05
Maud Dolly, malgré son luxe, malgré sa vie de plaisirs et de passion, affranchie de toute contrainte, n’était pas heureuse. Elle dissimulait en son âme de secrètes rancœurs. Elle était de ces femmes que des circonstances malheureuses, une pénible déception, le manque d’énergie, l’attrait de la richesse, ont entraînées hors de leur voie normale, mais qui, sans l’avouer, ressentent péniblement leur déchéance et ne pardonnent pas à ceux qui, volontairement ou non, la leur font sentir.
La vue de Roland, le mépris qu’elle devinait chez le jeune homme en ce qui la concernait avaient douloureusement fouetté son orgueil ; elle éprouvait cette espèce de basse jalousie des êtres qui se savent déchus par les êtres nobles et purs. Et dans son cœur était né le désir de se venger en troublant cette innocence, en avilissant cette âme intacte, en soumettant à son pouvoir ce blanc-bec qui se permettait de la mépriser. Mais Roland viendrait-il ?
Il fut là à l’heure fixée. Maud avait mis un déshabillé blanc savamment étudié, qui laissait deviner les profondeurs chaudes et ambrées de sa chair, la perfection de son corps de déesse.
Elle avait ménagé, dans son salon-boudoir, un savant éclairage, destiné à troubler les sens du jeune homme. Roland se sentit en effet mal à son aise. Aussi, pressé d’en finir, demanda-t-il assez brusquement, en refusant le siège qu’on lui offrait :
— J’espère, Madame, que vous avez réfléchi, et que vous me donnerez une réponse favorable.
— J’ai réfléchi, en effet, dit-elle d’un ton détaché, et cela m’a conduit à penser que je n’ai aucune raison de briser le cœur d’un homme qui m’aime… Pourquoi, je me le demande ?
— Mais cet homme est marié, Madame. Il a un loyer, des devoirs, n’y avez-vous jamais songé ?
Maud sourit :
— De grands mots, qui ne signifient pas grand’chose. Vous êtes très jeune, mon petit, vous êtes bourré d’idées fausses. Vous ignorez sans doute ce qu’est l’amour.
Roland rougit violemment. Ce ton de léger persiflage l’irritait. Il n’aimait pas être traité comme un gamin et que l’on raillât son inexpérience.
— L’amour dont vous me parlez sans doute, Madame, non, je ne le connais pas, répondit-il d’un ton cinglant. Mais je suis fiancé et je vénère l’amour élevé et sincère basé sur l’estime et la confiance, sur la notion du devoir et des joies partagées, non sur l’intérêt ou une passion vile. Je ne saurais admettre qu’on puisse trouver le bonheur, là où la conscience fait défaut !
— Ce qui veut dire, sans doute, questionna-t-elle froidement, que je suis pour vous une créature infâme et abjecte ?
— Je n’ai pas dit cela, protesta le jeune homme, comprenant qu’il était maladroit de l’indisposer. Nous n’avons pas la même manière de voir, Madame, voilà tout. Mais il est un fait certain, au-dessus de notre désaccord : c’est que ma mère est malheureuse. Si vous êtes bonne, Madame, comme je le crois, vous aurez pitié d’elle, vous n’accepterez plus d’être la cause de ses souffrances.
— Et si je vous cédais, me rendriez-vous en échange un peu d’estime et d’amitié ? Me mépriseriez-vous moins ?
— Certes, répondit-il avec élan ; je vous bénirais. Madame, et j’oublierais le mal que…
Il s’arrêta confus, sentant qu’il allait encore gaffer, mais elle parut n’avoir pas entendu :
— Alors, asseyez-vous, voulez-vous, et causons comme deux amis.
Roland obéit, gêné, Cette intimité, la complicité de ces demi-teintes savantes, cette femme troublante et parfumée, tout cela l’émouvait malgré lui.
Jusqu’ici, il n’avait jamais connu l’amour sensuel. Il n’avait eu aucune des curiosités, des désirs, des garçons de son âge. Il n’avait connu de joie réelle que dans l’étude. Les femmes, d’ailleurs, en général, lui faisaient peur et il les méprisait, les jugeant inférieures. Geneviève, seule, faisait exception. Geneviève était sa fiancée. Il la jugeait intelligente et sensée autant que les femmes peuvent l’être, mais il entrait peu de passion dans son amour. C’était plutôt l’inclination de leurs âmes qui les avait rapprochés.
Et voici qu’aujourd’hui, en face de cette femme énigmatique, un trouble nouveau naissait en lui. Maud s’était rapprochée, lui parlait d’un ton de confidence. Ses yeux bruns dorés s’allumaient d’émouvantes profondeurs. Il voyait si près de lui la naissance de la gorge au dessin parfait, et à un moment, en se penchant était-ce inadvertance ? — découvrit un sein frais et rond dont la vue l’affola. Une chaleur insolite montait à ses joues…
Maud n’eut garde d’insister ce jour-là, mais elle demanda à Roland, lorsqu’il voulut prendre congé, appuyant sur lui son regard le plus ensorceleur :
— Revenez, mon jeune ami, vous me ferez un grand plaisir. Je vais être si seule, si malheureuse maintenant que… Vous me devez bien une compensation.
Roland n’osa refuser. Il rentra chez lui, à la fois heureux du succès de sa démarche et mécontent de lui-même, inquiet de la nouveauté des sentiments qui l’agitaient.
Pour la première fois, il ne put ce soir-là s’appliquer sérieusement à son travail et il se coucha sans avoir, le moins du monde, pensé à sa fiancée.
Le lendemain, il avait à peu près retrouvé son équilibre, mais il se promit de ne pas retourner chez Maud Dolly. Pourquoi lui avait-il fait cette promesse ? Ce n’était pas sa place, à lui surtout qui était fiancé, chez cette femme assez inquiétante et dangereuse.
Cependant, vers le soir, il se rendait de nouveau à Saint-Cloud ! Il avait fini par se persuader qu’il n’agissait ainsi que par amour filial ; il devait tenir sa promesse pour obliger Maud à remplir elle-même son engagement. Qui sait, s’il n’y veillait pas, si elle ne changerait pas d’avis ?
Ce qu’il n’osait pas s’avouer c’est que, déjà, une invincible attirance le ramenait là-bas…
Maud dissimula un sourire en le voyant, mais elle affecta une attitude naturelle, enjouée, qui n’excluait pas un savant manège de séduction,
L’innocent Roland devait s’y laisser prendre.
Maud avait promis de rompre avec M. de Grandcourt. Elle n’attendait, disait-elle, qu’une occasion de le faire sans frapper trop brutalement le malheureux.
Au fond d’elle-même elle triomphait : le fier Roland ne serait bientôt qu’un jouet entre ses mains.