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Le petit modèle

Le peintre Max Jarry a dépassé la quarantaine sans arriver ni à la célébrité ni à la décoration. Il a plus de talent que certains membres du jury des deux salons. Quant à ceux de ses confrères qui trônent à l’institut, chargés de gloire et d’honneurs, ils seraient fort en peine de peindre comme lui un morceau de nu ou de brosser un portrait avec autant de maestria.

Malheureusement, il n’a rien, à proprement parler, du virtuose et de l’arriviste. C’est une âme simple et timide. L’intrigue lui est étrangère et il a de la naïveté à revendre. Les marchands de tableaux le pillent. Les amateurs l’exploitent. Il ignore le chemin du Ministère des Beaux-Arts.

Il est très possible qu’il meure un jour sur la paille. Cette crainte le hante, mais ne triomphe pas toujours de sa gaieté naturelle. À travers ses soucis et ses dettes, il montre de la belle humeur.

Un gentil minois, le galbe d’un joli torse de femme, l’agitent d’un frisson joyeux. Il a été amoureux de quelques-uns de ses modèles, amoureux platonique d’ailleurs, gardant son secret.

De lui-même, il n’a pris aucune de ces créatures légères qui passent dans les ateliers comme des papillons, vite défraîchies entre tant de mains. Il a fallu qu’elles allassent à lui, devinant que cela lui ferait plaisir, quand ça leur coûtait si peu.

Et, soudain, il s’était amouraché de l’une d’elles violemment, et de façon si impérieuse qu’il avait osé le lui dire. Et celle-là, par un fâcheux hasard était honnête. Anne-Marie aimait son amant, un employé de commerce nommé Alexis. Elle avait quitté sa famille pour lui et, comme elle ne connaissait nul métier et qu’il n’était pas riche, elle posait.

Elle posait pour le nu, mais jusqu’à la ceinture seulement. Et encore Alexis ne la laissait-il venir chez Max Jarry qu’à cause de l’air réservé du peintre et de la neige prématurée de ses cheveux. Chez les autres, elle ne posait que la tête.

Anne-Marie rit comme une petite folle le jour où, jetant son pinceau, Max s’agenouilla et lui parla d’amour.

— Je vous aime bien, monsieur Max, mais je ne ferai pas ça avec vous, à cause d’Alexis.

— Vous l’aimez, lui ?

— C’est vrai.

— Il n’en saurait rien.

— N’importe, ce ne serait pas bien.

Max Jarry essaya de se raisonner. Il lutta. Mais comment lutter sérieusement ? Il était obligé de jouer avec le feu. Il faisait de son petit modèle des études charmantes. Jamais sa main n’avait eu plus de verve, sa palette autant d’éclat.

Le jeune buste d’Anne-Marie triomphait de sa sagesse ; soit que les seins hauts, les reins cambrés, il s’élançât, comme celui d’une Diane orgueilleuse et chaste, soit que, les mains croisées sur sa gorge tremblante, elle apparût, cette enfant, comme une vierge surprise et troublée, qui cherche en vain à voiler sa nudité, soit enfin que, la tête inclinée sur un bras, la chemise dégrafée, elle semblât s’offrir, tentatrice, aux baisers d’un amant.

Par instants, Max, enivré, éperdu, allait tremper son front brûlant dans un peu d’eau.

Bientôt pourtant brilla une lueur d’espoir. Max comprit que son heureux rival avait besoin d’argent et que, pour le tirer d’embarras, Anne-Marie consentirait à des sacrifices exceptionnels.

Elle lui laissa entendre, toutefois, qu’elle se donnerait à tout autre qu’à lui. Cela parce qu’elle l’avait pris en amitié et qu’il connaissait Jarry, lequel l’affectionnait aussi.

Une telle déclaration eût plongé le peintre dans le désespoir si un ami, confident de son amour, ne lui eût relevé le moral en le décidant à l’action.

Le petit modèle fut invité à déjeuner. L’ami de Max était de la petite fête, partant, point de surprise possible. Confiante, Anne-Marie but tout ce qu’on lui versa, écouta tous les propos libertins des deux convives. Ce fut très gai. Son hilarité extraordinaire forçait le rire par contagion. Elle desséchait aussi les gosiers.

Au dessert, tous trois, la jeune fille surtout, se sentaient à la fois exaltés et tendres. Max réussit à prendre quelques baisers sans engager la lutte. Anne-Marie consentit même à s’asseoir sur ses genoux, mais, très lucide, elle dit, le tutoyant inopinément :

— Je veux bien, mais pas de bêtises, tu sais, ou je me fâche.

L’ami pensait : « Je ferais bien de m’en aller tout de même. » Cependant on buvait toujours et l’on était de plus en plus gai.

Soudain, on frappe à la porte. Anne-Marie saute des genoux du peintre et, les joues brûlantes, les yeux comme des escarboucles, la gorge nue, va ouvrir.

Deux dames se présentent, élégantes, très parisiennes.

— Le peintre Max Jarry ?

— C’est ici, mesdames, entrez, je vous prie, il est là.

Et elle appelle :

— Max !

Lui s’élance, se confond en salamalecs.

— Vous désirez, mesdames ?

— Nous sommes venues pour un portrait.

Mais elles ont coulé, sur la table non desservie et désordonnée, sur la jolie fille peu vêtue, un regard offusqué.

— C’est une orgie, ici, semblent-elles penser. Cet artiste est un affreux bohème qui, tous les jours, s’enivre avec des filles.

L’une d’elles répète :

— Nous étions venues… mais nous vous dérangeons, monsieur, nous reviendrons.

Max tente vainement de les retenir, de leur faire dire de quelle part elles viennent, elles s’obstinent à répéter :

— Nous reviendrons un autre jour.

Et elles s’éloignent avec un grand froufrou de soie, et elles sont loin déjà. Reviendront elles ?

L’ami, lui aussi, s’en est allé pour qu’il y ait une compensation, si possible, à ce désastre. Les bonnes occasions de portrait sont rares. Celle-ci a tout l’air d’être ratée.

Anne-Marie, dégrisée, est devenue sérieuse. Elle est navrée et elle se fait tendre.

Elle s’approche du peintre, assis, avec une mine déconfite, se hisse sur ses genoux, lui met au cou ses bras fermes et blancs, offre à sa bouche sa bouche de corail et tout son corps jeune et frémissant, en disant :

— Je suis à vous, mon ami, prenez-moi, pour vous consoler !

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