‹ Le Démon du malChapitre 7 sur 9 · 06

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Dans son courrier, en rentrant chez lui le soir, Jacques de Grandcourt trouva une enveloppe mauve dont la vue le fit pâlir. Il avait reconnu l’écriture de sa maîtresse.

Inquiet, il déchira l’enveloppe. Maud ne lui écrivait jamais, c’était trop dangereux, surtout chez lui. Que pouvait-elle avoir à lui dire ? Depuis quelques jours elle lui paraissait étrange et il vivait dans l’appréhension d’un malheur.

Il lut, et s’abattit, comme un homme frappé de la foudre. La lettre disait :

« Pardonne-moi le mal que je vais te faire. J’en souffre cruellement moi-même. Je t’ai beaucoup aimé. Nous avons connu les plus belles heures de tendresse. Mais c’est fini, pourquoi continuer à te mentir, à jouer une comédie indigne de moi et de toi ? Ne m’en veux pas, mon pauvre Jacques. C’est une loi fatale à laquelle nous ne pouvons rien. Tu n’étais pas libre, tu as un foyer, des devoirs, et je n’avais pas le droit de t’arracher à eux. Je l’ai compris un peu tard, mais il est encore temps de nous reprendre, Ne te révolte pas, tu comprendras bientôt que j’avais raison et tu me remercieras. Tu retrouveras auprès d’eux le vrai bonheur, la vraie tendresse et tu seras heureux. Car tu ne pouvais l’être auprès de moi ; j’étais un poids lourd dans ta vie, la faute, la honte secrète. Crois-moi, il aurait fallu en arriver là tôt ou tard. Il vaut mieux nous séparer avant d’en être arrivés à nous haïr, et nous conserverons un si beau souvenir de notre amour.

« Jacques, pardonne-moi, je t’ai donné deux belles années de ma jeunesse, tu n’as pas le droit de te plaindre et d’exiger davantage. Ne cherche pas à me revoir, tout serait inutile. D’ailleurs je vais quitter Paris. Adieu, mon pauvre ami, résigne-toi, sois courageux, souviens-toi que tu as une femme, un fils et que tu leur dois ta vie. Ne me tiens pas rancune d’avoir eu la force de te délivrer. »

Il ne comprenait rien à ce fatras de mots, mais une seule chose s’en dégageait : elle lui signifiait la rupture. Il grinça des dents :

— Ah ! je comprends, maintenant que je suis ruiné qu’elle a tiré de moi tout ce qu’elle pouvait en tirer, elle me rejette. Sans doute en a-t-elle trouvé un autre qu’elle exploitera comme elle l’a fait de moi. La garce ! Mais cela ne se passera pas ainsi. Non ! Elle ne me connaît pas.

Il était comme fou.

Il se mit à marcher dans son bureau à pas furieux, pressés, sans se soucier qu’il pouvait attirer l’attention de sa femme ou des domestiques. Il était dominé par la tentation de courir chez Maud à l’instant même pour obtenir d’elle au moins une explication à cette atroce lettre. Mais dans cet homme que la passion avait dévoyé et qui en cet instant ne se possédait plus, un instinct encore veillait : l’amour paternel, l’attachement à son foyer. S’il allait là-bas il pensait que peut-être il ferait un malheur dont Roland et Jeanne seraient les premières victimes. La vie de son fils, qui s’annonçait si pleine d’espoirs, serait peut-être brisée par ce scandale. C’est pourquoi il se cramponna pour rester là. D’ailleurs, à cet instant, un domestique vint l’avertir que le dîner était servi.

Mde Grandcourt poussa un cri en le voyant entrer si pâle :

— Jacques ! Mais tu es malade ! s’exclama-t-elle.

— Non ! ne vous inquiétez pas ! dit-il en repoussant de la main sa femme et son fils qui s’empressaient au-devant de lui. Un peu de fatigue, de surmenage. Je me coucherai de bonne heure et demain il n’y paraîtra plus.

