‹ Le Diable au corpsChapitre 18 sur 29 · Le mauvais gendre

Le mauvais gendre

Ce célibataire farouche, intraitable, endurci, voire même coriace, de son nom de Gustave Sabin, aurait bien juré cent fois qu’il n’entrerait jamais dans la confrérie des maris.

Ces serments-là valent ceux des ivrognes et de beaucoup de nos immortels du corps qu’académique on nomme, selon l’expression d’un poète amoureux de la cacophonie. Combien écrivirent sur l’illustre compagnie, dont le sein leur devait être cher plus tard, de dédaigneuses phrases ! Combien aussi affectèrent une répugnance invincible pour cette institution surannée du mariage dont ils devaient faire un jour le plus bel ornement !

Quand il eut jeté à tous bouts de champs (et le terme n’est pas déjà si impropre, lorsqu’il s’agit d’un rural comme Sabin) le feu de sa première jeunesse, Gustave inclina vers les joies saines du foyer. Ce qui le retenait, maintenant que la trentaine avait sonné, c’était beaucoup moins la haine du mariage en soi que la crainte du cocuage.

Il s’enquit alors d’une petite fille bien sage, élevée sous la jupe maternelle. Il la trouva. Elle était orpheline de père, elle s’appelait Eulalie Lacassage et n’avait ni hanches, ni dot, ni nichons ; mais elle aimait beaucoup sa mère et paraissait douce comme une agnelle.

C’était une enfant gâtée, pas plus bête qu’une oie en somme et qui convenait parfaitement à un vieux garçon égoïste et autoritaire comme celui qui nous occupe.

Aussi l’ex-champion du célibat brava, non sans courage, non seulement les quolibets de toute une petite ville pour épouser, le 11 mai 18… Mlle Lacassage. Mais il accepta dans son intérieur la présence d’une belle-mère qui passait pour une mégère inapprivoisable.

Lajoie fut universelle. On en gaussa longtemps. Il n’entendit rien, tout à la pensée de tenir dans ses bras cette vierge effilée que les méchants comparaient à la hampe d’un drapeau.

La sveltesse n’empêche pas les sentiments, sans doute, car ils s’aimèrent, et cela si ostensiblement qu’ils excitèrent l’envie parmi leurs compatriotes. Ce fut surtout parmi les vieilles filles laissées pour compte une de ces haines mêlées de dépit qui ne pardonnent pas. Elles s’ingénièrent à troubler le bonheur trop parfait de ce couple modèle. Les lettres anonymes que reçut Eulalie et qui lui dénonçaient son mari comme un coureur, parlaient de ses anciennes maîtresses et prévoyaient de futures débauches, toutes ces petites lâchetés émanaient de demoiselles vexées ayant coiffé et recoiffé sainte Catherine.

Mme Sabin traitait ces missives avec le dédain qu’elles méritent en les jetant au feu, sans en dire mot, toute à sa joie d’aimer et d’être aimée, en dépit des méchants.

Le vrai point noir du mariage était Mme Lacassage mère. Celle-là, était envahissante, encombrante, insupportable. Elle entendait régenter son gendre comme sa fille.

Celui-ci patientait par égard pour Eulalie ; mais se réveillait en lui par instants sa vieille aversion du mariage en général et de la belle-mère en particulier. En parlant des ingérences et des prétentions de Mme Lacassage, il avait des violences de geste à tout casser, et, dans les yeux, des éclairs annonçant la foudre.

Il rentra un jour du Palais de justice dont il était le greffier, dans une colère terrible et prit sa femme à part.

— J’apprends, dit-il, et cela suffit à me rendre ridicule aux yeux de tout le monde, que ta mère vient chaque matin coucher dans ton lit et clabauder contre moi.

— C’est vrai, répondit Eulalie, ma mère et moi, depuis la mort de papa, avons toujours couché ensemble, car j’étais fort peureuse, étant petite ; alors maman est contente de venir un peu à côté de moi, comme au temps où j’étais jeune fille. Il n’y a pas de mal à cela.

— Sans doute il n’y a pas de mal, mais c’est grotesque et assez peu convenable en somme qu’une mère vienne prendre la place de son gendre dans le lit conjugal. J’entends qu’elle perde cette habitude au sujet de laquelle on fait les gorges chaudes. J’ai l’air de n’être rien dans cette maison et j’entends y être le maître. Tu diras cela à ta mère.

— Tu le lui diras, répondit Eulalie, d’autant plus, mon chéri, qu’après ton départ pour le Palais je suis quelquefois un peu fatiguée et je préférerais dormir plutôt que de bavarder avec maman.

Là-dessus, étant bien d’accord, ils s’embrassèrent. Ce fut alors qu’une idée assez drôle vint à l’esprit calmé de Sabin.

— Il y a un moyen, dit-il, de donner à ta mère, sans rien dire, une leçon qui lui ôtera l’envie de recommencer. Demain, je simulerai mon départ et je resterai dans notre chambre.

Eulalie aurait bien voulu épargner à Mme Lacassage la petite humiliation que lui mijotait un gendre malicieux, mais elle n’en trouva pas le moyen.

Le matin, Gustave, au lieu de s’en aller, se cacha dans la ruelle. Aussitôt, on entendit la voix de Mme Lacassage, puis le petit dialogue suivant :

— Eulalie !

— Maman ?

— Gustave est parti ?

— Oui, maman.

Et la belle-mère fit son entrée, opulente et peu drapée, en chemise de nuit. Eulalie lui laissa la place au bord du lit. Sabin retint son souffle. Le sommier, sous le poids de la grosse dame, gémit profondément.

Mme Lacassage paraissait justement en veine d’indiscrétion. Elle adressa à sa fille plusieurs questions qu’elle n’interrompit que pour donner libre cours à un épanchement physique que la nature non seulement ne réprouve pas, mais impose à toute créature. Ce besoin normal satisfait, dont aucun détail n’échappa à l’ouïe, sinon à la vue de Sabin, la bonne mère reprit son petit interrogatoire :

— Ah ! çà ! ma chère enfant, je ne t’ai jamais demandé si ton mari remplissait bien ses devoirs.

— Religieux, maman ?

— Non, petite sotte, conjugaux. Tu me comprends bien ? Est-ce qu’il t’aime enfin ?

— Mais certainement, maman, répondit Eulalie qui aurait bien voulu être ailleurs.

— Ah ! tu m’étonnes. C’est qu’il me paraît un peu mou, ton mari, ce n’est pas une nature. Sa réputation était surfaite. Tu as vu comme je l’ai maté !

— Oui, vraiment, fit l’autre, qui surgit de sa ruelle comme un diable d’une boîte de jeu.

La belle-mère, en face d’un crocodile prêt à la happer, n’aurait pas jeté un cri plus effrayé, ni fait un bond plus cocasse dans le milieu de la chambre. Et, tout en se précipitant vers la porte, vexée et rouge de colère, elle laissa siffler entre ses dents cette menace maternelle :

— Vous me le paierez cher, mes enfants, très cher, et vous n’êtes pas prêts de me revoir.

Sabin bondit à son tour derrière elle et cria dans le corridor :

— À ce compte là ce sera encore pour rien, belle-maman !

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