04
Depuis deux ans que, quotidiennement, et souvent deux fois par jour, M. de Grandcourt allait retrouver sa maîtresse dans le logis qu’il avait acheté à son intention, il lui fallait accomplir des prodiges de prudence, d’habileté et de dissimulation pour ne jamais rien laisser soupçonner.
Ainsi croyait-il que son secret était bien sauvegardé et que, tout au moins, il pourrait épargner à sa femme la douleur de se savoir trahie.
Pourtant il n’était jamais pleinement rassuré, et sans doute aussi sa conscience le troublait-elle. Mais était-ce sa faute si cette femme l’avait rendu fou ?
Ce jour-là, en particulier, il paraissait soucieux et triste tandis qu’il se rendait chez Maud, à la nuit tombante. Il marchait courbé, déjà vieilli, ayant perdu cette belle prestance dont il était si fer, et qui le faisait paraître jeune malgré ses cinquante-quatre ans sonnés. Son regard ne s’éclaira et il ne redressa la taille que lorsqu’il fut en vue du joli pavillon dont l’apparition suscitait toujours en lui l’afflux précipité de son sang. Il parut beau encore, en cet instant, le docteur Jacques de Grandcourt, et les cheveux argentés qui recouvraient ses tempes ne faisaient que ressortir davantage sa figure fine et aristocratique, et ses yeux bleu clair, empreints de douceur et de mélancolie.
Maud était là, dans le boudoir aux ombres violettes, paresseusement étendue sur un divan. Elle ne releva même pas la tête à l’entrée de M. de Grandcourt, mais réprima un bâillement d’ennui :
— C’est toi, Jacques ?
— Qui, Maud chérie, je suis un peu en retard, une panne.
— Ah ! dit-elle indifférente.
Et elle lui tendit nonchalamment sa main.
La physionomie de M. de Grandcourt s’était rapidement transformée. L’air de lassitude et de mélancolie avait disparu de ses traits. Il ne s’y lisait plus qu’une expression d’adoration extasiée. Il embrassa dévotieusement cette main qu’elle lui laissait, et remonta, le long du bras satiné et frais, jusqu’à l’aisselle, puis dans le cou. Elle le laissait faire, lointaine, impassible comme une déesse.
Jacques de Grandcourt ne s’en apercevait pas. Ou plutôt, affolé par sa passion, il ne songeait qu’au bonheur de presser dans ses bras ce corps enivrant qui lui appartenait. Il oubliait, en un tel instant, et ses remords, et ses inquiétudes, et ses devoirs. Il oubliait qu’il était déjà au déclin de sa jeunesse et bientôt deviendrait un ridicule amant qu’on bafouerait. Ce n’est qu’au dehors que les souffrances et les doutes à nouveau l’assaillaient.
— As-tu pensé à mon diamant ? demanda tout à coup Maud en se dégageant.
M. de Grandcourt eut l’air contrit et malheureux.
— Non, pas encore… Est-ce que cela te presse beaucoup ? Je suis assez gêné… en ce moment.
Elle fit la moue et s’écarta de lui :
— Évidemment, chaque fois que je te demande quelque chose tu as une réponse dans ce goût. Tu devrais pourtant être heureux de me faire plaisir. Si tu m’aimais vraiment…
— Oh ! Maud, peux-tu me reprocher ?… Est-ce que je t’ai jamais refusé quelque chose ?… Eh bien ! c’est entendu, tu l’auras ton bijou. Je n’ai presque plus d’argent. La crise… trop de dépenses… Mais j’ai encore quelques terres, j’en vendrai une.
La jeune femme parut profondément troublée par l’accent douloureux dont il avait dit ces derniers mots. Un obscur remords la fit s’écrier :
— Non, Jacques ! Ne vends pas tes terres, ce serait une stupide et mauvaise action à l’égard de ta famille. Tu as assez dépensé pour moi. Les tiens seraient en croit de me le reprocher ! Qui sait si on ne me traite pas déjà d’intrigante et de misérable ?
