‹ Le Diable au corpsChapitre 10 sur 29 · Le jeu de massacre

Le jeu de massacre

— Avant-hier, nous conta Gruau, l’ami Chanteloup vint me prendre, vers 9 heures du soir, pour m’emmener à la fête de Neuilly.

J’hésitai à le suivre. Tant de poussière et d’orgue de barbarie, le même soir !

Mais il insista :

— Viens donc, seuls, en garçon, tandis que ta femme est aux eaux et ma maîtresse dans sa famille, nous allons nous payer toutes les voluptés ; le mollet de la femme à barbe et les montagnes russes, le jeu de massacre et le musée des refroidis, etc.

— C’est vrai, nous ne serons jamais si jeunes, allons !

— Et si le bon dieu hasard met sur notre route deux âmes seules, nous leur offrirons le bras.

— Et des rafraîchissements.

Nous partîmes. Après avoir défilé pendant un kilomètre devant une rangée de baraques étincelantes, après avoir mis en mouvement pas mal de tourniquets où à tous les coups on perd, entendu les prolixes boniments, admiré d’opulentes caissières, toute chair dehors, escaladé des chevaux de bois, ainsi nommés parce que l’on peut y chevaucher toutes les bêtes de la création, excepté la plus belle conquête que l’homme riche ait jamais faite : bref, après avoir gagné pas mal de mirlitons, de macarons, de maux de cœur et de maux de tête, nous hésitions, arrivés aux limites de la foire, à ces confins où Neuilly commence à s’appeler Courbevoie, entre Pezon et les lutteurs aux torses herculéens, aux bras gros comme des cuisses, aux cuisses grosses comme des jambes d’éléphants et aux ventres pareils à des ballons, quand Chanteloup, toujours en chasse, flaira le bon gibier sous les espèces de deux donzelles, mises comme de coquettes ouvrières et presque plus maquillées que des cocottes.

— Des demi-grisettes, me dit-il, avec un coup de coude, voilà notre affaire.

Elles étaient brunes, grandes, avaient l’œil plein de feu, la bouche saignante de fard. Les hanches avaient un rebondissement de croupe chevaline. J’emboîtai le pas.

— Allons-y, fis-je résolument.

Chanteloup fixa sur les proies convoitées ses yeux d’épervier amoureux où affamé.

Elles étaient en arrêt devant une de ces magnifiques boutiques constellées de faïences multicolores et de verroteries d’un effet éblouissant. Ces choses admirables étaient mises en loterie.

Vingt numéros pour dix centimes, mesdames et messieurs !

Et le barnum faisait claquer l’une contre l’autre ses tablettes.

— Qui veut le numéro gagnant ?

Je tendis la main, raflai toutes les tablettes et je les offris aux jeunes personnes, que cette munificence ne parut nullement éblouir.

Elles acceptèrent néanmoins, tandis que le marchand continuait à distribuer ses numéros. Quand il n’y en avait plus, il y en avait encore, et c’étaient les meilleurs, ceux de derrière les fagots.

Les roues tournèrent ; mais la fortune aveugle alla favoriser un monsieur dans la foule.

Le marchand cria aussitôt :

— Qui conserve ses numéros est sûr de gagner !

Nous les conservâmes cette fois et une autre fois encore… jusqu’à ce qu’enfin nos amies consentissent à abandonner la partie. Ce qu’elles firent en restituant leurs tablettes avec un royal dépit. Nous avions perdu là un bon quart d’heure ; du moins la connaissance était faite.

Nous fûmes admis à favoriser à ces demoiselles l’accès des boutiques les plus selected. Nous vîmes le géant Gog et la femme-torpille, nous traversâmes l’Amérique. Les montagnes franco-russes soulevèrent notre enthousiasme, en nous secouant d’importance.

Quand ces réjouissances furent épuisées, nos belles inconnues ne dissimulèrent pas leur désir d’une séparation immédiate.

Chanteloup voulut avoir des explications. Le pauvre garçon s’était échauffé. Il s’évertua à savoir par quelle inadvertance nous avions pu déplaire.

La plus grande qui était aussi la plus brune, lui confia alors qu’elle craignait, pour sa sœur et pour elle, la fâcheuse rencontre de quelque parent, de leur frère, d’un ami de ce frère ou d’un ami d’un des amis de leur frère.

Chanteloup insista ; mais je me montrai plus respectueux de tels scrupules, si tardifs qu’ils dussent paraître. Moins emballé, je sus me montrer plus fier.

— Laissons ces dames, mon ami.

Comme elles voyaient d’ailleurs que la séparation traînait, elles tournèrent d’elles-mêmes les talons, pour se jeter illico dans les bras de deux jeunes gommeux.

