechtéré, sa sœur, et leurs compagnons avaient trouvé une hospitalité aussi brillante qu'inattendue.
[Pg 299]§4.
_Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn._
Lug, cependant, n'était pas l'époux de Dechtéré. Dechtéré, quand elle eut un enfant, avait un mari: c'était un des principaux personnages de la cour de Conchobar, son frère. On l'appelait Sualtam. Il considérait Cûchulainn comme son fils. Nous avons vu comment la violente ardeur de ses sentiments paternels causa l'accident étrange qui lui ôta la vie[1]. Mais Sualtam n'était pas seul pour donner à Cûchulainn les soins que l'affection paternelle inspire. Le dieu Lug aussi veillait avec la même tendresse sur les jours du héros que l'Irlande chante depuis tant de siècles.
Cûchulainn, couvert de blessures, est seul avec Loeg, son cocher, en face de l'armée d'Ailill et de Medb, qui pénètre dans le royaume d'Ulster. Dans cette armée sont réunis les guerriers de quatre des cinq grandes provinces de l'Irlande, liguées contre la cinquième, qui est l'Ulster; et de tous les hommes d'Ulster, un seul est sous les armes et soutient le poids de la guerre: c'est Cûchulainn. Il a provoqué à des combats singuliers les principaux guerriers de l'armée ennemie; les duels ont succédé aux duels; [Pg 300]il a toujours été vainqueur, mais il est criblé de blessures et accablé de fatigue.
Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s'approche. Le crâne, en partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche broche d'argent; des fils d'or donnent à sa tunique une teinte d'un jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d'un _umbo_ de laiton brille avec l'éclat de l'argent. Chose étrange! ce guerrier traversait l'armée ennemie sans adresser la parole à personne ni sans que personne lui dît rien. Parmi tant d'hommes réunis, aucun ne paraissait le voir.
Cûchulainn reconnut que c'était un _sîde_, un dieu ami qui savait ses maux et qui avait pitié de lui.--«Tu es un brave, ô Cûchulainn,» dit l'étranger.--«Je n'ai rien fait d'extraordinaire,» répondit Cûchulainn.--«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.--«Qui donc es-tu?» demanda Cûchulainn.--«Je suis ton père des _sîde_,» répondit l'inconnu. «Je suis Lug, fils d'Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa et guérit ses blessures[2].
[Footnote 1: T. I, p. 191-194.]
[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, pages 77-78. Ce passage a été signalé par M. Sullivan, chez O'Curry, _On the manners_, t. I, page CCCCXLVI.]
[Pg 301]§5.
_Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de notre ère._
Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent les additions faites aux données primitives de la légende.
Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande dans la seconde moitié du second siècle après notre ère[1], était, au lever du soleil, sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était _Fâl_, et qui avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils vinrent s'y établir, avant l'arrivée des fils de Milé. Aussitôt que cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce cri était si puissant, qu'il ne fut pas entendu seulement par Conn et par les personnages qui lui faisaient cortège: on l'entendit dans [Pg 302]tout Tara, et hors de Tara, jusqu'aux extrémités de la plaine environnante, qui s'appelait Breg.
Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait le cri de la pierre, comment elle s'appelait, d'où elle venait, où elle irait plus tard, et qui l'avait apportée à Tara. Les druides demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut expiré, l'un d'eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée; or la question que le druide laissa sans réponse était la plus importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,» dit-il. «Ce n'est pas seulement un cri qu'elle a poussé: j'ai compté plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu'à la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n'est pas moi qui te les dirai.»
Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard qui les environna; et bientôt l'obscurité fut si grande qu'on ne distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d'un cavalier qui s'avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot, pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer, s'approcha d'eux, salua Conn, et l'invita à venir dans sa maison.
Conn accepta et suivit l'inconnu jusqu'à une belle plaine où s'élevait une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d'or; dans la forteresse [Pg 303]Conn aperçut un palais splendide. L'inconnu l'y fit entrer. Le roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne d'or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve d'argent aux cercles d'or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur lequel son guide s'assit. Jamais Conn n'avait vu un homme si grand ni si beau.
Celui-ci adressa la parole au roi d'Irlande.--«Je suis,» dit-il, «Lug, fils d'Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de leurs règnes[2].
[Footnote 1: Tigernach le fait mourir vers l'année 190: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres, en 157: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 104-105.]
[Footnote 2: Cette pièce a été publiée par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 618, d'après le ms. du British Museum, coté Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.]
§6.
_Lug est bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens._
L'auteur chrétien auquel nous devons l'arrangement de cette pièce, qui nous est parvenu, fait dire à Lug:--«Je ne suis pas un _scâl_, c'est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de l'immortalité: je suis de la race d'Adam; et si je me présente à vous aujourd'hui, je n'en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une addition relativement moderne dont le but a été d'obtenir pour ce récit bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug, [Pg 304]qui a prédit à Conn Cêtchathach l'histoire de ce prince et celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar d'un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d'Ulster, Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux, et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on n'avait rien vu de comparable dans le palais des rois d'Ulster.
Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré; les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand concours de peuple, et devinrent l'occasion d'assemblées publiques où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se partageaient les assistants. C'est lui que César considère comme le premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure. Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de statues[1].
Le nom de _Lugudunum_, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug, était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd'hui Lyon, Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon[2].
[Pg 305]Sous l'empire romain _Lugudunum_ perdit son second _u_ et s'écrivit _Lugdunum_; ce nom est vraisemblablement identique au _Lugidunum_ que le géographe Ptolémée signale en Germanie et qui, fondé par les Gaulois, était, au temps de Ptolémée, c'est-à-dire au commencement du second siècle de notre ère, entre les mains des Germains vainqueurs[3].
Le nom du dieu Lugus ou Lug doit aussi, probablement, se reconnaître dans le premier terme d'un composé géographique de la Grande-Bretagne, _Luguvallum_; ce mot désignait une ville sur l'emplacement exact de laquelle nous ne sachons pas que l'on se soit mis d'accord, mais qui était située près du mur d'Adrien[4]. Le nom de _Lug-mag_ ou «champ de Lug,» était porté en Irlande par une abbaye dont il est question dès le septième siècle[5].
Les Irlandais païens prétendaient que Lug habitait leur île; ils racontaient même en quel endroit était situé le palais souterrain que Dagdé lui avait, disait-on, assigné pour résidence quand l'Irlande eut été conquise par les fils de Milé[6].
[Footnote 1: «Deum maxime Mercurium colunt; hujus sunt piurima simulacra; hunc omnium inventorem artium ferunt, hunc viarum atque itinerum ducem, hunc ad questus pecuniæ mercaturasque habere vim maximam arbitrantur.» _De bello gallico_, l. VI, chap. 17, § 1.]
[Footnote 2: «Lugdunum Clavatum;» ce nom n'apparaît qu'à l'époque mérovingienne.]
[Footnote 3: Ptolémée, édition Nobbe, livre II, chap. 11, § 28.]
[Footnote 4: Il est question plusieurs fois de cette localité dans l'_Itinéraire d'Antonin_.]
[Footnote 5: _Annals of the Four Masters_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 296, 297, 356, 357. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 140, 141. Cette localité s'appelle aujourd'hui Louth.]
[Footnote 6: «Lug, macc Ethnend, is-sîd Rodrubân.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 49, 50.]
[Pg 306]§7.