Ils se mirent à table tous les trois. Roland, à la dérobée observait son père. Il nota la nervosité des gestes, la crispation des traits, la lueur d’égarement et de désespoir qui animait le regard :

« Il souffre, pensa-t-il, il souffre à en crier ! Est-ce que Maud ?… »

Mde Grandcourt aussi avait remarqué l’attitude anormale de son mari, et ses yeux allaient de son mari à son fils, inquiets, cherchant à deviner ce mystère qu’on lui cachait.

Sitôt la dernière bouchée avalée, M. de Grandcourt alla s’enfermer dans sa chambre :

— Qu’y a-t-il ? Qu’a-t-il donc ? questionna M de Grandcourt s’adressant à son fils.

Roland ébaucha un geste évasif :

— L’abcès qui crève ! dit-il seulement. Cela le fait souffrir, mais bientôt il sera soulagé… nous le serons tous.

Mde Grandcourt n’osa demander d’autre explication. Toute la nuit elle perçut dans la chambre voisine de la sienne l’agitation fébrile du chirurgien qui ne s’était pas couché. Elle l’entendit même proférer des mots qu’elle ne pouvait comprendre…

Roland ne dormit pas davantage. La vue de son père si malheureux, si désemparé l’avait ému de pitié. Et cependant, s’il s’était interrogé sincèrement il aurait reconnu qu’il se mêlait dans son cœur, à son apitoiement et à sa joie d’avoir réussi dans son œuvre, des sentiments moins purs qu’il n’osait analyser. Il aurait compris que ce n’était pas seulement un sentiment filial qui le faisait se réjouir, mais le méprisable triomphe du mâle qui voit son rival évincé. Mais il ne voulait pas s’interroger car il avait peur de voir clair en lui.

« Je ne retournerai plus chez cette femme, décida-t-il seulement. J’ai fait mon devoir en rétablissant l’honneur du foyer. Je n’ai plus rien à faire chez elle. »

Mais le lendemain il prenait le train pour Saint-Cloud…

Il avait réussi à se convaincre, par d’ingénieux et sophistiques raisonnements, qu’il était indispensable qu’il retournât encore une fois chez Maud pour apprendre d’elle la confirmation de ce qu’il espérait la rupture définitive avec M. de Grandcourt, pour obtenir aussi des détails sur la manière dont celui-ci avait pris la chose.

— Lorsque ce sera fait, je n’y retournerai plus !

Mais, déjà, il était sur le chemin de la défaite…

Dans les yeux de Maud, lorsqu’on lui annonça le jeune homme, brilla un éclair de triomphe :

— C’est gentil, lui dit-elle en le faisant asseoir, de tenir votre promesse. Vous savez sans doute que j’ai obéi à votre désir ? Votre père ?…

— Il paraît très malheureux, dit Roland à mi-voix. J’ai peur qu’il ne se laisse aller au désespoir.

— Non, il vous aime, il se résignera…

— Mais vous, Maud… vous avez été très bonne, très courageuse. Comment vous remercier de… votre sacrifice ?

La jeune femme voilà de ses paupières l’éclat de ses beaux yeux et dit en soupirant

— Je n’ai aucun mérite, je n’ai pas eu de sacrifice à faire… La première fois que vous êtes venu, peut-être… Mais depuis tout a changé pour moi… Même si vous ne l’aviez pas demandé j’aurais rompu… Je ne l’aimais plus…

Roland la regarda, très troublé, n’osant comprendre. Il semblait bouleversé, mais une timidité le paralysait. Maud jugea le moment venu de brusquer les choses.

— Roland, mon petit ami, n’avez-vous pas compris ?…

Elle était tout près de lui, le frôlait de son corps enivrant comme un vin capiteux, l’affolait de son sourire, de son regard plein de caresse…

Alors il perdit la tête. Se penchant sur cette bouche charnue, qui semblait s’offrir à lui comme un beau fruit, il y appuya avidement ses lèvres…

Ce fut un baiser fou et enivrant.

Et, pour lui, la révélation de l’amour… et le couronnement de sa défaite.

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