‹ Le Diable au corpsChapitre 12 sur 29 · Lit à part

Lit à part

Nommé receveur de l’enregistrement à Soissons, André Cascarut eut pour premier souci la recherche d’une chambre convenable, munie d’un cabinet de toilette, ce qui est fort rare, comme chacun sait, en province. Sa seconde préoccupation fut le choix d’une femme, encore que je n’oserais jurer que ceci ne passa point avant cela.

Ce véridique morceau de sa biographie, que je prends la liberté de vous servir tout vif, tendrait précisément à démontrer que Cascarut mit plus d’empressement à se loger dans le cœur de quelque jolie personne de l’autre sexe qu’à trouver une maison digne d’abriter le nouveau fonctionnaire dont Soissons n’allait pas tarder à entendre parler.

Comme il flânait, le nez en l’air, guignant les écriteaux, à travers les rues à peu près désertes, il aperçut, à la fenêtre d’un premier étage, un minois très agréable.

Cascarut en avait vu des visages de femmes, dans sa vie, et caressé et baisé ! C’était un voluptueux. Mais, telle est la variété de la beauté féminine que pas un, autant qu’il s’en souvînt, ne ressemblait à celui-ci ; telle est aussi l’heureuse faculté que nous avons d’énergie nouvelle, quand s’offre à nous une nouvelle occasion ou un nouvel espoir de volupté, que Cascarut sentit son âme s’exalter dans un enthousiasme infini pour cette créature inconnue et séduisante.

Il passa, se proposant d’aller jusqu’au coin de la rue, puis de revenir, de s’adresser au propriétaire de l’immeuble où logeait l’incomparable provinciale et de louer la chambre annoncée par l’écriteau, dût-elle n’avoir pas le moindre cabinet de toilette. Un indigène lui mit la main sur l’épaule. Il sursauta. Le crime d’adultère moral qu’il avait déjà sur la conscience le rendait très nerveux.

Il reconnut son ami Loriot.

— Diable ! fit celui-ci, on voit que tu arrives de la capitale : quelle nervosité ! Mais que fais-tu dans ce pays ?

— Et toi-même ? fit Cascarut.

— Moi, mon vieux, j’y fais mourir pas mal de gens.

— Inutile de me donner des détails, fit Cascarut : c’est au docteur Loriot, exerçant à Soissons, que j’ai l’honneur de parler. Voilà donc la profession que tu as choisie entre toutes, misérable !

— On fait ce qu’on peut. Et toi ?

Cascarut mit en quelques mots son camarade de collège au courant de sa situation sociale et ajouta :

— Pour l’instant donc, je cherche un nid ; je dis un nid, parce que je n’ai pas l’intention de me faire ermite.

— Je me rappelle que tu avais d’excellentes dispositions. Et as-tu trouvé quelque chose ?

— J’ai déjà jeté un œil de convoitise sur certaine maison sise à cent pas d’ici et qui m’a paru exposée au midi, c’est-à-dire selon mes goûts.

Il la désigna du doigt, en continuant :

— Si je n’avais aperçu, accoudée à l’une des fenêtres, une suave personne dont le regard m’a intimidé positivement, je ne saurais sans doute où coucher ce soir, si ce n’est à l’hôtel.

— Je vois cela d’ici, répondit Loriot, mais je ne saurais trop te détourner d’élire domicile en cette boîte.

— Et pourquoi ?

— D’abord la chambre est petite.

— On en fait plus vite le tour.

— Sa fenêtre, unique, ouvre au nord.

— Mais la maison est exposée au midi : ça me suffit.

— Pas le moindre coin où tripoter, se laver la figure et le reste.

— Les cabinets de toilette sont bons pour les petites dames.

— Le propriétaire est grincheux, mauvais coucheur et capable de t’augmenter, dès que tu seras installé.

— Est-ce le mari de la brune aux yeux bleus que j’ai aperçue ?

— C’est lui-même.

— Pour me rapprocher de cette femme-là, mon ami, rien ne me coûtera.

— C’est la plus honnête épouse de Soissons.

— Voilà donc tout à fait mon affaire.

— Fat ! Tu y perdras ton latin.

— Tu oublies de dire ce que j’y gagnerai. Quand on veut bien une chose, mon vieux, fût-ce en amour, en amour surtout, on finit toujours par l’obtenir ; je ne dis pas qu’il n’y a pas de femmes… invulnérables.

— À preuve Lucrèce.

— Brillante exception, mais exception, et si loin de nous !

— Je vois que tu es très résolu.

— Impitoyablement.

— Bon. J’ai eu d’abord un mouvement de jalousie, je l’avoue ; mais foin de ce sentiment mesquin ! Mme Caniol te plaît, tant mieux. Tu l’auras, il faut que tu l’aies. Moi aussi, je l’ai aimée. C’était avant son mariage. On l’a donnée à ce serin de Caniol qui était riche. J’ai laissé s’accomplir cet accouplement monstrueux du plus solide crétin qui soit avec la plus délicieuse créature qu’on puisse rêver. Mais j’ai juré de me venger. L’étroite surveillance dont on entoure Angèle — tel est son doux prénom — a rendu jusqu’ici mes projets impossibles. Mais toi, toi mon bon, mon cher Cascarut, tu seras l’instrument de ma haine. On ne se méfie pas de toi : suis ton idée. Loue la chambre. D’ailleurs elle est fort convenable, je la calomniais tantôt. Aime, fais-toi aimer, et Caniol sera cocu, et je serai presque aussi heureux que s’il l’était par moi-même.

— Au besoin, demanda Cascarut, ravi, je puis compter sur toi ?

— Absolument. Et quittons-nous vite : il ne faut pas qu’on nous voie ensemble.

Cascarut se précipita, tête baissée, dans la maison Caniol. Il loua sans discussion à un prix indignement surfait, et entra en jouissance de suite.

Il faut ajouter, à la louange de ce vaillant jeune homme, que sans perdre un jour, il fit à Mme Caniol, à la brune et alliciante Angèle, une cour aussi assidue que peu hypocrite.

Non seulement il lui laissa entendre, mais il sut lui déclarer catégoriquement : « Vous êtes la plus jolie femme que j’aie rencontrée, vous êtes même la plus superbe créature qui existe. Si on ne vous a jamais dit cela, c’est que les hommes sont pour la plupart stupides et sans goût. Moi, je sais apprécier tous vos charmes, je vous aime, je vous adore et, si vous me résistez, je ne vous assassinerai pas, comme le fit Antony, c’est moi que j’occirai avec les mains que voici, par désespoir. »

Ce langage convaincu eut le don d’attendrir la sensible Angèle. Elle n’eut pas un instant l’idiote velléité de répondre : « Mais je suis une honnête femme, monsieur ! »

Touchée à la bonne place, elle laissa tomber des bras désolés, inclina sur sa poitrine un menton navré et, d’une voix à fendre l’âme, elle murmura :

— Mais comment faire ?

— Oui, comment faire ? répéta Cascarut ; votre mari ne vous quitte guère. La bonne vous espionne. Donnez-moi vingt-quatre heures pour réfléchir et je suis à vous, ou plutôt vous serez à moi… je veux dire que nous serons l’un à l’autre.

— J’attendrai bien jusque-là.

Cascarut alla conter sa peine à l’ami Loriot.

Celui-ci eut tout d’abord un regard torve, auquel nous ne prêterons nulle attention, puis, après quatre minutes et quinze secondes deux cinquièmes de réflexion, il se dessina, sur ses lèvres minces, un subtil sourire :

— J’ai trouvé, dit-il avec simplicité.

— Parle.

— Qu’Angèle se dise malade, très malade : de souffrances dans le ventre, par exemple. Comme je suis l’unique docteur de la localité, je me charge du reste.

Ainsi fut fait. Caniol, inquiet des perpétuels gémissements de sa femme, se résigna à consulter Loriot, lequel prescrivit rigoureusement le sirop de « lit à part ».

Angèle parut se révolter très sincèrement contre un traitement aussi barbare et finit par céder. Cascarut fut avisé, le jour même, et ne manqua point de descendre vers dix heures du soir. Il trouva, comme de juste, la porte entr’ouverte et sa jolie amie toute seule, dans son lit de veuve in partibus.

Malheureusement, le douzième coup de minuit finissait à peine de sonner que l’indiscret mari faisait irruption dans la chambre des amoureux. Cascarut eut tout juste le temps de s’échapper en un costume très léger. Il y eut un scandale énorme. Mme Caniol fut déshonorée, Cascarut révoqué de ses fonctions de receveur et Caniol resta cocu.

Tout cela par la faute de Loriot qui, sans tarder, avait débiné le truc, pour se venger.

C’était un sale bougre tout de même !

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