_Ogmé ou Ogmios le champion._
Parmi les dieux qui jouent un rôle dans le cycle mythologique, il y en a trois au sujet desquels je ne connais rien à citer dans l'épopée héroïque et qui, cependant, continuaient à tenir une place dans la pensée des Irlandais chrétiens. C'étaient Ogmé, Dîan-Cecht et Goibniu. Ogmé ou Ogma, l'Ogmios de Lucien, est le héros qui, à la bataille de Mag-Tured, s'était emparé de l'épée du roi fomôré Téthra[1]. Il est surnommé «à la face solaire,» _grîan-ainech_. On lui attribuait l'invention de l'écriture ogamique[2] qui a servi aux inscriptions funéraires de l'époque païenne, et dont ni les moines irlandais du neuvième siècle, ni les scribes des temps postérieurs n'avaient perdu la tradition. On le disait fils d'Elada, dont le nom veut dire «composition poétique» ou «science.» On le croyait frère de Dagdé[3]. On prétendait savoir où était situé le _sîd_ ou palais souterrain que Dagdé avait assigné à Ogmé après la conquête de l'Irlande par les fils de Milé[4]. Tel est, à son sujet, la doctrine [Pg 307]ancienne. A partir du onzième siècle, Ogmé, cessant d'être considéré comme dieu, prit place parmi les guerriers qui auraient été tués à la seconde bataille de Mag-Tured. On raconta aussi qu'il avait été enterré à Brug na Boinné, localité située à une distance considérable de Mag-Tured. Ce sont là deux légendes contradictoires et d'origine différente, mais l'une et l'autre relativement modernes[5].
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 188-190.]
[Footnote 2: Traité de l'écriture ogamique conservé par le Livre de Ballymote, ms. du quatorzième siècle: O'Donovan, _A grammar of the irish language_, p. XXVIII.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13,-14; p. 10, col. 2, lignes 23-24.]
[Footnote 4: «Ogma is-sîd Airceltrai.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, ligne 50.]
[Footnote 5: Voir plus haut, p. 271.]
§8.
_Dîan-Cecht le médecin._
Dîan-Cecht, ou le dieu «au rapide pouvoir,» est un fils de Dagdé[1]. Corpré le _file_, autre personnage mythologique qui, par une satire, avait renversé du trône le Fomôré Bress, était, par sa mère Etan, petit-fils de Dîan-Cecht[2]. Dîan-Cecht avait guéri, avec l'aide de Creidné, la blessure reçue à la main par le dieu Nûadu en combattant les Fir-Bolgs à la tête des Tûatha Dê Danann[3]. Il est le médecin des Tûatha Dê Danann. Il fut longtemps, en Irlande, le dieu de la médecine[4].
[Pg 308]Le manuscrit 1395 de la bibliothèque de Saint-Gall contient un feuillet de parchemin sur un côté duquel on a prétendu représenter saint Jean l'évangéliste; sur l'autre face, des scribes irlandais, au huitième ou au neuvième siècle, ont écrit des incantations partie chrétiennes, partie païennes. Dans une de ces incantations, on lit ces mots: «J'admire la guérison que Dîan-Cecht laissa dans sa famille, afin que la santé vînt à ceux qu'il aidera[5].» Ainsi, les Irlandais chrétiens du huitième ou du neuvième siècle croyaient encore à Dîan-Cecht une puissance surnaturelle, et l'invoquaient dans leurs maladies.
[Footnote 1: «Corand, cruittire sede do Dîan-Cecht, mac in Dagdai.» _Dinn-senchus_, en prose dans le _Livre de Leinster_, p. 165, col. 1, lignes 35, 36. Il n'y a, je crois, pas grand compte à tenir des généalogies réunies sur les premières lignes de la col. 1 de la page 10 du _Livre de Leinster_. Dîan-Cecht y est fait fils d'Erarc, lignes 3-4.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 21-26.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 154-177.]
[Footnote 4: Sur Dîan-Cecht, considéré comme dieu de la médecine, voyez Glossaire de Cormac, au mot _Dîan-Cecht_: Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 16, et _Sana Chormaic_, p. 56. Consulter aussi, dans le présent volume, la p. 177.]
[Footnote 5: «Admuinur in-slânicid foracab Dîan-Cecht li-a-muntir, corop-slân ani for-sa-te.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 271. Cf. _Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von St Gallen_, 1875, p. 462, 463.]
§9.
_Goibniu le forgeron et son festin._
Nous avons vu Goibniu fabriquer les fers de lance des Tûatha Dê Danann à la bataille mythique de Mag-Tured[1]. Le manuscrit de Saint-Gall, que nous venons de citer, contient, sur la page déjà mentionnée, une incantation destinée à assurer la conservation du beurre; et, dans cette pièce, le nom de [Pg 309]Goibniu est trois fois prononcé: «Science de Goibniu! du grand Goibniu! du très grand Goibniu![2]» Pourquoi cette triple invocation à propos de beurre?
Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c'était le festin de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l'immortalité[3]. Ce festin consistait principalement en bière et cette bière présente en Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l'ambroisie chez les Grecs[4]. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom dérive de _goba, gobann_, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de préparer la merveilleuse boisson qui donnait l'immortalité aux dieux? Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu'à la race celtique, puisque, dans le premier chant de l'_Iliade_, Héphaistos, qui est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux[5].
[Pg 310]Le clergé chrétien d'Irlande paraît avoir eu moins de confiance dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme nous venons de le dire. La prière que le _Livre des hymnes_ attribue à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd l'âme de l'homme[6];» et, dans cette science maudite, est comprise la «science» de Goibniu, invoquée par l'incantation de Saint-Gall au huitième ou au neuvième siècle, c'est-à-dire la science du forgeron divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui, par son festin, assurait aux dieux l'immortalité. C'est une science diabolique, et que le saint apôtre de l'Irlande considère comme ennemie.
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 181.]
[Footnote 2: «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 270.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 277-278. O'Curry, dans l'_Atlantis_, t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance. L'expression que ces textes emploient est _fled Goibnenn_, «festin de Goibniu,» mais dans ce festin on n'était guère occupé qu'«à boire», _ic ol_; ce qu'on y prenait était une «boisson,» _deoch_; c'était cette boisson qui rendait immortel. Il s'agit donc ici de la bière, _lind_ ou _cuirm_, dont il est question dans d'autres textes. Comparez p. 275, 317.]
[Footnote 4: _Odyssée_, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.]
[Footnote 5: _Iliade_, livre I, vers 597-600.]
[Footnote 6:
«Fri brichta ban ocus goband ocus druad, Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.»
Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l'incantation citée p. 309.]
[Pg 311]CHAPITRE XIV.
LES TÛATHA DE DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.--TROISIÈME PARTIE: LES DIEUX MIDER ET MANANNAN MAC LIR.
§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une seconde fois et devient fille d'Etair.--§2. Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise.--§3. La partie d'échecs.--§4. Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante.--§5. Mider enlève Etâin.--§6. Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.--§7. Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.--§8. Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art. Première partie. Cormac échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille.--§9. Manannân mac Lir et le roi Cormac, fils d'Art. Deuxième partie. Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille.--§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.--§11. Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux.
§1.
_Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une seconde fois, et devient fille d'Etair._
Nous allons maintenant parler de deux personnages [Pg 312]divins qui ne jouent aucun rôle dans les événements que raconte le _Livre des conquêtes_, et que cette compilation ne mentionne qu'en passant: ce sont Mider et Manannân. Mider, dont le _sîd_, ou palais souterrain, s'appelait Bregleith, fut, nous l'avons vu, un des deux pères nourriciers d'Oengus, fils de Dagdé. Il eut deux femmes, appelées l'une Etâin[1], l'autre Fuamnach[2], toutes deux déesses ou _sîde_. Mais, de ces deux épouses, il perdit la première d'une façon qui lui fut pénible, et l'attachement invariable qu'il conserva pour elle amena une suite d'aventures étranges d'abord et finalement tragiques.
