‹ Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome IIChapitre 4 sur 28 · XIX, § 4.]

XIX, § 4.]

[Footnote 4: «Vetus ille mos Gallorum occurrit, quos memoria proditum est pecunias mutuas, quæ his apud inferos redderentur, dare solitos.» Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81, lignes 19-23.]

§4.

_Le pays des morts. La mort est un voyage. Textes du quatrième siècle avant notre ère._

Les Celtes du continent, comme ceux de l'Irlande, se sont entretenus de ce pays mystérieux des morts; l'autre monde, _orbis alius_, chanté par les druides au temps de César, comme l'atteste Lucain, et confondu avec la région occidentale de la Grande-Bretagne par Plutarque et Procope[1]. Les guerriers gaulois espéraient y continuer la vie de combats qui, en ce [Pg 352]monde, faisait leur honneur et leur gloire. Avec un corps vivant, de forme identique au corps mort déposé dans leur tombe, chacun d'eux comptait retrouver dans l'autre monde ce que nous pourrions appeler en quelque sorte un second exemplaire de tous les objets qui accompagnaient leur cadavre dans la fosse ou la chambre funéraire: clients, esclaves, chevaux, chars, armes, armes surtout. Jamais un guerrier gaulois n'était enterré sans ses armes. Sans armes, qu'eût-il fait dans l'autre monde? puisqu'il devait y continuer la vie de combats qu'il avait menée dans celui-ci.

Deux des textes originaux les plus anciens que nous possédions sur les mœurs gauloises sont du quatrième siècle avant notre ère. L'auteur est Aristote, et ces deux textes sont expliqués par des arrangements plus modernes d'un passage aujourd'hui perdu d'Ephore, qui écrivait aussi au quatrième siècle.

La Hollande était alors une des provinces de l'empire celtique, et la race germanique n'y avait point encore pénétré. A cette époque reculée, elle était exposée, comme aujourd'hui, à ces redoutables invasions de la mer contre lesquelles la science de l'ingénieur moderne la défend avec succès. Le moyen âge et le seizième siècle ont été moins heureux. On sait quels désastres ont produits les terribles inondations par lesquelles la mer du Nord, rompant les digues, a créé en 1283 le Zuyderzée, plus tard la mer de Harlem.

[Pg 353]Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s'être produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible eut dans une partie considérable de l'Europe un grand retentissement. Le bruit en parvint jusqu'en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il, «est si considérable que les invasions de l'Océan font perdre aux Celtes, cette nation belliqueuse, plus d'hommes que la guerre[2].»

Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur présente une contrée fertile et peuplée quand tout d'un coup l'invasion irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes des enfants.

Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c'est la conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont inutiles. Il revêt son costume de guerre; l'épée nue dans la main droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de sa femme et de [Pg 354]ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques instants se retrouver avec ceux qu'il aime, dans l'autre monde où tous, après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c'est-à-dire au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire et la suprématie sur toutes les nations voisines[3].

[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 231, 232.]

[Footnote 2: Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. II, § 1, édition Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 245, fragment 44.]

[Footnote 3: Aristote, _Ethicorum Eudemiorum_, l. III, c. 1, § 25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. _Ethicorum Nicomacheorum_, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32, lignes 39-41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 457; et par Elien, _Variarum historiarum_, l. XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl Müllenhoff, _Deutsche Alterthumskunde_, t. I, Berlin, 1870, p. 231.]

§5.

_Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa Nair.--Légende de Cûchulainn._

Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales occupations des dieux dans les [Pg 355]contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont l'épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré en lutte avec les populations mythiques de l'Irlande, avec la race de Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann.

Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c'est une île où l'on va d'Irlande en barque. Fand, déesse d'une beauté merveilleuse, lui offre sa main. Mais le héros n'obtiendra cette épouse séduisante qu'à la condition d'intervenir comme auxiliaire dans une bataille que la famille de sa fiancée doit livrer à d'autres dieux[1]. Il accepte cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix de la victoire et il revient avec elle en Irlande.

Cûchulainn n'est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise, ait, dans l'autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle.

[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le _Livre des conquêtes_, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 45-47; p. 11, col. 2, lignes 30-31; cf. p. 127, col. 2, ligne 6.]

[Pg 356]§6.

_Légende de Loégairé Liban._

Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près d'En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d'Ai; avec eux étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure, quand ils se levèrent, ils virent un homme s'avancer vers eux à travers le brouillard qui s'élevait du lac.

Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à pommeau d'or; une épée à poignée d'or pendait à sa ceinture; des cheveux d'un jaune d'or lui couvraient la tête et les épaules.--«Salut au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de Connaught.--«Je vous remercie,» répliqua l'étranger.--«Quelle est la raison qui t'amène?» demanda Loégairé.--«Je viens chercher une armée de secours,» reprit l'inconnu.--D'où viens-tu?» dit Loégairé.--«Du pays des dieux,» répondit l'inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma femme m'a été enlevée. J'ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors j'ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn Maige Mell,» c'est à-dire de la forteresse de la Plaine [Pg 357]Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré sept batailles, et dans toutes j'ai été vaincu. Aujourd'hui aura lieu entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.» Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers: