Après la cavalcade
M. Rimatout, un des gros bonnets du commerce parisien, n’avait pas de secrets pour son ami Édouard Lajon. Celui-ci était fort amoureux de Mme Rimatout, la jolie Estelle, et le lui répétait en toute occasion. Une telle situation était bien faite, on en conviendra, pour serrer de plus en plus étroitement les liens amicaux noués entre ces deux hommes, alors qu’ils n’étaient encore que deux collégiens pas plus hauts que ça.
Mais la preuve qu’il y a d’honnêtes femmes c’est que Lajon, bien qu’il fût beau et très élégant, qu’il eût des cheveux non-seulement bruns, mais touffus, des yeux non seulement magnifiques, mais dominateurs, une fortune non seulement immense, mais dépensée avec une prodigalité de grand seigneur, n’avait obtenu de Mme Rimatout que des promesses vagues et conditionnelles.
Leur dernier entretien sur ce sujet brûlant s’était à peu près résumé ainsi :
— Je vous assure, cher monsieur, que j’aime mon mari.
— Mais, moi aussi, je l’aime, chère madame, ce bon Rimatout, s’était écrié Édouard.
— Eh bien ?
— Je n’entends lui faire aucun mal.
— Lui ôter l’honneur seulement.
— Il ne poussera pas un cri, je vous l’affirme.
— Vous n’êtes pas sérieux. Si j’étais assez malheureuse pour me détacher de Gaston, je me réfugierais dans l’amour maternel et encore, pour en arriver là, faudrait-il que mon mari me fît je ne sais quelles misères.
— Mais il vous en fera, mais il vous en fait, chère madame, soyez tranquille.
— Vous dites ? Mon mari est parfait, monsieur.
— Très bien, madame, je ne veux pas vous enlever de si chères illusions.
Ils s’étaient quittés assez froidement, ce jour-là, et Lajon se promettait bien de les enlever, et même de les arracher, et même de les massacrer et de les piétiner comme raisins en cuve, les illusions de la femme légitime de son bon ami Rimatout. Seulement il s’agissait d’être adroit, de n’en avoir pas l’air, tout en frappant un grand coup.
Mlle Délia, jeune acrobate du Cirque d’Automne, ne demandait pas mieux que de servir les voluptueux desseins d’Édouard Lajon, pour peu que celui-ci, qui avait un pied ou deux dans la presse, lui fît quelque réclame dans l’Écho des Théâtres. L’occasion ne devait point tarder à s’offrir.
On arrivait aux Jours Gras. Une des ambitions de Délia était de figurer dans le cortège officiellement organisé. Elle s’en était ouvert à son amant Rimatout, qui avait fait la sourde oreille, ne voulant rien demander, ni de près, ni de loin, au gouvernement. C’était un fidèle impérialiste, par cette raison, qui en vaut une autre moins bonne, que son grand-père avait été un des cent-gardes.
Mais Lajon était là et, sachant le désir de Délia, il lui promit une figuration importante dans la suite du Bœuf Gras.
Elle serait, par exemple, une des fleurs du char de l’Horticulture et les journaux proclameraient, le lendemain, en la désignant par son nom, qu’elle était la plus jolie.
Voilà notre Délia au septième ciel.
— J’aurais, en revanche, une petite requête à vous adresser, insinua Édouard.
— Tout ce que vous voudrez, mon ami.
— Vous savez que je suis très amoureux de Mme Rimatout, la femme de votre amant. Lorsque, il y a trois semaines, je vous proposais de m’aider dans une petite combinaison vous me répondîtes que vous ne teniez pas suffisamment, entre vos délicieuses petites serres, le cœur de mon ami. Le tenez-vous, aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, je le tiens, répondit nettement Délia, et, si vous le voulez, je vous enlève ce gêneur, le Dimanche Gras, après la procession et je le garde à dîner, et je le retiens encore après. Est-ce suffisant ?
— Ça ne me paraît pas trop mal, pour un début.
— Alors, c’est convenu. Le cortège passe sous les fenêtres de Rimatout. J’agite mon mouchoir. Cela signifie, pour vous, qu’il n’y a rien de changé, pour lui, que je l’aime et que je l’attends. Il ne vous reste qu’à vous faire inviter à une des fenêtres de votre ami. Rien ne vous est plus facile, n’est-ce pas ? que de jouer, auprès de Mme Rimatout, de cette petite pantomime du mouchoir, laquelle, si vous le voulez bien, ne saurait lui échapper.
