‹ Le Démon du malChapitre 3 sur 9 · 02

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Roland ne voulut pas en rester là. Toute la nuit il avait été troublé par la révélation de cette souffrance, surprise chez sa mère, et il en oubliait son propre bonheur.

Il ne comprenait pas que M de Grandcourt ne fût pas heureuse. Que pouvait-il lui manquer ? Il avait toujours pensé qu’elle formait avec son mari un ménage très uni et très heureux. Point de soucis matériels. Ils étaient riches.

Mde Grandcourt se trouvait dans sa chambre. Roland alla l’y trouver directement.

Elle lui parut reposée, rassérénée, avec un air habituel et même enjoué, si bien qu’un instant le jeune homme fut sur le point de taire les questions qu’il avait sur les lèvres, se demandant si sa mère n’avait pas obéi seulement à un de ces accès de nervosité auxquels les femmes sont si souvent sujettes. Mais, en l’examinant plus attentivement, il remarqua le cerne à peine bleuté mais visible des paupières et les petites rides imperceptibles aux tempes. Il constata combien sa mère avait changé depuis quelque temps et fut frappé surtout par cette expression comme lasse, désabusée qu’elle ne parvenait point complètement à dissimuler sous son sourire de commande.

L’ayant embrassée, il retint tendrement entre ses mains la tête de M de Grandcourt, la força à demeurer sous son regard impitoyable.

— Tu n’es donc pas heureuse ? murmura-t-il sur un ton de tendre pitié.

La comtesse tressaillit :

— Mais si, protesta-t-elle… Que vas-tu imaginer ? C’est à cause, sans doute, de ce ridicule incident d’hier. J’étais un peu fatiguée, émotionnée, mais c’est complètement passé aujourd’hui. Pourquoi voudrais-tu que je ne sois pas heureuse ?

Roland secoua la tête :

— Tu n’as donc pas confiance en moi, mère ? reprocha-t-il. Ouvre-moi ton cœur. C’est si bon de se confier à quelqu’un qui vous aime !

— Mon pauvre enfant, j’ai eu tort de gâcher ta joie. Ne me force pas encore à te dire des choses qui t’attristeraient, que tu ne dois pas savoir… Va ! Ne m’interroge pas. Je ne pourrais parler sans accuser quelqu’un que tu respectes, sans détruire en toi une illusion ; un culte auquel je n’ai pas le droit de toucher.

Roland, soudain, devint très pâle :

— S’agit-il de Geneviève ? demanda-t-il.

— Non, sois sans inquiétude. Geneviève est une enfant charmante et absolument digne de ton amour. Alors, tu vois qu’il n’y a rien qui puisse t’inquiéter, rien qui te concerne. Ne parlons plus de ceci, veux-tu ?

Roland se rapprocha encore de sa mère et sa voix se fit sourde et oppressée :

— Alors, c’est de père, n’est-ce pas ?

— Qui t’a dit ? que veux-tu dire ? balbutia la mère.

Il comprit qu’il était tombé juste, et pourtant cela lui paraissait monstrueux, invraisemblable. Son père n’était-il pas un époux parfait, un homme austère et généralement estimé ? N’entourait-il pas toujours, au moins devant Roland, sa femme d’égards et d’attentions ; n’était-il pas un chirurgien réputé et consciencieux ?

— Est-ce qu’il… te trompe ? murmura le jeune homme presque machinalement.

Il avait prononcé ces mots sans conviction, comme on dénonce une énormité. Et il fut stupéfait de voir sa mère baisser la tête, en un acquiescement.

— S’il n’avait fait que me tromper… passagèrement, dit la mère d’une voix sourde, s’il n’y avait eu que ces brèves trahisons, si fréquentes aux hommes, j’aurais moins souffert. Mais cette liaison qui dure depuis deux ans, cette passion prolongée, lâche, honteuse. Personne ne s’en doute. Il est habile à dissimuler. Pour tous il est un mari et un père modèles, un homme sérieux, uniquement occupé de ses devoirs. Et moi-même, longtemps je l’ai cru. Peut-être le fût-il resté s’il n’avait pas rencontré… Et depuis… Vois-tu c’est atroce, depuis deux ans ma vie n’est plus qu’un martyre !

