Tendresse conjugale
Àpeine eut-il ouvert la lettre de sa femme que Deligant resta bouche bée. C’était bien son écriture et sa signature pourtant ! Dès les premières lignes, il chercha à vérifier l’authenticité de cette épître amoureuse et, au bas de la première page, il s’arrêta, pour reprendre haleine, calmer les battements de son cœur.
Il était depuis huit jours à Paris, où il faisait ses achats de l’année. Ce voyage annuel, qui lui permettait d’alimenter son magasin de bonneterie, mercerie, confections et autres marchandises, il l’ajournait, depuis trois mois. La raison en était simple. Célibataire jadis, il consacrait sans déplaisir une bonne semaine à la capitale, où il savait mêler agréablement les affaires aux plaisirs. D’autant plus que, à Romilly, chef-lieu de canton de quatre mille habitants, un bon commerçant, comme un bon fonctionnaire, doit tenir éloignée de lui toute intrigue.
Deligant s’était donc marié. Cet événement datait de huit mois. Il n’avait pas encore eu l’occasion de quitter sa Louise, pendant un seul jour. Comment supporterait elle cette séparation ?…
Il y avait eu entre eux, au sujet de ce départ, une légère dispute. Deligant voulait différer encore ; mais elle lui avait démontré, avec beaucoup de sagesse, que ses intérêts exigeaient qu’il fît lui-même et sans autre ajournement, ses achats, dans les maisons de gros. Puis, quand cela avait été nettement décidé, au moment de prendre le chemin de la gare, elle avait tenté de le retenir, contre toute raison.
Il n’avait pas cédé. En avait-elle été fâchée ? Jusqu’ici, aucune lettre d’elle ne lui était parvenue. Il était dans une anxiété cruelle. Cette anxiété prenait fin. La lettre qu’il avait entre les mains le payait de toutes ses peines.
Mme Deligant ne s’excusait pas de l’avoir fait désirer et Deligant s’en étonnait : mais elle se montrait, en revanche, si douce, si caressante, si amoureuse, en un mot, qu’on ne songeait pas longtemps à ergoter.
L’époux, ravi, avant de continuer, reprit la lecture de la première page :
« Depuis notre dernier baiser, je ne sais comment je vis. Je ne mange ni ne bois : je t’aime. Pas une minute, pas une seconde, je n’ai cessé de penser à toi, à nos étreintes, à nos serments. Ma bouche cherche la tienne, mes bras, dans mon lit de veuve, appellent ton corps.
« Comment oublier les divins instants que je te dois et où tu m’as révélé la passion ? Même séparée de toi, je frissonne toute encore, au souvenir de ces joies, et je les réclame. Il me serait doux de mourir sous tes caresses. Quelle fin plus belle pour une amante ?
« En tout cas, je t’aimerai toute ma vie.
« Je suis née pour toi, je le sens. Cela était écrit. Rien, nulle force au monde ne m’empêchera d’être ta petite femme chérie. Excuse-moi, mon adoré, d’être si expansive en cette lettre ; mais je n’oserais te dire tout cela en face. Tu m’intimides. »
Jusqu’ici, les choses allaient bien. Deligant était certes loin de soupçonner en sa légitime épouse une tendresse aussi exaltée. Sa froideur l’avait même parfois un peu choqué. Il comptait sur le temps pour éveiller en ce joli petit corps une ardeur plus vibrante. Ce n’était donc pas sans surprise qu’il la voyait remuée soudainement par tant de sensualité. Était-il possible que huit jours de veuvage l’échauffassent pareillement ?
Pour la seconde fois, il s’était arrêté, tout songeur ; mais, quand, au verso de la page, Louise évoqua la sévérité de ses yeux noirs, quand, un peu plus bas, il fut question de haute taille et de moustache au vent, Deligant, dont les prunelles étaient d’azur, la taille très moyenne et la lèvre rasée comme celle d’un acteur, Deligant, en mari perspicace, estima qu’il s’agissait d’un autre. La lettre s’était trompée d’adresse. Sa femme le trompait.
