‹ Le Diable au corpsChapitre 9 sur 29 · Un mariage

Un mariage

— Et moi, déclara Stainville, avec son flegme gavroche, je parie de me marier comme on ne l’a jamais fait.

Bien qu’ils le tinssent pour un original, ses amis trouvèrent la prétention un peu raide : Stainville voulait les mystifier.

— Elle est bien bonne, seulement ça ne prend pas, répondit le petit Clairin, que la blague de Stainville horripilait. On sait que vous êtes un joyeux fumiste ; mais quand il s’agit d’un acte de cette gravité, vous ferez comme les autres, c’est-à-dire pour le mieux.

Ces paroles d’une prud’hommesque sagesse attirèrent sur leur auteur maints quolibets. Ce pauvre Clairin avait vingt-quatre ans et venait de divorcer. Il avait cependant épousé une amie d’enfance, religieusement élevée en province, une jeune fille à principes. Il ne s’était donc pas marié à la légère. Un ténor, en enlevant sa femme, devait lui avoir démontré l’inanité des précautions et le mensonge des garanties en pareille matière. Il n’en était rien — son cas était exceptionnel. Il persistait à conseiller une prudence éclairée dans le choix de l’épouse.

Il tenta d’en convaincre Stainville ; mais celui ci répliqua fortement avec un haussement d’épaules :

— Taisez-vous donc. Il faut laisser faire le hasard. La chose est grave, dites-vous ! Et de naître, et de mourir, n’est-ce pas grave aussi ? Est-ce qu’on vous consulte à cet effet ? Non ; eh bien ! moi, je veux me marier comme je suis né et comme je mourrai, les yeux fermés. L’un de vous a-t-il une vierge disponible ? Je l’épouse, si elle veut de moi, dans six semaines, sans la voir, sans l’avoir vue, avant de comparaître avec elle devant M. le maire.

— J’en connais une qui ferait ton affaire, dit Dabat.

— Très bien, pas un mot de plus, mon cher ami, j’épouse, fit Stainville, en se renversant sur le sofa, avec un jet de la fumée de son cigare vers le plafond.

— C’est de la folie ! s’écria Clairin.

— Nous verrons, monsieur, riposta Stainville, si ma folie n’a pas la main plus heureuse que votre sagesse !

Et se tournant vers Dabat :

— Mon cher ami, je mets à ta disposition mes photographies, mes portraits à l’huile et au crayon, ma personne même, s’il est nécessaire qu’on me voie ; mais je tiens absolument, tu entends bien, à ce qu’elle ne me soit pas présentée, à ne la voir ni de près ni de loin. Tu expliqueras cela comme tu voudras, par la superstition, le raisonnement ou l’aberration ; mais je veux entrer à la mairie sans soupçonner le physique de ma femme. La condition est sine qua non.

Dabat sourit en répondant :

— Ça ne me paraît pas tout de même très commode à arranger, cette union-là : mais j’essayerai.

Les amis de Stainville laissèrent celui-ci entre deux et trois heures du matin à la joie de les avoir épatés une fois de plus. Il allait donc faire une fin en terminant sur une excentricité qui dépassait toutes les autres. Il était content et, tandis qu’il les suivait de la pensée, ses vieux camarades, déambulant vers leur domicile respectif, il se frottait les mains pour cette double raison d’avoir enfin pris le parti de lâcher le célibat et de ne pas le lâcher banalement.

Àla vérité, il n’était, dans cette aventure, ni aussi casse-cou, ni aussi aveugle qu’il le prétendait et le voulait paraître. Quelques heures avant, Dabat, en tête-à-tête, lui avait parlé d’une jeune fille qui lui conviendrait. Il avait dit son allure physique, vanté ses qualité intellectuelles, dénoncé sa dot, laquelle était assez coquette. En somme. Stainville s’en rapportait à son intime ami, ni plus ni moins. On n’est pas de plus mauvaise foi que ce gaillard-là.