Un vieux récit, qui fait partie du cycle de Conchobar et de Cûchulainn, nous fait remonter à une époque où l'élève de Mider, Oengus, qui épousa, comme nous l'avons vu, Caer, fille d'Ethal Anbual, avait enlevé Etâin à son maître ou père nourricier.
Etâin, séparée de Mider, devint l'épouse d'Oengus, qui lui témoignait la plus vive tendresse, la logeait dans une chambre remplie de fleurs odoriférantes, et mettait son bonheur à passer avec elle les soirées et les nuits. Cependant, Mider n'oubliait pas Etâin, il la regrettait, désirait la reprendre, et Fuamnach, la femme qui lui restait, en ressentait une violente jalousie. Un jour, Fuamnach profita de l'absence [Pg 313]d'Oengus, qu'elle avait eu l'adresse de faire sortir sous prétexte d'une entrevue avec Mider et d'un projet d'accommodement entre l'élève et le maître.
Un coup de vent, envoyé par elle, enleva Etâin de la chambre charmante que l'amour d'Oengus lui avait donnée pour logis. Le vent[3] déposa Etâin sur le toit d'une maison, où les grands seigneurs d'Ulster, accompagnés de leurs femmes, étaient réunis et buvaient. Du toit, par l'ouverture qui servait de cheminée, Etâin tomba dans une coupe d'or qui se trouvait sur la table, à côté d'une des femmes. Cette coupe contenait de la bière. En buvant cette bière, la femme avala Etâin, dont elle accoucha neuf mois après.
Celle qui devint ainsi mère d'Etâin avait un mari qui s'appelait Etair et qui passa pour le père de la jeune fille. «Jeune fille» ici peut sembler inexact, car Etâin était âgée de mille douze ans quand la femme d'Etair la mit au monde; mais les dieux ne vieillissent pas; et de plus, Etâin commençait une nouvelle vie[4].
[Footnote 1: _Tochmarch Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 127, lignes 8, 24.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 20. Le même passage nous apprend qu'elle était sœur de Siugmall; cf. Windisch, _Irische Texte_, p. 132, ligne 20, et Livre de Leinster, p. 23, col. 1, lignes 37-38.]
[Footnote 3: Dans l'_Odyssée_, livre VI, vers 20, la déesse Athéné, approchant du lit où dormait Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, est comparée au souffle du vent.]
[Footnote 4: _Leabhar na hUidhre_, p. 129, fragment publié par Windisch, _Irische Texte_, p. 130-131.]
§2.
_Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise._
Quand Etâin fut grande elle devint la plus belle [Pg 314]des filles d'Irlande et la femme du roi suprême Eochaid Airem, dont la capitale était Tara. Le règne d'Eochaid Airem, suivant Tigernach[1], aurait été contemporain de la toute-puissance de César, mort, comme on sait, en l'an 44 avant notre ère.
Un des textes qui nous racontent comment se fit le mariage d'Eochaid a soin de nous signaler l'accomplissement d'une des principales formalités juridiques par lesquelles se formait le lien conjugal dans le droit irlandais: Eochaid, avant le mariage, donna à Etâin un douaire de sept _cumal_, c'est-à-dire de sept femmes esclaves, ou d'une valeur équivalente. Et ce fut après cela qu'ils devinrent époux.
Mais Mider n'avait pas cessé d'aimer Etâin. Il profita d'une absence du roi pour venir rappeler à la jeune femme le temps où jadis, dans le monde des dieux, il était son mari. Il lui proposa de le suivre dans sa mystérieuse résidence de Bregleith. Etâin, respectant les liens nouveaux qu'elle avait formés, repoussa cette proposition. «Je n'échangerai pas,» dit-elle, «le roi suprême d'Irlande pour un mari comme toi, qui n'a pas de généalogie et auquel on ne connaît pas d'ancêtres[2].»--Mider ne se tint pas pour battu.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 8.]
[Footnote 2: Windisch, _Irische Texte_, lignes 30-31. Ce passage est emprunté au _Leabhar na hUidhre_, manuscrit du onzième siècle. Rien n'établit plus catégoriquement la date récente des généalogies compliquées attribuées aux Tûatha Dê Danann par divers documents. Voyez, sur les ancêtres qu'on donne à Mider, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 51, et p. 10, col. 1, lignes 2 et suiv. Comparez le tableau généalogique publié par O'Curry, _Atlantis_, t. III, en face de la p. 382.]
[Pg 315]§3.
_La partie d'échecs._
Par une belle journée d'été, Eochaid Airem, roi suprême de l'Irlande et mari d'Etâin, de retour à Tara, regardait du haut de sa forteresse dans la plaine. Il admirait la campagne et ses tons harmonieux. Il vit s'approcher un guerrier inconnu. Cet étranger était vêtu d'une tunique de pourpre; ses cheveux étaient jaunes comme de l'or; son œil bleu brillait comme une chandelle. Il portait une lance à cinq pointes et un bouclier orné de perles d'or.
Eochaid lui souhaita la bienvenue, tout en lui disant qu'il ne le connaissait point.--«Je te connais bien, moi, et depuis longtemps,» dit le guerrier.--«Quel est ton nom?» demanda Eochaid.--«Il n'a rien d'illustre,» répondit l'étranger. «Je m'appelle Mider de Bregleith.»--«Quelle raison t'amène ici?» reprit Eochaid.--«Je viens,» dit l'inconnu, «jouer aux échecs avec toi.»--«Je suis fort aux échecs,» dit Eochaid, qui passait pour le premier joueur d'échecs d'Irlande. «Nous verrons ce qu'il en est,» reprit Mider.--«Mais,» répondit Eochaid, «la reine dort en ce moment, et c'est dans sa chambre qu'est mon jeu d'échecs[1].»--«Peu [Pg 316]importe,» répliqua Mider, «j'ai avec moi un jeu qui n'est pas moins beau que le tien.»
Et il disait la vérité. L'échiquier qu'il apportait était d'argent, à chaque coin brillaient des pierres précieuses. D'un sac fait d'une brillante étoffe de fil de laiton, il tire les guerriers, c'est-à-dire les pièces, qui étaient d'or. Il dispose l'échiquier comme il fallait.
--«Joue,» dit-il au roi.--«Je ne jouerai pas sans enjeu,» répondit Eochaid.--«Quel sera l'enjeu?» dit Mider.--«Cela m'est égal,» reprit Eochaid.--«Quant à moi,» répliqua Mider, «si tu gagnes je te donnerai cinquante chevaux bruns à la poitrine large, aux pieds minces et agiles.»--«Et moi,» reprit le roi, comptant sur le succès, «si je perds, je te donnerai ce que tu voudras[2].»
Mais, contre son attente, Eochaid fut battu par Mider. Et quand il demanda à son adversaire, selon les conventions préalables, ce que celui-ci désirait: «C'est ta femme,» répondit Mider, «c'est Etâin que je veux.» Le roi fit observer que, d'après les règles du jeu, celui qui perdait la première partie avait droit à la revanche, c'est-à-dire qu'il fallait une seconde partie perdue pour rendre définitif le résultat [Pg 317]de la première. Et il proposa de renvoyer à un an cette partie nouvelle. Mider accepta le délai bien que de mauvaise grâce, et il disparut, laissant le roi et sa cour interdits.
[Footnote 1: Il n'est pas bien sûr que le jeu dont il s'agit ici soit précisément le jeu d'échecs tel que nous l'entendons, qui est originaire de Perse. Cf. O'Donovan, _The book of rights_, p. LXI.]
[Footnote 2: Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert de base, c'est-à-dire dans le _Leabhar na hUidhre_. Cette lacune est d'un feuillet au moins. Nous la complétons à l'aide: 1° d'une analyse d'O'Curry (_On the Manners_, t. II, p. 192-194; t. III, p. 162-163, 190-192), qui a eu entre les mains d'autres manuscrits; 2° de la partie du récit qui suit et que le _Leabhar na hUidhre_ nous a conservé.]
