Entre amies
Alice du Tilleul sonna sa femme de chambre et lui dit :
— Kate, je n’y suis pour personne, excepté pour un grand brun qui a des yeux bleus et une barbe noire.
— M. Albert Muffendi… Bien, madame.
— Qui vous fait croire… ?
— Je ne vois pas d’autre monsieur avec de la barbe qui vienne ici. Du reste, j’ai bien remarqué que madame en tenait pour M. Albert.
— Vous dites ?
— Je dis que madame a raison, car c’est un très bel homme, et moi-même…
— Et vous-même, mademoiselle Kate ?
— Si je n’étais pas une fille honnête, je m’en laisserais bien conter par celui-là. Dame, on est domestique, mais on n’est pas de bois, madame.
— C’est bien, rentrez à l’office et observez la consigne.
Kate se retira, mais de méchante humeur. En vérité, ces maîtres sont extraordinaires ! Il n’y a rien de trop beau, ni de trop bon pour eux et ils trouvent mauvais qu’on ait, soi aussi, du goût et des passions. C’est donc pain bénit quand on peut se venger.
Tandis que maugréait sa servante, Alice du Tilleul, assise en un fauteuil Louis XVI auquel s’adjoignait à volonté un tabouret pour faire chaise-longue, cherchait une pose à la fois décorative et impressionnante.
Elle avait pour le gentleman Albert Muffendi un fort béguin. D’abord il était beau, de superbe allure orientale, il avait le teint mat et les dents éclatantes de blancheur. Sa barbe épaisse, longue et bien peignée, lui donnait l’air d’un prince assyrien. Il parlait d’une voix lente, avec des gestes majestueux. Son tailleur savait l’habiller à sa taille, je veux dire d’une façon spéciale, adéquate à la noblesse de sa stature. Il n’était jamais à la mode : il donnait toujours l’impression qu’il la devançait. On le disait en outre extrêmement riche, — comme tout étranger de distinction.
Alice avait encore une autre raison particulière et très féminine de vouloir cet étranger. Deux de ses meilleures amies le guignaient. C’est toujours fort agréable de faire une rosserie à une intime. Cela n’allait pas tarder.
Elle trouva la pose convenable, ni assise, ni couchée. Elle montrait ce qu’elle voulait de sa jambe soutenue par le tabouret. Le buste légèrement incliné permettait au regard de pénétrer dans le mystère palpitant du corsage. Les femmes du monde en montrent dix fois plus au bal à des inconnus, mais une demi-mondaine qui se respecte sait se décolleter avec mesure.
Il est vrai que cette parcimonie n’est qu’une excitante habileté ; elle a pour but de faire venir l’eau à la bouche, si je puis m’exprimer ainsi.
Dans ce cas particulier, Alice, avec son instinct féminin, touchait très juste. Albert Muffendi qui, s’il n’était pas d’origine asiatique, avait longtemps vécu en Orient, devait s’échauffer beaucoup moins devant la pure beauté plastique qu’aux approches d’une élégance toute parisienne, à l’aspect d’un corps de femme, à la fois souple et ferme, intangible et désirable, dans la cuirasse chatoyante du corset revêtu d’une étoffe de soie, pour l’œil pleine de caresses comme pour les doigts qui la frôlent.
Son billet était fort précis : « Puisque vous voulez bien m’y autoriser, la plus belle des amies, je serai chez vous à cinq heures et à votre entière disposition. »
Dans quelques minutes il serait là. Elle comptait le conduire au cabaret et lui donner ensuite une hospitalité écossaise.
On sonna. Il était en avance. Alice saisit vivement un volume sur la table proche et, un doigt entre les pages, abandonna sur ses genoux le livre commencé. Son attitude était rêveuse, sa bouche une fleur, son regard baigné de suavité.
Blanche d’Églantine entra.
— Comment ! toi ?
— Oui, je sais, ce n’est pas moi que tu attendais. Vraiment, ma chère, ta femme de chambre est unique. Encore un peu, il m’eût fallu la croix et la bannière pour entrer chez toi. La consigne ! la consigne ! comme si elle existait pour moi, entre nous qui n’avons pas de secret l’un pour l’autre. N’est-il pas vrai ?