Néanmoins, ce mariage allait se conclure dans des conditions assez extraordinaires, Mlle Marguerite Dusolier était heureusement orpheline et majeure, et Dabat un garçon fort adroit. Il fit de son ami un éloge qui piqua la curiosité de la jeune fille, il lui mit sous les yeux tous les portraits qu’il en avait, la décida à faire le premier pas. Vivant avec un tuteur grincheux et d’une étroite sévérité, elle aspirait à la liberté que le mariage semblait devoir lui offrir, et cette liberté aux côtés d’un joli garçon comme l’était Stainville, au dire de tous les spécimens de sa physionomie à des âges différents, lui apparaissait d’autant plus désirable.

Il ne fut pas précisément facile à expliquer que ce monsieur à qui elle commençait de rêver était également impatient de lui offrir sa main, mais ne l’était pas du tout de la contempler. Dabat s’en tira par un mensonge invraisemblable, qui valait bien un silence absurde.

Son ami Stainville, à ce qu’il assura, la connaissait fort bien. Si, lui, Dabat, était venu parler à Mlle Dusolier de cet ami, c’était à son instigation. Il avait, en la voyant passer un jour, reçu le coup de foudre, l’avait suivie, avait interrogé le concierge, appris qu’on connaissait dans la maison l’ami Dabat, était tout de suite accouru pour lui faire ses confidences, etc… Mais, pour des raisons supérieures, il ne fallait pas qu’elle et lui fussent présentés l’un à l’autre avant le jour, avant l’heure même du mariage à la mairie, que suivrait immédiatement la cérémonie religieuse.

Mlle Marguerite Dusolier, de qui tout ce mystère enflammait l’imagination romanesque, s’inclina, ne pouvant faire autrement, devant ces raisons aussi énigmatiques que supérieures. Il lui en coûta du reste une foule d’ennuis incalculables. Elle dut se dérober à maintes questions, entasser les mensonges sur les mensonges, condamner sa porte, mécontenter ses amies. Si elle avait dit la vérité, c’eût été encore une bien autre affaire ! Le seul parti raisonnable à prendre était de renoncer à un projet soumis à une si bizarre condition ; mais ce parti était le seul qu’elle ne voulût pas prendre, attendu que, quand une fille a envie de se marier avec un joli garçon, ce qu’on fait pour l’en dissuader la rend d’autant plus enragée.

C’était l’avis des bons poètes d’autrefois, c’est aussi le nôtre. Cependant, cette affaire donna tant de tintouin au bon Dabat que, si bon qu’il fût, il résolut de tirer quelque vengeance de la singulière exigence de son ami. Il s’entendit avec quelques autres et grâce à leur concours, il organisa, dans une pièce contiguë à celle où devait se célébrer le mariage de Stainville, et un peu avant l’heure fixée, un faux cérémonial dudit mariage, avec de faux parents, un faux public, un faux maire et une mariée qui n’était pas la vraie.

Il la choisit laide à plaisir, abominablement laide et mal bâtie. Quelqu’un fut dépêché vers Stainville pour lui annoncer que l’heure avait été avancée par ordre du maire, au dernier moment. Il vint en hâte et d’assez mauvaise humeur. Il avait dû précipiter sa toilette. La tête qu’il fit en présence de sa pseudo-future femme paya Dabat de toutes ses peines et réjouit les amis pour le reste de leurs jours. Cependant, le maire attendait, debout, impatient, sur l’estrade. On poussa de ce côté Stainville ahuri, pas assez toutefois pour ne pas se ressaisir et prononcer à la question du maire : « Consentez-vous… ? » un « non » cassant, fluidique et moqueur. Il venait de s’apercevoir qu’on le mystifiait. Il venait même de reconnaître un de ses amis en la tête du maire qui tentait de le ramener à des sentiments meilleurs. Cela finit par un vaste éclat de rire. On fit disparaître tous les faux témoins de cette comédie, y compris la mariée.

Quand il fut en face de la vraie, qui n’était pas jolie, mais pire, il confessa qu’il avait eu une vraie frousse.

— Eh ! quoi ? monsieur, vous ne m’aviez donc jamais vue, s’écria la pauvre enfant, prête à pleurer.

— Jamais, mademoiselle.

Et il ajouta, avec un accent de sincérité tel qu’elle ne songea plus qu’à pardonner ;

— Vraiment, je le regrette : je me serais évité une rude alerte !

— Alors, maintenant… fit-elle.

— Maintenant, je suis rassuré.

Le fait est qu’on ne peut pas imaginer de ménage où les époux soient mieux assortis.

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