‹ Le Démon du malChapitre 4 sur 9 · 03

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Après mûre réflexion, Roland de Grandcourt s’était décidé à une bien déplaisante démarche.

Mde Grandcourt avait dit ignorer le nom de sa rivale. Roland, pour le connaître, dut se livrer, encore que le procédé ne lui plût guère, à un véritable espionnage qui lui apprit, en définitive, que la maîtresse de Jacques de Grandcourt s’appelait Maud Dolly et habitait un petit pavillon près de Saint-Cloud, où le médecin allait la retrouver en grand secret, sous couleur d’aller voir sa clientèle.

Roland revint écœuré de cette découverte. Contre tout espoir, il avait voulu croire que sa mère se trompait, ou du moins exagérait les choses. Et il devait reconnaître qu’elle était dans le vrai.

Pourtant, avec la naïveté des âmes pures, il crut qu’il suffirait d’aller voir cette Maud Dolly, de lui expliquer le tort qu’elle leur causait, et de la supplier de renoncer à causer la ruine et le désespoir de toute une famille pour qu’elle y consentît. Il pensa qu’elle ne devait pas être dépourvue de cœur et qu’il trouverait moyen de l’émouvoir.

C’est sur cet espoir qu’il sonna un matin, après s’être assuré que la jeune femme était seule chez elle, à la porte du coquet pavillon qu’elle habitait à saint-Cloud.

Àla camériste qui vint lui ouvrir, il refusa de donner son nom :

— Ce n’est pas utile, dit-il. Dites seulement à votre maîtresse qu’il faut absolument qu’elle me reçoive, que je ne partirai pas avant de l’avoir vue.

— Bien, monsieur. Je vais prévenir Madame.

Demeuré seul, le jeune homme examina le luxueux salon où il se trouvait. On avait assemblé là, peut-être avec un manque de discrétion, des meubles de grand prix, des tentures, de riches tableaux. Et Roland, les dents serrées, pensait que pour ordonner cet intérieur de courtisane, c’est l’honnête fortune des de Grandcourt qui avait été mise à contribution.

Il n’eut pas longtemps à attendre. La porte du salon se rouvrit, mais au lieu de la femme de chambre, ce fut une jeune femme en peignoir, l’air peu aimable, qui apparut :

— Je voudrais bien savoir, monsieur, commença-t-elle…

Mais Roland l’interrompit :

— Je suis Roland de Grandcourt, madame, déclara-t-il.

Il eût pu jouir intérieurement de l’effet surprenant produit par cette simple phrase, s’il ne s’était absorbé, plus qu’il n’aurait voulu, dans l’examen de Maud Dolly. Il s’était fait, avant de venir, toutes sortes d’idées sur la maîtresse de son père. Il pensait voir une de ces femmes vulgaires et bassement attirantes, comme celles qu’il avait aperçues dans des boîtes, les rares fois où des amis avaient réussi à l’y entraîner. Et voici qu’il avait devant lui une vraie grande dame dont la présence soudain l’intimidait.

Elle avait adouci instantanément l’expression de son regard.

— J’ai bien entendu parler de vous, monsieur Roland, dit-elle doucement, votre père est très fier de vous.

Roland fut suffoqué par cet audacieux cynisme :

— Mon père, dit-il, justement je viens vous parler de lui pour vous prier de ne pas continuer plus longtemps à le détourner de ses devoirs et nous ruiner afin de satisfaire vos exigences coûteuses…

— Depuis quand, insinua Maud, les enfants se mêlent-ils des affaires de leurs parents ?

Ce ton de persiflage doucereux irrita l’orgueil du jeune homme :

— Je ne suis plus un enfant, madame, répliqua-t-il, et il est de mon devoir de défendre ma mère dont le bonheur et la tranquillité sont depuis longtemps détruits.

— Que désirez-vous de moi ? demanda froidement la jeune femme.

— Que vous renonciez à mon père, que vous lui fassiez comprendre…

— Votre père est libre, je ne le retiens pas. Il peut s’en aller s’il lui plaît. Croyez-vous que je l’en empêcherais ?

— Ah ! madame, je vous en supplie, vous savez que mon père est aveuglé par cette malheureuse passion. C’est à vous de lui signifier la rupture…

— Vous voudriez que…

— Je vous en prie, madame, vous devez être bonne, vous ne pouvez être insensible. S’il fallait vous dédommager…

Elle eut un léger rire énervé :

— Ah ! oui, vous m’offrez de l’argent, maintenant ; vous pensez que l’on agit toujours ainsi avec les femmes de mon espèce, n’est-ce pas ?

— Excusez-moi, murmura Roland honteux, je n’ai pas voulu vous offenser.

— Et vous avez cru qu’il suffisait de me demander… Vous voulez que ce soit moi !… N’avez-vous pas pensé que je puis aimer votre père et que je peux tenir à lui ?

— Ma mère souffre, madame…

— Et moi, ne souffrirais-je pas ?

— Vous êtes jeune. Vous ferez voire vie. Ce sacrifice ne vous coûtera pas beaucoup, tandis que le repos de ma mère, à défaut de son bonheur…

— Vous vous en inquiétez bien tard ! ricana la jeune femme.

— J’ai tout ignoré jusqu’ici. Ma mère a eu le courage de supporter sans se plaindre depuis deux ans ce lourd martyre. Mais maintenant je sais et je ne tolérerai pas plus longtemps que soit, par votre faute, brisé le bonheur de ma famille.

— Ainsi, c’est un ultimatum que vous me posez ?

— Appelez cela comme il vous plaira !

Un silence assez long pesa entre eux. Maud Dolly considérait le jeune homme d’un air énigmatique. Et lui, gêné par cet examen, vaguement inquiet en présence de cette femme qu’il soupçonnait dangereuse, ressentait pour la première fois un trouble dont il ne savait se défendre.

Maud eut alors un étrange sourire :

— Eh bien ! dit-elle, revenez, jeudi soir par exemple, vers six heures. Je vous ferai connaître ma décision.

Roland la regarda, surpris. Qu’avait-elle besoin de le faire revenir ? Mais il était si heureux d’avoir pu déjà obtenir ce résultat, et que sa démarche n’eût pas été dès maintenant repoussée, qu’il acquiesça en s’inclinant.

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