§4.
_Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu'il lui chante._
Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L'auteur inconnu de la composition épique dont nous donnons l'analyse met dans la bouche de Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place. C'était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes qu'il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l'immortalité.
«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l'on entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où personne n'est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les sourcils noirs..... les joues rouges comme la digitale en fleur..... L'Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants que celui de la Grande Plaine où je t'appelle. La bière d'Irlande enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus [Pg 318]enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La jeunesse n'y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d'un liquide chaud, tantôt d'hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes y sont charmants, sans défaut, l'amour n'y est pas défendu. O femme, quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d'or que tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi pour boisson de la bière[1] et du lait, ô belle femme!--O belle femme, viendras-tu avec moi[2]?»
Ces doctrines sur l'autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe athénien, «les justes, dans l'Hadès ou séjour des morts, sont admis au banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps dans une éternelle ivresse[3].»
Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que nous analysons n'est donc [Pg 319]point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays où elle avait vécu plusieurs siècles et qu'elle connaissait fort bien; ce n'est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent après la mort, c'était dans son propre palais, à Bregleith, qu'il voulait la conduire; et l'amour qu'il lui offrait était le sien, il ne lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui habitent le domaine mystérieux de la mort.
Ses efforts furent impuissants. La fidélité d'Etâin au roi son époux resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle, «quitter mon mari que s'il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son surnom, qui paraît avoir été _Airem_, au génitif _Airemon_, vient d'_Aram_, «nombre,» et veut dire celui qui compte.
[Footnote 1: Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, p. 275.]
[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 131; Windisch, _Irische Texte_, p. 132, 133. J'ai retranché de la traduction plusieurs vers où paraissent nécessaires des corrections qu'il n'est pas prudent de risquer sans avoir vu d'autres manuscrits. Le quatrain qui, dans l'édition de M. Windisch, forme les lignes numérotées 11 et 12, exprime une pensée chrétienne qui a été intercalée pour faire passer le reste, et je l'ai supprimé.]
[Footnote 3: _République_, livre II; _Platonis opera_, édit. Didot-Schneider, t. II, p. 26, lignes 15-20.]
§5.
_Mider enlève Etâin._
L'année finie, Eochaid se trouvait à Tara, entouré des grands seigneurs d'Irlande, quand apparut Mider, qui semblait fort mécontent.--«Nous allons,» dit Mider, «jouer notre seconde partie d'échecs.»--«Quel sera l'enjeu?» demanda Eochaid.--» Ce que désirera le gagnant,» répondit Mider, «et cette [Pg 320]partie-ci sera la dernière.» «Que désires-tu?,» reprit Eochaid.--«Mettre mes deux mains autour de la taille d'Etâin,» dit Mider, «et lui donner un baiser.» Eochaid se tut d'abord; puis enfin, élevant la voix:--«Reviens dans un mois,» lui dit-il, «et on te donnera ce que tu demandes.» Mider accepta ce nouveau délai, il partit.
Quand arriva le jour fatal, Eochaid était au milieu de la grande salle de son palais à Tara, avec sa femme; autour d'eux se pressaient en rangs épais les plus braves guerriers de l'Irlande, que le roi avait appelés à son aide et qui remplissaient non seulement le palais, mais la cour de la forteresse; les serrures des portes étaient fermées. Eochaid comptait résister par la force au rival qui prétendait lui enlever sa femme. La journée se passa et le dieu terrible ne paraissait point. La nuit vint. Tout d'un coup, on aperçut Mider au milieu de la salle. On ne l'avait pas vu entrer. Le beau Mider, dit le conteur irlandais, était, cette nuit, plus beau que jamais.»
Eochaid le salua: «Me voici,» dit Mider; «donne-moi ce que tu m'as promis. C'est une dette et j'ai le droit d'en exiger l'acquittement.»--«Je n'y ai pas songé jusqu'à présent,» répondit Eochaid hors de lui. «Tu m'as promis de me donner Etâin,» répliqua Mider.
A ces mots, la rougeur monta au visage d'Etâin. Mider lui adressa la parole: «Ne rougis pas,» lui dit-il, «tu n'as pas de reproche à te faire. Depuis [Pg 321]un an, je ne cesse de solliciter ton amour, en t'offrant bijoux et richesses. Tu es la plus belle des femmes d'Irlande et tu as refusé de m'écouter aussi longtemps que ton mari ne t'en aurait pas accordé la permission.»--«Je t'ai dit,» reprit Etâin, «que je n'irai pas où tu m'appelles, tant que mon mari ne m'aura pas cédée à toi. Je me laisserai prendre si Eochaid me donne.»--«Je ne te donnerai pas,» s'écria Eochaid. «Je consens seulement à ce qu'il mette ses deux mains autour de ta taille ici, dans cette salle, comme il a été convenu.»--«Cela va être fait,» répondit Mider.
Il tenait une lance dans sa main droite; il la fit passer dans la main gauche, et, de son bras droit saisissant Etâin, il s'éleva en l'air et disparut avec elle par l'ouverture qui, pratiquée dans le toit, servait de cheminée aux palais irlandais. Les guerriers qui entouraient le roi se levèrent honteux de leur impuissance; ils sortirent et ils aperçurent deux cygnes qui voltigeaient autour de Tara; leurs longs et blancs cous étaient unis par un joug d'or.
Les Irlandais virent souvent, plus tard, des couples merveilleux de cette espèce. Mais alors, c'était la première fois qu'un tel spectacle leur était donné. Dans ces deux cygnes, Eochaid et ses guerriers reconnurent Mider et Etâin; mais les deux fugitifs étaient trop loin pour qu'on pût les atteindre[1]. Plus tard, cependant, un druide apprit à Eochaid [Pg 322]où se trouvait le palais souterrain de Mider. Eochaid, avec le secours de la puissance magique que les druides possèdent, força l'entrée de cette résidence mystérieuse, et il reprit au dieu vaincu la femme si belle et si aimée. Mais un jour Mider se vengea: la mort tragique du roi suprême Conairé, petit-fils par sa mère d'Eochaid Airem et d'Etâin, fut causée par la haine implacable de ce dieu et de ses gens, c'est-à-dire des _sîde_ de Bregleith, contre la postérité d'Eochaid Airem et de la femme que ce prince avait enlevée à l'amoureux Mider[2].
[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 132.]
[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, lignes 12 et suiv. Nous connaissons, au sujet de Mider, quelques documents que nous n'avons pas utilisés ici. Ainsi, sur l'intervention de ce dieu dans la légende d'Eochaid mac Maireda, voyez _Leabhar na hUidhre_, p. 39, col. 2, ligne 1. Mider, roi des hommes de Ferfalga, beau-père du héros Cûroi, est probablement identique à notre dieu. O'Curry, _On the Manners_, t. III, p. 80.]
§6.
_Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal._
Manannân mac Lir, comme son nom l'indique, est fils de Ler, c'est-à-dire de la Mer. Entre lui et les autres dieux, ou Tûatha Dê Danann, dont nous avons parlé jusqu'ici, il y a une différence importante: le palais merveilleux qu'il habite n'est pas situé en Irlande; il se trouve dans une île de la mer, et à une distance assez grande des côtes pour être [Pg 323]inaccessible dans les conditions ordinaires de la navigation. A ce point de vue, Manannân et quelques autres dieux de la catégorie des Tûatha Dê Danann présentent une certaine analogie avec les Fomôré: il faut faire un voyage par mer pour atteindre leur résidence, comme pour gagner la vaste terre où, sous la domination des Fomôré, les défunts trouvent les joies d'une vie nouvelle, et l'immortalité.