Il la regarda vivement surpris. Que voulait-elle dire ?
— Tu sais bien qu’ils ignorent tout ! fit-il sourdement.
— Sait-on ? En tout cas épargnons-nous ce remords. Ce bijou, je n’en ai pas besoin, après tout !
M. de Grandcourt examina sa maîtresse d’un air incertain. Il n’était pas accoutumé à l’entendre parler ainsi, à la voir si raisonnable. Sans savoir pourquoi, une brusque inquiétude l’envahit.
— Qu’as-tu, Maud ? questionna-t-il. Pourquoi refuses-tu ce diamant auquel tu paraissais tant tenir ? Et s’il me plaît à moi de te l’offrir, de te couvrir d’or et de parures comme une petite idole précieuse ?
— Tu dis des folies. Songe à ta femme, à ton fils !
Les traits de M. de Grandcourt se crispèrent d’une soudaine souffrance :
— Ah ! Je t’en prie, ne me parle pas d’eux ! Quand je suis ici, tu entends, je ne veux penser qu’à toi, à nous. Il n’y a que toi qui existes. J’ignore que j’ai un foyer, des devoirs, une chaîne qui m’attendent… Je ne sais plus qu’une chose, c’est que je t’aime et que tu es mienne…
Il avait parlé d’une voix de passion violente, et contenue, et Maud frémit, sans doute secrètement flattée. Elle savait cet homme de plus en plus épris. Voulut-elle davantage éprouver son pouvoir sur lui ?
— Si je te quittais, dit-elle ?
Il tressaillit et la repoussa brutalement. Puis de nouveau il se pencha sur elle et scruta longuement les traits de sa maîtresse pour voir si elle parlait sérieusement, ou si elle n’avait dit ces mots affreux que pour l’éprouver, dans une inconsciente cruauté.
— Je me tuerais, dit-il simplement.
Maud laissa entendre un rire un peu forcé :
— Tu aurais bien tort, dit-elle, cela n’en vaudrait guère la peine, et ce serait une nouvelle et plus terrible blessure que tu ferais à ta femme, à ton fils. Va, tout s’oublie. Les premiers temps tu souffrirais… un peu, et puis tu reconnaîtrais que cela vaut mieux, tu retrouverais le calme, le bonheur. Car tu n’es pas heureux, maintenant, avoue-le !
— Je t’aime, une heure passée auprès de toi me consolerait d’une éternité de souffrance. Pour te tenir un instant dans mes bras j’accepterais les pires tourments. Je t’aime, Maud adorée, dis-moi que tu n’as pas l’intention de me quitter, que tu ne parlais ainsi que par amusement ? Je ne suis plus jeune, il est vrai, tu en trouveras de plus brillants, de plus beaux, de plus jeunes, de plus riches aussi. Car, hélas ! maintenant il ne me reste plus grand’chose, mais quelqu’un qui t’aime autant que moi, cela, Maud, tu ne pourras pas le trouver !
« Et toutes les heures d’incomparable bonheur que nous avons eues, tu ne peux pas les oublier non plus. Souviens-toi, Maud, souviens-toi depuis deux ans, combien de fois as-tu frémi d’amour et de plaisir dans mes bras ? Tu es liée à jamais à moi, tu le vois. Ne parle plus de me quitter, ne t’amuse pas à me faire souffrir ainsi !
Elle perçut la détresse profonde de son amant, tout ce que son âme recélait, et qu’il n’osait point avouer, d’inquiétude, de souffrance, de doute, de détresse, de désespoir. Mais, loin d’en être touchée, elle n’en ressentit, cette fois, qu’un peu de pitié méprisante.
Lorsque M. de Grandcourt sortit de chez elle, deux heures plus tard, il se mêlait dans son âme, malgré l’ivresse des étreintes échangées, à ses remords coutumiers et ses soucis habituels, une sourde inquiétude et un obscur pressentiment.