Il eut le courage d’aller jusqu’au bout de cette épître infâme, d’en lire et d’en relire les phrases tendres et même impatientes de désirs mal contenus ; puis il décida de partir, toute affaire cessante, pour Romilly. Il allait faire retentir tout le bourg du bruit de sa colère. Près de la gare, il entra dans un bazar et acheta un revolver de gros calibre. À cinq heures, il montait dans le rapide, en savourant sa vengeance prochaine.
Cependant, le principal clerc de M Robinot, notaire, Octave Lesur, en recevant une petite lettre très pot-au-feu, où on l’appelait mon cher époux, où il était question de bas de laine de chaussures et de clientèle, comprit, avec une rapidité qui fait honneur à son intelligence, que cette chère Louise, son ardente maîtresse, venait de faire un gaffe énorme et peut-être irréparable. Il courut au rendez-vous qu’elle lui avait donné la veille. En le voyant exact et si essoufflé, Mme Deligant l’accueillit de son plus charmant sourire ; mais le futur notaire avait le visage, comme le son de la voix, très altéré. Ses gestes étaient incohérents ; du moins ils apparurent tels à l’amoureuse Louise, et ses discours lui semblèrent tout d’abord insensés.
— Malheureuse ! s’écria-t-il, qu’avez-vous fait ? Votre distraction va amener une catastrophe. Je perdrai ma position et vous serez déshonorée.
— Je crois qu’il est fou ! gémit Louise.
— Plût au ciel que je le fusse ! reprit le principal clerc ; mais je ne le suis pas. Lisez plutôt la lettre que vous m’avez envoyée.
Mme Deligant prit le papier des mains tremblantes d’Octave, y jeta un coup d’œil rapide et ne put maîtriser un sursaut d’effroi.
Mais elle était romanesque et brave.
— Il nous tuera tous deux, dit-elle.
— Tudieu, c’est précisément ce que je veux éviter, s’écria l’amant irrésigné.
Il se prit la tête dans les mains :
— Que faire ?
— J’ai trouvé, déclara Louise.
— Tu as trouvé ? Parle, ange de ma vie ! murmura le clerc.
— Quoi qu’il advienne, dit-elle, nie tout énergiquement jusqu’à la mort.
— J’espère bien ne pas arriver jusque-là, du moins quant à présent, répondit Octave ; mais, pour nier, tu peux compter sur moi.
Cela dit, Mme Deligant consulta l’indicateur des chemins de fer.
— Mon cher époux, dit-elle, ne peut arriver ici avant dix heures du soir : nous avons trois bonnes heures à nous ; je t’aime.
Octave Lesur manqua un peu d’entrain. Quant à Louise, la pensée qu’elle serait peut-être bientôt dans les bras du néant redoubla sa tendresse. Elle fut délicieuse.
— Alors, tu ne veux rien me dire ? fit l’amant en quittant l’épouse de Deligant, son ami.
— Rien. C’est inutile. Je te le répète, il faut seulement nier, car il n’est pas douteux que les soupçons de mon mari tomberont sur toi, bien que je ne croie pas t’avoir nommé.
Une dernière fois, ils s’embrassèrent, en se disant, non adieu, mais au revoir.
Deligant arriva à dix heures, sombre et farouche comme Othello, et une main sur son revolver. Il trouva sa femme couchée, malade, et la bonne à son chevet :
— Ah ! vous voilà enfin, mon ami, gémit Louise ; je craignais de mourir sans vous revoir ; mais vous avez reçu ma lettre et vous êtes revenu tout de suite… Vilain jaloux, je savais bien que mon moyen réussirait.
— Comment, murmura Deligant, cette lettre… c’était… ?
— Un piège, pour vous rappeler au plus vite.
— Est-il possible ?
— En douteriez-vous ? En douterais-tu, vilain ? Alors, un amant, moi, au bout de quelques mois de mariage ! Quelle femme serais-je ?
Deligant se détourna et désarma son revolver. Il était honteux.
— Pourtant, dit-il, pourquoi ne m’avoir pas dit la vérité ?
— L’aurais-tu crue ? Ne m’as-tu pas reproché déjà d’être douillette, de me croire volontiers malade ?
— C’est vrai.
— Alors, tu ne serais pas rentré, comme je le désirais, sans retard, ou, si tu m’avais cru réellement fort souffrante, tu te serais tourmenté, mon pauvre chat, et ta petite femme ne le voulait pas !