Bran, fils de Febal, est un des voyageurs qu'un navire a transportés dans les îles des Tûatha Dê Danann. Il en est revenu, et a pu raconter son histoire.
Un jour, il était seul près de son palais; il entendit une musique très douce qui l'endormit, et, en se réveillant, il trouva à côté de lui une branche d'argent, couverte de fleurs[1]. Il la prit, et l'apporta chez lui; mais il ne la garda pas longtemps. Un jour, il y avait chez lui réunion nombreuse; beaucoup de chefs, accompagnés de leurs femmes, étaient rassemblés dans son palais, quand apparut une femme inconnue qui l'invita à se rendre dans le pays mystérieux des _Sîde_. Puis elle disparut, et avec elle la branche d'argent.
Bran s'embarqua le lendemain, et trente personnes avec lui. Au bout de deux jours, ils rencontrèrent Manannân mac Lir, roi du pays inconnu vers lequel ils naviguaient. Manannân était dans un char, et [Pg 324]chantait en vers le bonheur de son royaume. Bran continua son voyage et arriva dans une île qui n'était peuplée que de femmes. La reine était celle qui l'avait invité. Il y resta longtemps, puis revint en Irlande[2].
[Footnote 1: On trouvera plus bas, p. 327, une branche analogue, dans la légende de Cormac.]
[Footnote 2: Il y a de cette pièce plusieurs manuscrits. Le plus ancien est le _Leabhar na hUidhre_, p. 121, mais il ne contient plus qu'un très court fragment. Vient ensuite, par ordre de date, le manuscrit H. 2. 16, du collège de la Trinité de Dublin, col. 395-399.]
§7.
_Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn._
Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu'au septième siècle l'histoire épique de l'Irlande.
La femme de Manannân était Fand, fille d'Aed Abrat et déesse comme lui. Un jour, il l'abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le héros Cûchulainn[1], qui avait déjà une femme légitime, Emer[2], et une concubine, Ethné Ingubai[3]. Elle habitait une île où elle attira le héros. C'était le «pays lumineux,» _Tîr Sorcha_[4].
[Pg 325]Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d'admiration. Il y avait vu un arbre merveilleux[5], de beaux hommes, de belles femmes, vêtus d'habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une musique délicieuse. Mais, ce qui l'avait surtout frappé était la beauté de Fand. Il n'y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l'égalassent. «Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il; «mais une femme comme Fand rend les gens fous[6].»
Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande. Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées du volage héros, et avait admis, en outre, qu'il eût une concubine de rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand. Cûchulainn s'y opposa; mais l'ardeur de la passion qu'Emer avait témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints; [Pg 326]voyant la douleur d'Emer, il lui dit, pour la consoler, qu'il la trouvait toujours jolie, et qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Fand était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle abandonna Cûchulainn.
Au même moment Manannân, sachant la détresse de l'épouse qu'il avait eu le tort de quitter, venait la chercher. Il s'approcha de Fand: visible pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn, était à jamais perdue et que l'art des druides fit oublier à ce héros passionné[7].
[Footnote 1: _Serglige Conculaind_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, lignes 20 et suiv.]
[Footnote 2: _Ibid._, p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et suiv.]
[Footnote 3: _Ibid._, p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.; p. 208, ligne 19.]
[Footnote 4: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 18.]
[Footnote 5: C'est probablement de cet arbre que furent détachées la branche d'argent de Bran mac Febail dont il a été déjà question et la branche aux pommes d'or de Cormac dont nous parlerons plus loin. On peut comparer les arbres du palais souterrain de Brug na Boinné, p. 274-275. L'île d'Avalon, c'est-à-dire du Pommier, dans le cycle d'Arthur, tire sans doute son nom d'un arbre analogue.]
[Footnote 6: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 25; p. 220, lignes 5, 6.]
[Footnote 7: Windisch, _Irische Texte_, p. 222-227.]
§8.
_Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art.--Première partie: Cormac échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille._
Nous retrouvons Manannân mac Lir dans le cycle ossianique. Un des principaux personnages de ce cycle est Cormac mac Airt, ou Cormac fils d'Art, dit aussi Cormac hûa Cuinn, c'est-à-dire petit-fils de Conn. Dans les annales de Tigernach, dont l'auteur mourut, comme on sait, en 1088, on lit, sous une date qui paraît correspondre à l'an 248 de notre ère, [Pg 327]la mention suivante: «Disparition de Cormac, petit-fils de Conn, pendant sept mois[1].» La disparition de Cormac mac Airt est un événement merveilleux dont le récit est compris dans la seconde liste des récits que racontaient les _filé_; et cette liste paraît remonter au dixième siècle. Notre légende y est désignée sous le nom d'«Aventures» ou d'«Expédition de Cormac mac Airt.» Ce titre se retrouve en tête de la pièce dont il s'agit dans deux manuscrits du quatorzième siècle, mais avec une addition d'où il résulte que le pays où Cormac se serait rendu s'appelle «Terre de la Promesse»[2]. Des manuscrits plus récents intitulent ce morceau: «Trouvaille de la branche par Cormac mac Airt.» On va comprendre pourquoi.
Un jour, Cormac mac Airt, roi suprême d'Irlande, était dans sa forteresse de Tara. Il vit dans la prairie qui en dépendait un jeune homme qui tenait à la main une branche merveilleuse; neuf pommes d'or y étaient suspendues[3]. Quand on agitait cette branche, les pommes s'entre-choquant produisaient une musique étrange et douce. Personne ne pouvait l'entendre sans oublier à l'instant ses chagrins et ses maux. [Pg 328]Puis tous, hommes, femmes et enfants, s'endormaient.
--«Cette branche t'appartient-elle?» demanda Cormac au jeune homme.-«Oui, certes,» répondit celui-ci.--«Veux-tu la vendre?» reprit Cormac.--«Oui,» dit le jeune homme. «Je n'ai jamais rien eu qui ne fût à vendre.»--«Quel prix en exiges-tu?» dit Cormac.--«Je te l'apprendrai après,» répliqua le jeune homme.-«Je te donnerai ce que tu jugeras à propos,» répondit Cormac. «Et suivant toi, que te dois-je?»--«Ta femme, ton fils et ta fille.»--«Tu les auras tous les trois,» répliqua le roi.
Le jeune homme lui donna la branche, et ils entrèrent tous deux dans le palais. Cormac y trouva réunis sa femme, son fils et sa fille.--«Tu as là un bien joli bijou,» lui dit sa femme.--«Ce n'est pas étonnant,» répondit Cormac: «je le paie un gros prix.» Et il raconta le marché qu'il avait fait.--«Nous ne croirons jamais,» répondit sa femme, «qu'il y ait en ce monde un trésor que tu préfères à nous trois.»--«Il est vraiment trop dur,» s'écria la fille de Cormac, «que mon père nous ait échangés contre une branche!» La femme, le fils et la fille étaient tous les trois dans la désolation. Mais Cormac secoua la branche. A l'instant ils oublièrent leur affliction, ils allèrent joyeux au-devant du jeune homme, et partirent avec lui.
Bientôt la nouvelle de cet événement étrange se répandit dans Tara d'abord, puis dans toute l'Irlande. On aimait beaucoup la reine et ses deux enfants; [Pg 329]il s'éleva un immense cri de douleur et de regret. Mais Cormac secoua sa branche; aussitôt les plaintes cessèrent, et le chagrin de ses sujets fit place à la joie.
[Footnote 1: «Teasbhaidh Cormaic hua Cuinn fri-re secht miss.» O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 44. La même expression est employée pour désigner l'enlèvement d'Etâin par Mider. _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, ligne 13.]
[Footnote 2: _Tîr Tairngiri_. Livre de Ballymote, f° 142, verso. Manuscrit du collège de la Trinité de Dublin, coté H. 2. 16, col. 889. Cf. p. 331.]