— Raconte-moi tout !

— À quoi bon ? C’est si triste de révéler à un fils l’inconduite de son père ! Pourtant si, il vaut mieux peut-être, parce que toi seul, qui es un homme maintenant, pourras peut-être arrêter le désastre avant qu’il ne soit trop tard… Car ce n’est pas tout, Roland. S’il ne s’agissait que de moi, de mon amour bafoué, de mon orgueil de femme piétiné, de mes souffrances secrètes, je me tairais, j’aurais tout subi en silence, mais c’est à cause de toi, Roland, que j’ai peur, c’est sur toi que je pleurais hier…

— Sur moi ?

— Oui, attends, laisse-moi tout te dire.

« Cette femme, qui a brisé mon existence (car j’étais très heureuse jusque-là, ton père n’avait jamais aimé que moi), je ne la connais pas, j’ignore même son nom, mais ce que je sais c’est qu’elle est intéressée et avide. C’est une de ces créatures pour lesquelles rien ne compte que le luxe et l’argent, qui entraîne ton père vers la débauche, qui exige de lui des sommes énormes et nous conduit peu à peu à la ruine. Comment ton père l’a-t-il connue ? Je l’ignore. Pendant deux ans j’ai vécu, sans le savoir, dans ce mensonge, dans cette lâcheté. Et puis un hasard m’a tout appris, hormis le nom de ma rivale. Je t’épargne le récit de mon écœurement, de mon désespoir, de mon dégoût. Si je ne suis pas partie, si je n’al pas rompu avec l’homme indigne qui depuis deux ans me mentait, qui avait foulé aux pieds le cher trésor de notre tendresse, c’est à cause de toi, Roland. Si je me suis tue, si j’ai trouvé la force de dissimuler, c’est encore à cause de toi, pour que la vie ne devienne pas un enfer. Par moments ton père soupçonne que je sais. Il souffre aussi et le remords le déchire. Il a essayé parfois de rompre, je le sais. Mais cette femme le tient bien, elle ne le lâchera pas avant qu’il ne soit complètement ruiné.

— Mais nous sommes encore riches, objecta Roland, père gagne beaucoup, et il y a encore des terres !

— Hypothéquées pour la plupart, et en grande partie déjà vendues. Je te le répète, mon enfant, notre fortune fond peu à peu entre les mains de cette femme. Quand je m’étonne devant ton père de telle vente de valeurs ou de propriétés, il me parle d’opérations malheureuses, de vie plus difficile, de crise… invente toutes sortes d’explications. Mais il est inquiet, lui aussi…

— Est-ce possible ? murmura le jeune homme.

Il était atterré et indigné par cette révélation qui lui paraissait incroyable. Aurait-il jamais soupçonné pareille chose ? Avec l’intransigeance de la jeunesse, et surtout celle d’un cœur incapable de défaillir, il jugeait sévèrement son père dont la conduite ne lui inspirait que du mépris et du dégoût. En revanche, il éprouvait une profonde pitié pour cette mère qui, pendant deux ans, avait subi en silence tant de souffrances et d’humiliations.

— Pauvre maman, dit-il avec tendresse. Pourquoi ne m as-tu jamais rien dit. Je t’aurais consolée, j’aurais dit à mon père…

— Qu’aurais-tu dit, Roland ? Tu n’étais qu’un enfant, et cela ne te regardait pas.

— Pourtant, s’il te fait souffrir, s’il nous ruine ?

— Hélas ! c’est de cela justement que j’ai peur, gémit la mère. Quelle déception pour toi si le général Clavel n’accepte plus l’idée de ce mariage lorsqu’il saura que notre fortune n’existe plus, surtout s’il apprend jamais les débordements de ton père !

— C’est vrai, mère, mais sois tranquille. Cette femme ne continuera pas longtemps de dilapider notre argent. J’y mettrai bon ordre !

— Que vas-tu faire ? questionna anxieusement M de Grandcourt. Songe que c’est ton père… malgré tout !

— Ne t’inquiète pas, j’agirai au mieux… de notre bonheur à tous. Avant mon départ pour l’Amérique tout sera réglé.

Il embrassa sa mère et la laissa un peu apaisée par cette assurance et par l’aveu pénible dont elle avait soulagé son tourment.

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