— J’ai compris et vous êtes un ange.
— Alors embrassez-moi ; vous serez bientôt mon beau-frère ou vous êtes un grand niais.
Dans l’après-midi du Dimanche Gras, toute la famille Rimatout était à ses fenêtres, dans l’attente du cortège On avait invité trois amis dont Édouard Lajon. Celui-ci avait bien manœuvré, si bien qu’il se trouvait seul avec la jolie Estelle, à la fenêtre de la chambre à coucher, tandis que Rimatout et ses deux enfants occupaient celle de la salle à manger et les invités, celles du salon. Je m’empresse d’ajouter, pour rassurer le lecteur que toutes ces pièces communiquaient entre elles et que Lajon pouvait tenter quelques tripatouillages de la main à la main, mais rien de plus.
Il ne s’en priva point, à vrai dire, trouvant précisément Mme Rimatout en beauté, par ce jour quasi-printanier. Le soleil était de la fête. Il jouait dans les cheveux d’Estelle, y mettait des tons roux éclatants, il riait aussi dans ses yeux clairs, en faisait de merveilleux saphirs, de même qu’il ajoutait à l’irradiante blancheur de ses dents, diadème inappréciable, irréprochablement posé sur l’écrin grenat des gencives.
Mais voici le cortège, c’est, de loin, un mélimélo de toutes couleurs, chars enrubannés, chevaux caparaçonnés, casques et hallebardes dominés par la mouvante structure des chars. Le plus gracieux est, sans contredit, celui des fleurs, où de jolies filles, en robes safran, émergent de camélias énormes, tandis que volète autour de leurs têtes un essaim de papillons diaprés. Elles envoient de gracieux saluts. On les acclame. Sous les fenêtres de Rimatout, l’une d’elles se trémousse, plus que toutes, ses yeux fixent son amant, sa main gauche agite frénétiquement un mouchoir, sa droite détache des baisers, toujours et toujours, tant que le char reste en vue.
— C’est à vous que s’adressent ces démonstrations ? demande sèchement Estelle à Édouard Lajon.
— Pas précisément, chère madame, mais peut-être à quelqu’un qui n’est pas loin d’ici et qui vraisemblablement ne tardera pas à nous quitter. Faites mine de n’avoir rien vu.
Bientôt, en effet, Rimatout déclarait qu’il éprouvait un besoin de remuer. D’ailleurs il ne serait pas mauvais qu’il allât jusqu’à sa maison de commerce jeter un coup d’œil sur le courrier.
— Comme tu voudras, répondit Estelle.
Et elle pria ses amis de rester encore. Ceux-ci, au bout d’une heure, dessinèrent un mouvement de retraite. Mme Rimatout ne retint que M. Lajon, désireuse de connaître le mot de l’énigme. Sans se faire prier, Édouard demeura. Il était bien involontairement au courant des infidélités de Gaston. Il savait par hasard que la maîtresse de Rimatout figurait dans le char des Fleurs et qu’elle et lui devaient dîner ensemble. Effectivement, il était six heures à peine et Mme Rimatout recevait un mot de son mari. Retenu pour une cause imprévue. Il demandait qu’on ne l’attendit point avant une heure avancée de la soirée.
Estelle se montra vivement irritée d’un pareil sans-gêne.
— Tout est fini, s’écria-t-elle, entre cet homme et moi.
Édouard pensait alors que ça pourrait commencer entre eux.
— Mes enfants n’ont plus de père, désormais !
Lajon se jeta aux pieds de la jolie jeune femme en murmurant :
— Et moi, Estelle, ne suis-je pas là, prêt à leur en tenir lieu, prêt même à leur donner des frères et sœurs, à ces pauvres enfants ?
— Tout beau, jeune homme, fit Mme Rimatout, avec un fin sourire et tout en aidant Édouard à se relever, il y a moyen de se venger sans pousser si loin les choses.
— C’est juste, confirma l’amoureux ravi, Boileau l’a dit : il faut savoir se borner.
Alors, en laissant couvrir sa main de menus baisers, « Nous nous bornerons », répéta Mme Rimatout.