[Footnote 3: Comparez la branche d'argent dont il est question plus haut, dans la légende de Bran mac Febail, p. 323.]
§9.
_Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art.--Deuxième partie.--Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille._
Une année s'écoula. Cormac éprouva le désir de revoir sa femme, son fils et sa fille. Il sortit de son palais, prit la direction où il les avait vus s'engager. Un nuage magique l'enveloppa; il arriva dans une plaine merveilleuse. Là s'élevait une maison, et une foule immense de cavaliers étaient réunis à l'entour. Leur occupation était de couvrir cette maison de plumes d'oiseaux étrangers. Quand ils avaient couvert une moitié de la maison, les plumes leur manquaient pour terminer ce travail, et ils partaient pour aller chercher les plumes nécessaires à l'achèvement de leur tâche. Mais pendant leur absence, les plumes qu'ils avaient posées disparaissaient, soit qu'elles fussent enlevées par le vent, soit par toute autre cause. Il n'y avait donc pas de raison pour que leur travail fût jamais achevé. Cormac les regarda longtemps, puis perdit patience.--«Je vois bien,» dit-il, «que vous faites cela depuis le commencement du [Pg 330]monde, et que vous continuerez jusqu'à ce que le monde finisse.»
Il poursuivit sa route. Après avoir vu plusieurs autres choses curieuses, il arriva dans une maison où il entra. Il y trouva un homme et une femme de grande taille, et dont les vêtements étaient de diverses couleurs. Il les salua; eux, comme il était tard, lui proposèrent l'hospitalité pour la nuit. Cormac accepta.
L'hôte apporta lui-même un cochon tout entier, qui devait servir pour le repas, et une bûche énorme, qui, fendue en plusieurs morceaux, devait le cuire. Cormac prépara le feu et mit dessus un quartier de cochon.--«Raconte-nous une histoire,» dit l'hôte à Cormac, «et, si elle est vraie, lorsque tu l'auras terminée, le quartier de cochon sera cuit.»--«Commence toi-même,» répondit Cormac, «ta femme parlera ensuite; mon tour viendra après.»--«Tu as raison,» répliqua l'hôte. «Voici mon histoire. Ce cochon est un des sept que je possède; et de leur chair je pourrais nourrir le monde entier. Quand un d'eux est tué et mangé, je n'ai qu'à mettre ses os dans l'étable, et le lendemain je le retrouve vivant[1].» L'histoire était vraie, car aussitôt qu'elle fut finie, le quartier de cochon se trouva cuit.
Cormac mit un second quartier de cochon sur le [Pg 331]feu; la femme prit la parole.--«J'ai sept vaches blanches,» dit-elle; «et tous les jours je remplis sept cuves de leur lait. Si les habitants du monde entier se réunissaient dans cette plaine, j'aurais assez de lait pour les rassasier.» L'histoire était vraie, car, aussitôt qu'elle fut terminée, on constata que le quartier de cochon était cuit. «Je vois,» dit Cormac, «que vous êtes Manannân et sa femme. C'est Manannân qui possède les cochons dont tu viens de parler, et c'est de la Terre Promise qu'il a ramené sa femme et les sept vaches[2].»
--«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche merveilleuse aux neuf pommes d'or et à la musique enchanteresse; comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille. Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.--«Tu es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le repas est prêt, mange.»--«Jamais,» répondit Cormac, «je n'ai dîné en compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.--«C'est moi qui te les ai pris,» dit [Pg 332]Manannân, «c'est moi qui t'ai donné la branche merveilleuse. Mon but était de te faire venir ici.»
Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d'avoir l'explication des merveilles qu'il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir l'achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient la trouver, et ne l'atteindront jamais: en effet, chaque fois qu'ils rentrent chez eux apportant de l'argent, ils apprennent qu'on a dépensé tout celui qu'à leur départ ils avaient laissé à la maison.
Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent. Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.--«Cette coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les morceaux se rejoignent.»--«Prouve-le,» s'écria Cormac.--«C'est bien facile,» reprit Manannân. «La femme que je t'ai enlevée a eu depuis ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre morceaux,»--«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle disait la vérité: à l'instant, les quatre morceaux de la coupe se rejoignirent sans qu'il restât aucune trace de l'accident.
Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher. Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de Tara, capitale [Pg 333]de l'Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân. Si nous en croyons l'annaliste Tigernach, son absence avait duré sept mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l'an 248 de J.-C.[3].
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 275, une légende analogue dans un texte plus ancien.]
[Footnote 2: Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, p. 277. Manannân a ramené deux vaches de l'Inde, p. 279.]
[Footnote 3: Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise, mais d'après un manuscrit récent, dans les _Transactions of the Ossianic Society_, t. III, p. 213. L'auteur de l'édition est M. Standish Hayes O'Grady. Certains détails paraissent modernes. J'ai peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la femme de Cormac. Le paganisme celtique n'est pas si chaste.]
§10.
_Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère._
Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l'histoire épique d'Irlande vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l'ami d'Aidân mac Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 607[1]. Tigernach mentionne aussi la mort d'Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l'année précédente[2].
[Pg 334]Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu'il soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de _Degsa-Stân_, où les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d'armée tout entier avec le frère de leur roi. C'est en 603 que cette bataille fut livrée[3].
Dans les rangs de l'armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors de cette bataille, soit lors d'une autre rencontre, il se trouvait des troupes auxiliaires venues d'Irlande. L'ami d'Aidan, Fiachna mac Lurgan, roi d'Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à sa femme une aventure étrange.
Un jour qu'elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla d'amour. La reine repoussa ses avances.--«Il n'y a,» dit-elle, «en ce monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon mari.»--«Mais,» reprit l'inconnu, «que feriez-vous s'il était en votre pouvoir de lui sauver la vie?»--«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»--«Le moment est arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l'inconnu, [Pg 335]«car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un guerrier terrible; il n'est pas de force à lui résister; il va être tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il s'appellera Mongân. Moi j'irai au combat; je m'y trouverai demain matin avant midi au milieu des guerriers d'Irlande, en présence de ceux de Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je lui dirai que c'est toi qui m'envoies.» La reine céda. Le lendemain, de bonne heure, l'inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la traduction:
Je vais rejoindre mes compagnons tout près. Ce matin le ciel est blanc et pur. C'est moi qui suis Manannân mac Lir; Tel est le nom du guerrier qui est venu.
Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi d'Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l'an 603 de notre ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de _Degsa-Stân_, deux armées s'avancaient l'une contre l'autre, sur le point d'en venir aux mains: l'une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des Northumbriens; l'autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac Gabrâin et le roi d'Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d'un coup, on vit sur le front de l'armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards. Il s'approcha de Fiachna, et lui parlant en [Pg 336]particulier, lui raconta qu'il avait vu sa femme la veille.--«J'ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais, qui attribue aux Irlandais l'honneur de cette journée, il assura la victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan.
Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu'en réalité son père était Manannân mac Lir[4].» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle croyaient qu'il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes[5].
[Footnote 1: _Annales Cambriæ_, édition donnée dans la collection du Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.]
[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 179.]
[Footnote 3: Bède, _Historia ecclesiastica_, livre I, chap. 34, chez Migne, _Patrologia latina_, tome XCV, col. 76.]
[Footnote 4: Le principal ms. est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133. Le commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que _T. C. D._, H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la Bibliothèque royale d'Irlande. C'est dans ce manuscrit, f° 63, que j'ai trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et Aidân livrèrent bataille, _fria Saxanu_.]
[Footnote 5: _De civitate Dei_, livre XV, chap. 23. Ce passage a été reproduit par Isidore de Séville, _Origines_, livre VIII, chap. XI, § 103.]
