Un beau garçon
Les hommes ont, pour qualifier ou désigner ceux d’entre eux qui font exception à la laideur constatée de leur sexe, des mots convenus, des expressions dédaigneuses ;
— C’est, disent-ils, en parlant d’un beau garçon, une tête de coiffeur !
Ou :
— C’est une figure de gravure de modes.
Ces phrases toutes faites cachent mal le dépit de la majorité. Il y a purement et simplement là-dessous une jalousie qu’on n’avoue pas.
Il est vrai que les femmes s’en mêlent. Elles déclarent couramment qu’un homme n’a pas besoin d’être beau. Elles plaident en cela, j’imagine, la cause d’un amant, d’un fils, d’un frère et même d’un mari. Elles s’excusent d’avoir si mal choisi ou si mal produit.
Ces façons-là ne m’ont jamais convaincu. Je doute qu’elles trompent beaucoup de gens. Pour ma part, si j’avais eu le choix, j’eusse préféré la tête pommadée d’un joli garçon coiffeur à la trogne de quelques-uns de mes contemporains.
Au jeu de l’amour et du hasard pourquoi dédaignerait-on les atouts ? Et c’en est un, et avec toutes, les grandes, les petites, les boulottes, les maigres, les brunes, les jaunes, les rouges, les jeunes et les vieilles, d’avoir des traits réguliers, des dents blanches et, pour parler un noble langage, du cresson sur la fontaine.
Mon ami Hector Portejoie en est la vivante preuve. C’est le type du beau brun. De haute taille, les cheveux et les sourcils noirs, les yeux larges et fendus en amande, un nez aquilin, une mâchoire forte, avec des dents admirables et des lèvres sanguines. Sa moustache et sa cravate sont toujours très soignées. « Tête de sous-off », affirment les camarades. C’est possible. Ce qui est certain, c’est qu’il a des maîtresses à foison et à l’œil. Il n’a qu’à se baisser pour en ramasser. Il se baisse d’ailleurs assez souvent, car il est de complexité amoureuse.
Il choisit. Quand nous passons à l’heure du déjeuner dans un quartier de couturières et de modistes, comme la rue de la Paix, ces pseudo-grisettes lui coulent d’excitantes œillades. Il en est qui ne se gênent pas pour clamer leur sentiment. « Voilà comme je les aime. » Très souvent encore : « Je me paierais bien ce joli garçon. »
Des fusées de rires accompagnent dans les groupes ces non équivoques réflexions. Hector sourit, daigne parfois se retourner, remercie d’un signe, d’un simulacre de baiser. Parfois, mais rarement, il répond par quelque gaminerie : « C’est loué pour un mois. »
Quant aux femmes du monde, elles se l’arrachent. Il résiste. Il n’y suffirait pas. Mais il joue avec le feu : il flirte. Quelques sentimentales ont compromis pour lui leur honneur et leur situation.
Il ne s’attaque vraiment et à fond qu’aux vertus qui ont pignon sur rue. On dit la place imprenable. Il profite de la première occasion à lui offerte pour se jeter aux pieds de l’inexpugnable. Les serments ne lui coûtent pas.
— Je vous aime, je vous adore. Il n’y a pas de femmes comparables à vous. Ne me désespérez pas.
— Vous dites cela à toutes les femmes, répond la place imprenable.
— Quelle erreur !
— Mme X… Mme Q… et tant d’autres passent pour être ou avoir été vos maîtresses.
— Ou cela est faux… et l’on me calomnie ; ou cela est vrai… et, si tant de bras me sont ouverts, avouez qu’il faut que les vôtres m’attirent irrésistiblement.
Il n’a pas besoin, neuf fois sur dix, d’achever sa phrase ; on lui donne une main à baiser et il prend le reste.
Hector Portejoie ne s’enorgueillit pas de ces conquêtes-là. Les femmes honnêtes, c’est de la Saint-Jean. Le demi-monde est autrement… inabordable, quand on veut être aimé pour soi-même. Il prétend que les grues manquent de sens esthétique. La vérité, c’est que les beaux garçons ne remuent pas plus que les autres leur chair blasée. Elles se bornent donc à être pratiques. L’amour au poids de l’or.
Il en est quelques-unes qui, dans leurs débuts, se montrent expansives, se contentent d’un bouquet après une nuit d’amour ; mais, plus retorses en vieillissant dans la carrière, elles n’acceptent bientôt que de bons marchés.
Portejoie s’en plaint. « Avec ces bougresses-là, dit-il, pas de milieu : on donne ou on reçoit… c’est donc le diable. »
Il m’en a pourtant désigné, dimanche dernier, sur le turf, quelques-unes dont les conditions avaient été moins inacceptables.
Il était amoureux, ce jour-là, de Mlle Ninoche, des Folies-Bergère.
— Il me la faut, dit-il.
Nous l’abordâmes près du paddock.
— Mademoiselle, quand passons-nous une soirée ensemble ?
Elle, qui sait de quoi il retourne, répondit avec hauteur :
— Je n’ai pas de soirée à perdre.
— À perdre ? Oh ! le vilain mot, pour une artiste !
— Que me donnerez-vous ?
— Tout et rien.
— Alors pour la peau ?
— Pour le plaisir, mademoiselle.
Une flamme de passion brille dans les yeux de velours d’Hector.
Ninoche joue d’une main mal assurée avec son éventail.
— C’est bon, dit elle, venez demain soir, nous causerons. Mais chut ! n’est-ce pas ?
— Entendu.
Enfin ! s’écria Hector en me prenant le bras. C’est la troisième tentative que je fais auprès de cette petite grue. Elle y a mis de l’amour-propre et moi aussi.
Ces petits triomphes ont accentué la fatuité que ses amis lui reprochent.
Il s’imagine volontiers que les femmes ont reçu de lui le coup de foudre. Non seulement cela ne l’apitoie pas toujours, mais cela l’irrite parfois et le rend féroce. Les vieilles femmes l’exaspèrent.
Le jour de Ninoche, nous montons en tramway vers la Muette. Nous voilà assis en face d’une sorte de vieille garde très maquillée et manifestement prétentieuse. Elle devait avouer la trentaine. Ses yeux se fixent bientôt sur Portejoie, langoureusement. La voiture cahote, file, s’arrête. La dame, impassible, regarde toujours mon ami. Son indifférence ne la décourage pas. Elle a un sourire de plus en plus expressif.
On stoppe. Alors Portejoie se découvre et, très poliment :
— Je vous demande pardon, madame, mais vous me regardez depuis un bon moment avec une certaine insistance. Est-ce que je ressemblerais à monsieur votre fils ?
Mon ami Portejoie est un mufle.