‹ Le Diable au corpsChapitre 19 sur 29 · Réciprocité

Réciprocité

Ils étaient tous deux au milieu du salon, dans l’ombre crépusculaire, où leurs silhouettes commençaient à se confondre.

Mme Advise s’était levée pour sonner et demander qu’on allumât les lampes. Lui, en arrêtant son bras, d’une voix impérieuse et douce, l’adjurait d’exaucer son obsédante prière :

— Hélène, dites que vous consentez, que vous viendrez demain chez moi, dans cet entresol loué pour vous, tout plein de vous, où tant de fois s’est prolongée mon inutile attente de votre chère présence.

Mme Advise hocha la tête :

— Vous attendrez une fois de plus demain, mon cher monsieur de Varenne ; je ne suis pas encore résolue décidément à cesser d’être une honnête femme. Le métier ne m’amuse pas, c’est bien certain, autrement je ne vous autoriserais pas à venir me voir un jour qui n’est pas mon jour, au risque de me compromettre aux yeux de mes gens, je ne m’attarderais pas au Parc Monceau pour ouïr votre rengaine amoureuse, dont je ne crois pas un mot, mais qui me fait plaisir tout de même. Nous avons tant besoin d’être aimées, nous autres femmes !

— Hélène, ma chère Hélène… mais je vous aime, moi, comme vous n’avez jamais été aimée, comme vous ne le serez jamais.

— Des mots ! La preuve de cela, où est-elle ? Montrez-la. Votre sincérité même n’est pas une garantie, puisque vous avez l’inconstance dans le sang, messieurs les hommes.

— Mais, puisque je vous jure…

— Mon mari aussi avait juré, cependant…

— Il vous trompe. Vous en convenez, enfin !

— Non pas ; je dis seulement qu’il est devenu froid, indifférent, fantasque, et que je vaux mieux que cela.

— Eh bien ! moi, Hélène, je vous dis, je vous répète qu’il vous trompe. Il me répugne d’employer une pareille arme contre Advise, qui est mon ami ; mais je dois cet hommage à la vérité : il vous trompe.

— Vous étiez bien bon de le ménager. Et alors, avec qui Raymond me trompe-t-il ? Avec une danseuse ou une femme du monde, une cocotte ou une blanchisseuse ?

— Je ne saurais préciser. La femme m’est apparue très peu, montant en voiture prestement, lui derrière. C’est lui que j’ai bien regardé, pour être sûr de ne pas me tromper, et je n’ai aucun doute. J’ai même passé si près d’eux que je pourrais vous dénommer le parfum dont se sert la compagne de votre mari : c’est aussi celui de ma femme.

— J’en suis ravie ; mais tout cela ne me convainc pas encore. Il faut que je constate par moi-même. Je l’espionnerai, je fouillerai dans ses poches. Et après…

— Après, vous serez à moi, Hélène ; il y va de votre dignité.

— Après, dame, je verrai. Votre femme est mon amie intime et j’ai, comme vous, des scrupules Elle ne m’a pas fait de mal, pourquoi lui volerais-je son mari ?

— Du moment qu’elle l’ignore. Et elle l’ignorera, je vous assure.

— Vous êtes prudent, mes compliments ! Vous savez aussi jouer la comédie, parfait ! Je serai devenue votre maîtresse et votre tendresse pour Louise demeurera aussi assidue, aussi probante que par le passé. Avouez que ces choses-là sont drôles et que, si une femme réfléchissait un peu à tous ces dessous de l’adultère, elle ne tomberait jamais, surtout dans les bras d’un homme marié.

— Hélène, vous vous tourmentez à plaisir ; à les regarder de trop près, les choses se dépoétisent, se déforment. Aimons-nous, tout simplement ; le reste n’est rien. À demain, n’est-ce pas ? Je vous attendrai.

Mais Mme Advise poussa doucement de Varenne vers la porte :

— Vite, partez : c’est l’heure où mon mari rentre. Il ne faut pas qu’il vous trouve ici.

Tout de même, elle prit le temps d’abandonner au visiteur et ses yeux, et sa nuque, et le coin de sa bouche adorable qu’il baisa follement, avant d’entrer dans l’antichambre.

Le charme d’Hélène résidait en l’impeccable goût, en la distinction élégante de ses toilettes et en l’alliciante franchise d’un sourire qui signalait des lèvres finement ourlées et découvrait des dents beaucoup plus belles que des perles. Elle n’était ni plus ni moins vertueuse que tant d’autres. Elle avait flirté beaucoup, sans arrière-pensée, et fût certainement restée fidèle à un mari attentif et amoureux. Mais Raymond Advise était passionnément occupé d’une autre femme, inférieure à la sienne à tous points de vue, dont le seul avantage, dont l’unique qualité personnelle était d’appartenir à un ami. Peut-être avait-elle aussi un autre attrait, celui d’être nettement libertine, dénuée de désintéressement et de pudeur. Il y a des amants que de telles natures séduisent.

De Varenne était à peine arrivé dans la rue et jetait vers les fenêtres de Mme Advise un regard de troubadour que celle-ci retournait déjà avec énergie toutes les poches de son mari. Cet exercice la mit bientôt en possession d’un mignon billet odorant dont elle n’ignorait ni le parfum ni l’écriture.

Son anonymat n’empêchait point qu’elle reconnût, dans ces lignes brillantes et échevelées, la calligraphie d’une amie.

Elle se mit à rire, à rire éperdument en secouant la tête : « Elle est bien bonne, bien bonne ! » Une seconde lecture de ce billet d’amour ne lui parut point superflue ; mais, cette fois, s’attachant davantage au sens des détails, Hélène ne put s’empêcher de rougir. Et, s’il y avait de la colère dans cet afflux de sang empourprant ses joues, il y avait aussi une légitime pudeur.

Elle murmura : « Ah ! la sale ! » et froissa le papier avec dégoût.

Au dîner, M. Advise fut, ce soir-là, lardé de cent coups d’épingle dont il n’osa se fâcher. Hélène cita plusieurs fois sa maîtresse de la façon la plus désobligeante, affirma qu’on lui prêtait plusieurs amants, attendu que Messaline n’était à côté d’elle qu’une petite fille.

— Tu es charmante pour tes amies, toi.

— Encore plus qu’elles ne le sont avec moi, j’imagine.

Elle lui dit cent autres choses semblables ; mais il n’osa s’aventurer avec elle sur ce terrain brûlant, surtout avant d’avoir vu celle que sa femme attaquait avec si peu de mesure. Il se contenta de hausser les épaules.

Cette attitude exaspéra Mme Advise et elle jura de se venger. Le lendemain, à trois heures, elle frappait à l’entresol de son ami de Varenne. Il exprima une joie sans bornes, baisa le front et les pieds de la jeune femme, mima la plus extravagante folie amoureuse.

Pendant quelques minutes, elle le laissa faire ; puis, comme il roulait des yeux désorbités et répétait, comme si le cœur lui sautait aux lèvres : « Je suis heureux, Hélène, immensément amoureux ! » Mme Advise, tranquille, souriante, immobile, jetant d’un geste indifférent ses gants sur la table, lui répondit :

— Il n’y a vraiment pas de quoi, mon ami.

Il protesta :

— Mais si, je vous jure, je me sens transporté d’une joie infinie.

— Il n’y a pas de quoi, affirmèrent de nouveau les lèvres d’Hélène Advise, car, si je suis ici, mon ami, c’est que mon mari nous trompe avec votre femme !

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