§11.
_Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux._
Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique. [Pg 337]Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d'un coup de pierre, en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton[1]. Mongân a donc existé ailleurs que dans l'épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il n'était pas seulement fils d'un dieu; mais, par un autre prodige, conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier célèbre de l'épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit Mongân[2].
Déjà, dans le volume précédent[3], nous avons parlé de la légende irlandaise où l'on raconte comment fut prouvée l'identité de Mongân avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son _file_; il s'agissait de savoir où était mort Fothad [Pg 338]Airgtech, roi d'Irlande, tué par Cailté, l'un des compagnons de Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis, fixent à l'année 285 la date un peu vague[4].
Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le menaça d'incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent l'épouvante dans toute l'assistance. Il fut convenu que Mongân aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu'il avait avancé, c'est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar[5] en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château de Mongân. Dans le cas où, avant l'expiration du délai fixé, Mongân ne serait point parvenu à prouver qu'il avait raison, tous ses biens, sa personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété du _file_.
Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du succès; et il laissa s'écouler les deux premiers jours et la plus grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme [Pg 339]était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût pris l'engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les joues de la reine.--«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait Mongân: «quelqu'un viendra à notre aide.»
Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que son contrat fût exécuté. Il prétendait qu'il avait droit de prendre immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa personne.--«Attendez jusqu'au soir,» lui répondit Mongân. Il était dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment fatal où le _file_ allait s'emparer de tout, et elle ne voyait pas apparaître le sauveur dont parlait son mari.--«Ne t'afflige pas, ô femme,» lui dit Mongân. «L'homme qui vient à notre secours n'est plus bien loin; j'entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.»
Il s'agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry et qui se jette dans la baie de Dingle, à l'extrémité sud-ouest de l'Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la ville d'Antrim, chef-lieu d'un comté qui forme l'extrémité nord-est de l'île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au temps où ce dernier s'appelait Find, arrivait du pays des morts pour rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre l'audacieuse présomption [Pg 340]du _file_ Forgoll. Il suivait la route qu'ont toujours prise ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu gagner le nord-est de l'Irlande.
Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des gémissements.--«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être ici, l'homme qui vient à notre secours. J'entends ses pieds qui agitent l'eau dans la rivière de Maine.» C'est une autre rivière du comté de Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes.
La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas une rivière sans que Mongân l'entendît et l'annonçât à sa femme. Il l'entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d'Antrim où se trouvait Mongân.
Enfin Cailté était tout près. Il traversait l'Ollarbé, c'est-à-dire la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de Mongân. Mais on ne l'apercevait pas encore, et Mongân seul l'avait entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais, [Pg 341]assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en larmes; en face de lui le _file_ Forgoll réclamait l'exécution des engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne ne connaissait, s'approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans sa main une hampe de lance sans pointe; avec l'aide de ce bâton, il sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui formaient l'enceinte de la forteresse. En un clin d'œil il se trouva dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l'autre côté de la salle, faisant face au roi.
Le nouveau venu demande de quoi il s agit.--«Le _file_ que voilà,» dit Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad Airgtech. Le _file_ prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster, moi j'ai dit que c'était faux.»--«Eh bien,» s'écria le guerrier inconnu, «le _file_ en a menti.»--«Tu regretteras cette parole,» répondit le _file_.-«Ce que tu dis là n'est pas bien,» répliqua le guerrier. «Je vais prouver ce que j'avance. Nous étions avec toi,» dit-il en s'adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il en regardant l'auditoire.--«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as tort de révéler un secret.»--«Nous étions donc avec Find,» reprit le guerrier. «Nous venions d'Alba, c'est-à-dire de Grande-Bretagne, nous rencontrâmes Fothad Airgtech près d'ici, sur [Pg 342]les bords de l'Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur. Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu'il lui traversa le corps, et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l'autre côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche nue du haut de laquelle j'ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de distance à l'est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu plus loin, toujours à l'est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d'argent, ses deux bracelets et son collier d'argent sont dans le cercueil[6]. Au-dessus de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand il a été tué par Cailté.»
On alla dans l'endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche, le fer de lance, la pierre levée, l'inscription, le cercueil, le cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son pari[7]. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître injustement attaqué.
[Pg 343]On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l'identité de Mongân avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d'une race supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c'est-à-dire d'un dieu, d'un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des hommes.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 187, 188. Le texte d'O'Conor est très corrompu; on trouve une meilleure leçon chez Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 78. Nous devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord avec ces données chronologiques. C'est la pièce intitulée: _Tucait baile Mongâin_, «Cause de l'extase de Mongân.» _Leabhar na hUidhre_, p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l'année de la mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c'est-à-dire en 544. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 48-49. La chronologie irlandaise à ces époques reculées n'est qu'approximative.]
[Footnote 2: Tigernach met la mort de Find en 274. O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 49.]
[Footnote 3: Tome I, p. 265, 266.]
[Footnote 4: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière, les Quatre Maîtres (_Ibid._, p. 118, 119) font mourir en 283, c'est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté combattait dans la bataille livrée en 285.]
[Footnote 5: Duffry, près de Wexford. Je dois à l'obligeance de M. Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu'on trouvera dans la suite de la légende de Mongân.]
[Footnote 6: _Airgtech_, surnom du roi, signifie probablement: qui a de l'argent, des ornements d'argent. Je dois cette hypothèse à M. Ernault.]
[Footnote 7: C'est M. Hennessy qui a signalé cette pièce à mon attention. Il m'a aidé de ses conseils pour la traduction des passages difficiles. Le meilleur manuscrit est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133, col. 1.]
[Pg 344]CHAPITRE XV.
LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE.
§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân.--§2. La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question.--§3. Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique.--§4. Le pays des morts. La mort est un voyage. Texte du quatrième siècle avant notre ère.--§5. Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux: tels sont Cûchulainn, Loégairé Liban et Crimthann Nîa Nair. Légende de Cûchulainn.--§6. Légende de Loégairé Liban.--§7. La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne d'Ossin.--§8. Légende de Crimthann Nîa Nair.--§9. Différence entre Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et Crimthann de l'autre.
§1.
_L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân._
La merveilleuse naissance de Mongân et le rôle que joue dans sa légende le dieu Manannân mac Lir ne sont pas les seuls points sur lesquels ce récit mythique [Pg 345]nous fait connaître les croyances fondamentales de la religion celtique. Il y a dans cette légende deux points qui méritent également une étude attentive. L'un est que Find, tué à la fin du troisième siècle, n'avait cependant pas cessé de vivre, qu'il avait conservé sa personnalité, et qu'il revint en ce monde plus de deux siècles après sa mort, ayant, par une seconde naissance, pris un corps nouveau.
Le second point est l'apparition de Cailté. Celui-ci n'est pas né une seconde fois. On ne s'explique pas de prime abord comment, ayant à son décès laissé son corps dans la tombe en Irlande, il revient du pays des morts avec une forme physique que rien ne distingue de celle du reste des humains. Ce qu'il y a de certain, c'est que suivant la légende irlandaise, il en est revenu visible à tous les yeux, parlant une langue que tous ont comprise. Or cette légende n'a pas pour base une croyance spéciale aux Irlandais, puisqu'en France, encore aujourd'hui, dans le peuple, persiste la crainte des revenants. La croyance aux revenants est donc une doctrine celtique, et un peu plus loin nous donnerons là-dessus quelques développements.
§2.