Chanteloup était furieux, parlait de leur monter un bateau, de les suivre pendant toute la soirée.

Je proposai alors une autre diversion ; frapper sur la tête d’un turc ou se livrer aux douceur du jeu de massacre.

Cette dernière idée prévalut. Il y avait justement, à quelques pas, un de ces jeux que la civilisation « fin de siècle » a perfectionnés. La cible est vivante. Sous les mufles grotesques, les groins énormes, les museaux extraordinaires en carton-pâte exposés aux balles du monsieur qui s’amuse, il y a de vraies têtes d’homme, épiant le geste et cherchant à lire dans le regard, pour disparaître opportunément, éviter le projectile.

Le danger sans doute est nul, le masque de carton résiste ; mais, pour le spectateur, l’illusion existe. Le joueur frappe, brutal et rageur, et la galerie s’esclaffe, féroce. L’humanité est si douce !

Nous ouvrîmes le feu.

Soudain, il y eut un froufrou de soie derrière nous. Une jeune femme apparut, vêtue d’une robe rose très pâle et coiffée d’un immense chapeau, sous lequel riait son fin visage d’oiseau.

Chanteloup se retourna.

— Pristi ! la jolie blonde ! murmura-t-il.

Elle le regarda avec des yeux caressants, des yeux qui parlaient.

Familière, posant sur son bras sa main gantée irréprochablement de peau de Suède blonde comme étaient blonds ses cheveux.

— Cette tête de porc, dit-elle, là, à droite, frappez tant que vous pourrez, vous et votre ami, vous me ferez plaisir.

— Comment donc !

— Entendez-vous pour cela, ce sera plus commode.

La tête de porc devint notre but unique. Les balles pleuvaient autour d’elle. Autour d’elle et sur elle. Chanteloup, comme l’avait, sans doute, remarqué l’inconnue, avait la main sûre et le coup d’œil rapide. La tête de porc était obligée de se tenir coite ou de s’exposer à un atout.

La galerie criait :

— T’as peur. Sors donc ton museau, Eh ! feignant !

Elle avait sans doute son amour-propre, la tête de cochon. Excitée, rendue téméraire par les quolibets, elle s’aventurait, s’érigeant, provocatrice, avec des grognements impertinents. Les balles aussitôt de siffler, de rabaisser cette audace, d’assaillir ce groin.

L’une d’elles l’effleurait-elle ? La petite blonde trépignait. Si elle rebondissait sur le masque, la petite blonde battait des mains en criant bravo.

Et, comme, deux fois de suite, le projectile avait frappé en plein visage et que la face de carton réapparaissait, la joue gauche balafrée, ce fut du délire.

L’heureux Chanteloup eut aussitôt à son cou les deux bras de son admiratrice.

Ils s’embrassèrent et le peuple applaudit.

Du coup la tête de porc sauta d’elle-même au plafond et nous vîmes une trogne de voyou, au menton violent, aux yeux pleins de fureur injectés de sang !

Par-dessus la barrière, un poing jaillit, gros de menaces.

La poupée blonde recula, nous emmenant tous deux. Elle jeta un dernier éclat de rire par-dessus l’épaule, en s’éloignant. Ce fut tout.

Chanteloup, dont elle avait pris le bras, sentit qu’elle tremblait. Nous allâmes au cabaret. Là, s’accrut encore son goût pour notre amie, elle s’assit sur ses genoux, but dans son verre avec des pailles, l’admit à sucer avec elle le même morceau de glace.

Il n’y avait plus qu’à prendre le chemin d’une alcôve commune. Je parle bien entendu pour Chanteloup et sa conquête. Quand à moi, je venais de les quitter, quand surgit un individu à mine patibulaire qui, d’un coup de poing, sépara Chanteloup de sa compagne, en criant :

— Tiens, espèce de mufle, v’là de la part de la tête de cochon : ça t’apprendra à coucher avec ma femme !

Et, tandis que Chanteloup ripostait, que j’arrivais à la rescousse, la petite blonde sautait dans un fiacre.

Nous restâmes maîtres du terrain, non sans avoir reçu quelques horions.

Sur les lèvres rouges de la femme d’un pâle voyou, l’ami Chanteloup avait goûté le miel du désir ; mais la coupe était loin.

Quant à moi je n’avais rien goûté et j’avais un œil poché.

On nous y prendra encore, d’aller à la fête de Neuilly pour avoir une bonne fortune, et d’en revenir éclopés et solitaires, après avoir semé l’or comme deux Nababs.

Et Gruau conclut rageusement :

— Oh ! les femmes ! Si on les rangeait pour un jeu de massacre, c’est là-dessus qu’on aimerait à se faire la main.

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