— Voyons, embrasse-moi.
— Avec plaisir, ma chérie.
— Tu as l’air tout drôle. Qu’as-tu donc ?
— J’ai en effet rigoureusement défendu ma porte.
— Kate n’avait alors qu’à me répondre que tu étais absente. Mais non… elle avoue que tu es là, et seule. Alors, tu comprends, ça me paraissait raide…
— C’est un tour qu’elle me joue, celle-là, répondit Alice à mi-voix.
— Ainsi, je te gêne.
— Ce n’est pas moi que tu gênes.
— C’est bien, je m’en vais ; mais pas avant de t’avoir dit ce que je pense de ce beau rastaquouère dont nous causions l’autre jour.
— Eh bien ?
— C’est un eunuque, ma chère.
— Tu en es sûre ?
— Voyons, il me fait la cour depuis des semaines. Je lui envoie hier un billet tout à fait encourageant, pour lui ouvrir ma porte, ce soir, et ce Joseph se défile. Il me télégraphie tantôt que des engagements antérieurs ne lui permettent pas de se rendre à mon rendez-vous. Comment trouves-tu cela ? Pour moi, ma chère, cet homme-là se donne l’air de rechercher les femmes, mais… de loin.
— Tu vas cependant le voir de près, répondit Alice, qui venait de percevoir une faible résonance du timbre.
Effectivement, Albert Muffendi, plus brun, plus magnifique que jamais, fut introduit. Avec un flegme tout oriental il baisa les mains de ses deux belles amies et leur demanda avec tranquillité des nouvelles de leur chère santé.
— Telle est donc la nature de vos engagements antérieurs, cher monsieur, observa Blanche.
— Belle nature, n’est-ce pas, mademoiselle ? répliqua Muffendi, qui savait assez de français pour jouer sur les mots.
Et il ajouta, avec un aplomb naïf :
— J’ai reçu la lettre de Mlle du Tilleul deux heures avant la vôtre… autrement, je vous aurais donné la préférence.
— Grand merci, cher monsieur, s’écria Alice.
Mais Blanche, que la réponse mettait en belle humeur, essaya de calmer son amie.
— En définitive, tu triomphes… modestement, mais tu triomphes. De quoi te plaindrais-tu ?
Albert Muffendi affirma :
— Je vous aime beaucoup toutes les deux.
Était-il bête sans le faire exprès ou faisait-il exprès d’être bête ? Alice en était quelque peu stupéfaite et paralysée, se promettant bien d’ailleurs de lui faire payer cela un jour. Lui, lisant quelque étonnement dans leurs yeux, déclara :
— Il ne faut pas oublier que je ne suis pas français.
— Ça se voit bien, s’écria, presque malgré elle, la maîtresse de céans, tandis que souriait la jolie Blanche.
Muffendi lui prit la main.
— Vous êtes donc pour moi, fit-il.
Alors d’Églantine se leva.
— Maintenant, je n’ai plus qu’à vous laisser, les amoureux, dit-elle.
Et, se tournant vers Albert :
— Alors, à bientôt, n’est-ce pas ?
— Quand il vous fera plaisir, mademoiselle.
Alice se contenait ; mais, à part soi, traitait son oriental de sale rastaquouère. Ah ! s’il n’avait eu de si rayonnants yeux bleus, une barbe noire ébène et surtout… la réputation d’un nabab, comme elle vous l’aurait planté là, en le faisant reconduire par sa femme de chambre ! Au contraire, elle souriait, pour montrer ses dents, cambrait les reins, pour faire saillir le buste, avait des gestes félins, des regards enveloppants, sortait tout l’attirail de la distinction acquise et toute la mimique de sa sensualité de commande, jouait en conscience son métier de femme comme il en faut.
Blanche et elle, sur le palier (car difficilement le trio consentait à se désunir) s’embrassèrent avec effusion. Mlle d’Églantine, enfin, se décida à descendre quelques marches et alors elle se retourna, des baisers encore au bout des gants, et lança ces quelques mots de bienveillance attendrie :
— Amusez-vous bien mes enfants, et surtout, hein ? pensez à moi !