_La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question._
La seconde naissance de Find est quelque chose [Pg 346]de beaucoup plus extraordinaire. Nous avons déjà vu qu'Etâin naquit deux fois; mais Etâin est une déesse, une _sîde, banshee_, comme on dit en Irlande; une fée, pour parler la langue des contes français. Ses deux vies, la première dans le monde des dieux, l'autre dans le monde des hommes, où une naissance contraire aux lois de la nature la fait pénétrer, ont, d'un bout à l'autre, un caractère merveilleux; ainsi les prodiges de la seconde vie d'Etâin s'expliquent par sa première vie qui est divine.
Mais Find n'est pas un dieu: les Irlandais ne le conçoivent point comme tel; or il est né deux fois, et pendant sa seconde vie, où il s'appelait Mongân, il se rappelait la première, pendant laquelle son nom était Find. Telle a été aussi l'histoire de Tûan mac Cairill. Tûan, après avoir été homme une première fois, a revêtu successivement plusieurs corps d'animaux; puis une naissance nouvelle lui a rendu un corps d'homme, et sous cette dernière forme il avait gardé le souvenir des événements dont il avait été témoin au temps de ses vies précédentes, notamment durant la première, quand il s'appelait Tûan mac Stairn[1]. Le phénomène est identique à celui que nous offre Mongân conservant la mémoire de ce qu'il avait vu quand il était Find.
Tûan et Find sont, dans la légende irlandaise, des exceptions aux lois générales auxquelles obéit le récit épique. Il n'est pas ordinaire qu'un mort naisse [Pg 347]une seconde fois. Mais le fait est arrivé; il est possible: telle est la doctrine celtique. De là les ressemblances que certains auteurs de l'antiquité ont cru reconnaître entre les croyances gauloises et l'enseignement de Pythagore. Ils ont même prétendu que ces ressemblances allaient jusqu'à l'identité.
Alexandre Polyhistor, qui écrivait dans la première moitié du premier siècle avant notre ère, prétend que Pythagore a eu pour disciples les «Galates»[2]. Vers le milieu de ce siècle, un peu après l'an 44, Diodore de Sicile exprime la même opinion en termes plus formels. Chez les Celtes, dit-il, a prévalu la doctrine pythagoricienne que les âmes des hommes sont immortelles, et qu'après un nombre d'années déterminé elles commencent une vie nouvelle en prenant un corps nouveau[3]. Suivant Timagène, qui écrivait un peu plus tard, dans la seconde moitié du même siècle, l'autorité de Pythagore atteste la supériorité du génie des druides, qui ont proclamé l'immortalité de l'âme[4]. Au siècle suivant, entre les années 31 et 39 de notre ère, Valère Maxime, parlant des Gaulois et de leur doctrine sur l'immortalité de l'âme, dit «qu'il les traiterait de sots, si ces porteurs de culottes n'avaient pas sur ce point des croyances identiques à celles que Pythagore [Pg 348]professait dans son manteau de philosophe[5].»
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 45 et suiv.]
[Footnote 2: Alexandre Polyhistor, fragment 138, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 239.]
[Footnote 3: Diodore, livre V, chap. XXVIII, § 6; édition Didot-Müller, t. I, p. 271.]
[Footnote 4: Ammien-Marcellin, livre XV, chap. 9.]
[Footnote 5: Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81, lignes 23-24.]
§3.
_Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique._
Si les théories celtiques sur la persistance de la personnalité après la mort ressemblaient à celles de Pythagore, cependant elles n'étaient pas identiques. Dans le système du philosophe grec, renaître et mener une ou plusieurs vies nouvelles en ce monde, dans des corps d'animaux et d'hommes, est le châtiment et le sort commun des méchants: c'est par là qu'ils expient leurs fautes. Les justes défunts n'ont pas l'embarras d'un corps: purs esprits, ils vivent dans l'atmosphère, libres, heureux, immortels[1].
La doctrine celtique est tout autre. Renaître en ce monde et y revêtir un corps nouveau a été le privilège de deux héros, Tûan mac Cairill, appelé d'abord Tûan mac Stairn; Mongân, qui lors de sa première vie s'appelait Find mac Cumaill. C'était pour eux une faveur, et non un châtiment. La loi commune, suivant la doctrine celtique, est que les hommes, après la mort, trouvent dans un autre [Pg 349]monde la vie nouvelle et le corps nouveau que la religion leur promet[2].
Cette vie nouvelle, promise aux morts par la religion celtique, est la continuation de cette vie-ci, avec ses inégalités et les liens sociaux qui en sont la conséquence. Les esclaves et les clients que le chef mort préférait sont brûlés sur son tombeau avec les chevaux qui le traînaient sur son char; ils vont, avec ces animaux, dans l'autre monde continuer près du maître le service qu'ils faisaient dans celui-ci[3]. Le débiteur qui meurt sans s'être acquitté sera, pendant sa seconde vie, à l'égard de son créancier, dans la même relation juridique que pendant sa première vie. L'obligation du remboursement le suivra dans le pays des morts jusqu'à ce qu'il ait intégralement rempli les engagements qu'il a contractés dans le pays des vivants[4].
[Pg 350]Le Celte ne conçoit donc pas l'autre vie comme une compensation des maux de celle-ci pour ceux qui souffrent, comme un châtiment pour ceux qui ont abusé des jouissances de ce monde. La vie des morts dans la région mystérieuse située au delà de l'Océan est pour chacun une seconde édition, pour ainsi dire, une édition nouvelle, mais non corrigée, de la vie qu'avant de mourir il a menée de ce côté-ci de l'Océan.
Ainsi, la haute idée de justice qui domine la doctrine de Pythagore est absente des conceptions celtiques. Cette différence, au point de vue moral, est encore plus importante que celle qui concerne le lieu où, dans les deux systèmes, on fait vivre les morts. Ce lieu est le ciel pour les justes, notre monde pour les méchants, suivant Pythagore; dans la doctrine celtique, c'est, pour les uns et les autres, une région située à l'extrême ouest au delà de l'Océan; mais combien cette divergence est peu de chose, en comparaison de celle qui porte sur la morale! Pythagore, qui est déjà un moderne, voit dans l'autre vie une sanction des lois de justice respectées ou violées dans la première vie. Mais une doctrine plus ancienne que Pythagore ne distingue pas de la justice le succès, considère comme juste tout ce qui arrive en ce monde, et voit dans la seconde vie du [Pg 351]mort une continuation des joies et des maux de la première. C'est la doctrine celtique.
Cette conception de l'immortalité est bien différente de la nôtre, dont la base philosophique joint à la foi dans la contradiction entre la justice et les succès de ce monde l'espérance d'une réparation au delà du tombeau. La race celtique n'a pas cette espérance. Cependant, elle a dans l'immortalité de l'âme une foi profonde: elle croit en un pays ou même plusieurs pays mystérieux séparés de nous par la mer et habités par les morts et les dieux. Tous les morts y vont; ils en peuvent revenir: Cailté en a donné l'exemple; quelques héros, par un privilège spécial et presque surhumain, ont pu y aller sans mourir et en sont revenus, comme, dans la légende classique, Ulysse et Orphée.
[Footnote 1: Didot-Mullach, _Fragmenta philosophorum græcorum_, t. II, p. IX-XII.]
[Footnote 2:
..... Regit idem spiritus artus Orbe alio: longæ (canitis si cognita) vitæ Mors media est. Lucain, _Pharsale_, livre I, v. 456-458.
Le passage célèbre de César, _De bello gallico_, liv. VI, chap. XIV, § 5, «non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios,» n'est pas en contradiction avec ce passage de Lucain. L'autre corps, où passait, suivant la doctrine exprimée par César, l'âme du Celte mort se trouvait, en règle générale, dans l'autre monde et par très rare exception dans celui-ci.]
[Footnote 3: «Omnia quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem inferunt, etiam animalia, ac paulo supra hanc memoriam servi et clientes, quos ab iis dilectos esse constabat, justis funeribus confectis una cremabantur.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap.