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Lettre chargée

Augustin Bompard, employé dans les postes et télégraphes, trônait derrière son grillage depuis huit heures du matin, quand il vit s’arrêter, au guichet des mandats et chargements, qui était le sien, un jeune homme fashionable et poli. Celui-ci lui remit une lettre chargée, valeur déclarée : deux cents francs, en déclinant, sans que cela lui fût demandé, ses noms et adresse : Eugène Scott, 43, rue d’Obligado.

Cependant l’employé regardait la lettre d’un air complètement abruti, sans bouger.

— Pardon, monsieur, dit Scott, mais je suis pressé.

— Ah ! vous êtes pressé ; vous êtes…

Il leva les yeux, des yeux vides de pensée, idiots.

— Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? Suis-je une bête curieuse ? reprit le jeune homme élégant, sur un ton rageur. Me suis-je mal expliqué ?

Bompard se pencha sur le livre à souche et machinalement écrivit le nom de l’expéditeur et celui du destinataire. Ce dernier était son propre nom. Les deux cents francs étaient envoyés à sa femme par ce monsieur qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vu, sans doute ; il avait une démangeaison de lui crier :

— De quel droit, à quel titre vous permettez-vous d’adresser une lettre chargée à Mme Bompard ? Est-ce sous prétexte qu’elle est à la campagne, dans sa famille ? Mauvais prétexte, monsieur, c’est moi qui vous le dis, et je suis Augustin Bompard, son mari !

Ce serait aussitôt dans tout le bureau un scandale inouï ; le public s’attrouperait, ses collègues se rouleraient sur leurs respectifs tabourets. Il garda le silence et remit son reçu à l’expéditeur qui haussa les épaules en murmurant : « Ce n’est pas dommage ! » et s’éloigna.

Maintenant la lettre était en possession de Bompard. Il la tourna plusieurs fois entre ses doigts. L’ouvrir, rompre les cachets, la détourner en un mot, c’était grave, ce serait sa révocation, puis la misère.

Pouvait-il pourtant avoir sous la main la preuve de l’indignité de sa femme et la négliger ? Avec les deux cents francs, il y avait, il devait y avoir une lettre dans cette enveloppe, une lettre d’amour.

Louise, sa Lolo, le trompait. Pourquoi ? Il n’était pas beau ; mais il était bon ! Elle aussi était bonne, attentionnée, délicate.

Il avait quelque penchant à la gourmandise. Au lieu de l’en gronder, elle s’ingéniait à lui préparer de petits plats sucrés, ses crèmes favorites, mille douceurs.

Oui, mais cela coûtait et coûtait cher. Les cent vingt-cinq francs par mois qu’il lui remettait n’y pouvaient suffire. Il n’y avait jamais songé. L’ordre le plus admirable et l’économie la mieux entendue ne permettaient aucun extra, avec un budget si maigre.

C’était évident. Il fallait se priver sur toutes choses et toujours Lolo n’en avait pas eu le courage. Il s’attendrissait. Pauvre petite Lolo ! Elle aimait la toilette, aussi ; la toilette lui allait si bien. Elle avait pris un amant, peut-être pour lui plaire davantage, à lui, son mari. Pauvre petite Lolo !

Les larmes aux yeux, Augustin Bompard ouvrit la lettre aux cinq cachets rouges, la lettre inviolable, estampillée par l’administration. Il lui sembla qu’il forçait un coffre-fort. Le papier, en se déchirant, faisait un bruit énorme.

Un court billet accompagnait les deux cents francs.

« Je t’envoie un peu d’argent. Dans quelques jours, t’en enverrai à nouveau.

« Mille baisers de ton

« Eugène. »

— Ton Eugène ! Alors moi, Augustin Bompard, son mari, que suis-je ?

Une voix moqueuse et lointaine, une voix de flûte, répondit :

— Toi, tu es… cocu, parbleu.

Très agité, il se leva, pria un de ses collègues de le remplacer un instant et sortit.

Dans la rue, il avisa au moyen de se venger, sans éveiller les soupçons. D’abord il fallait que la lettre arrivât à son adresse, il le fallait à tout prix. Il entra dans un café, demanda de quoi écrire et examina l’écriture de M. Eugène Scott, pour l’imiter.

Il l’imita parfaitement ; mais, au moment de replacer les deux billets de banque, il se dit :

— Je serais bien bête, moi qui n’ai jamais eu cinq louis d’avance…

Il glissa cent francs dans sa poche et les autres dans l’enveloppe. La lettre ne mentionnait aucune somme, elle faisait pressentir un envoi prochain. Il y avait toute chance pour qu’il ne s’élevât à ce sujet aucune discussion contradictoire. Tranquillement il se rendit à un autre bureau et fit partir leur lettre.

Il croyait n’en plus jamais entendre parler quand, un matin, entra le jeune Scott, toujours élégant.

Comme la première fois, il remit à Bompard une lettre chargée, à l’adresse de l’infidèle, puis :

— À propos, dit-il, j’ai une réclamation à faire. Dernièrement, j’ai envoyé, dans les mêmes conditions, une somme de deux cents francs ; cependant la destinataire n’a reçu que la moitié de la somme. Comment cela se peut-il faire ?

— Cela est impossible, monsieur. On a reçu tout ou rien. Avez-vous l’enveloppe ?

— Non, on l’a déchirée, malheureusement.

Bompard respira.

— Alors, monsieur, fit-il, vous ne pouvez adresser aucune réclamation. La personne a bien reçu, mais elle aura mal compté : les femmes sont si brouillonnes.

— Pas au point de ne voir qu’un billet de cent francs, quand il y en a deux.

— Elles sont si roublardes, alors, si vous préférez, monsieur ; peut-être celle-ci a-t-elle voulu vous taper de cinq louis.

— Eh ! là, vous, l’employé, s’écria Eugène Scott, surveillez vos expressions ; vous ne savez pas de qui vous parlez.

Le mari étouffa un petit rire sec.

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