07
La souffrance de M. de Grandcourt s’exaspérait d’une atroce jalousie :
— C’est pour un autre qu’elle m’a quitté, se disait-il. Qui ? Il faut que je le sache, et je me vengerai.
Il avait voulu renoncer à aller là-bas, et se contraindre à l’oubli, à la résignation, mais il n’y put longtemps tenir. La jalousie, le désir de savoir le dévoraient.
Vers le milieu de la matinée il s’élançait sur la route que Roland avait prise quelques instants auparavant.
— Si je la surprends avec un autre, se disait-il, tout en faisant bondir sa voiture à une allure folle, je crois que je serai capable de la tuer, de les tuer tous les deux.
Àd’autres instants, il essayait d’espérer :
— Peut-être ne m’a-t-elle envoyé cette lettre que pour obéir à un scrupule. Peut-être quelqu’un l’a-t-il influencée. Qui sait si Jeanne…
La pensée que sa femme savait tout et peut-être était allée menacer ou supplier Maud lui traversa l’esprit. Il se rappelait certaines paroles énigmatiques de sa maîtresse. Ah ! s’il en était ainsi…
Il voulut se raccrocher à ce faible espoir, car la pensée que simplement Maud ne l’aimait plus, qu’elle le quittait pour un plus riche et plus jeune, lui était trop intolérable.
Il arriva bientôt au pavillon isolé qui si longtemps avait été pour lui un havre de bonheur. Les volets étaient ouverts. Elle n’était donc pas encore partie, comme elle l’annonçait. Mais était-elle chez elle ?
Il se dissimula pour qu’elle ne se doutât pas de sa présence et, avec d’infinies précautions, s’approcha de la porte dérobée dont il avait la clé. Bien qu’il eût agi avec le plus de discrétion possible, la serrure grinça…
⁂
Maud et Roland sortaient de leur extase…
Un bruit léger de pas dans le salon voisin les fit tressaillir. Maud se dressa brusquement :
« Jacques », pensa-t-elle.
Mais, le premier moment d’effroi passé, un étrange sourire se dessina sur ses lèvres.
— Qu’est-ce que c’est ? bégaya Roland.
Elle n’eut pas le temps de lui répondre, et lui n’eut pas le temps de s’enfuir. La silhouette de M. de Grandcourt s’encadrait dans la porte !
Il est impossible de décrire les sentiments violents qui se peignirent ensemble sur les traits décomposés du chirurgien : l’étonnement, l’incompréhension, la colère, le dégoût, l’humiliation semblaient se partager son âme, et il parut incapable de prononcer un mot.
Quant à Roland la honte le submergeait :
— Toi ! Toi ! dit enfin le père. C’est donc toi qui m’as supplanté. Et tu es fiancé, et tu nous jouais la comédie du puritanisme ! Tartufe, va !
— N’es-tu pas marié, toi ! cingla le fils. Qu’as-tu à me reprocher ? Je suis libre, moi. Je romprai mes fiançailles. Est-ce ma faute si nous nous aimons, si Maud ne veut plus de toi !
Cette dure parole exaspéra la colère et la souffrance du malheureux. Il bondit vers son fils :
— Ah ! prends garde, tu ne sais pas ce dont je suis capable !… Et toi, reprit-il en se tournant vers Maud, tu n’as pas honte ? Après le père, le fils, tu as couronné ton œuvre !
— Ne l’insulte pas ! s’écria Roland.
Mais à cet instant ses yeux rencontrèrent ceux de sa maîtresse. Il demeura saisi devant l’expression de cruauté et de haine satisfaite qui s’y révélait.
— Pauvres imbéciles ! dit-elle, vous vous figurez que je vous ai aimés et vous vous disposez à vous dévorer comme deux bêtes fauves. Vous ne comprenez donc pas que je me suis jouée de vous ! Toi, Jacques c’est ta fortune seulement qui m’intéressait. T’aimer ! Ah ! Ah !… Je te déteste au contraire, toi qui me payais pour m’avoir.
« Et quant à toi, ajouta-t-elle en se tournant vers Roland, j’ai voulu avoir la jouissance de t’avilir, de t’humilier en t’abaissant à mes pieds. Je t’ai traîné dans cette boue parce que ton orgueil et ta pureté m’offensaient. Maintenant je suis satisfaite, et je vous chasse, vous m’entendez, je vous chasse tous les deux !
— Misérable ! gronda Roland.
Et il s’élançait sur cette femme qui soudain lui faisait horreur. Mais son père le retint :
— Laisse-la, mon pauvre enfant. N’ajoute rien à notre malheur. Viens avec moi. Nous n’avons plus rien à faire ici.
Il dut l’entraîner de force. Maud les regarda partir avec un air de revanche satisfaite.
Dehors, l’air froid de décembre les fouetta et les fit frissonner. Ils marchèrent quelques secondes l’un près de l’autre sans prononcer un mot.
— Mon petit, mon pauvre petit, répétait seulement le père, oublieux de son propre désespoir et de leur odieuse rivalité devant l’affreuse détresse qu’il devinait en Roland.
Celui-ci ne le voyait plus.
— J’ai ma voiture près d’ici, veux-tu venir ? questionna timidement Jacques de Grandcourt.
— Non ! Je ne puis rentrer encore. J’ai besoin d’être seul. Laisse-moi, va-t’en. Ce n’est pas ta faute si ta vue m’est odieuse maintenant, autant que ma propre existence !
— Roland, mon fils, ne parle pas ainsi. Tu n’étais pas coupable, c’est moi qui ai eu tous les torts, pardonne-moi. Il ne faut pas te désespérer ! Viens ! Nous tâcherons d’oublier, de réparer. Toi, tu as la vie devant toi… tu seras heureux. Moi, j’expierai…
— Non ! Laisse-moi, laisse-moi ! Tu ne peux pas comprendre. Rentre, va ! Je te rejoindrai !
— Promets-moi… supplia le père.
Mais déjà le jeune homme s’enfuyait comme un fou à travers les arbres.
M. de Grandcourt n’osa se mettre à sa poursuite. Il pensa qu’il valait mieux le laisser se calmer, que sa vue ne pouvait que l’irriter et le chagriner davantage. Mais il rentra chez lui le cœur oppressé de douteur, de remords et d’angoisse…