Une aventure
Pour se rendre au mess, Hector Belmontet, lieutenant au 7 hussards, à Vanon, passa, ce jour-là, par une sorte de venelle en pente, qui lui parut être le chemin le plus direct.
Il n’eut pas à s’en repentir. Au premier étage d’une maison, d’allure très convenable, deux yeux braqués sur lui, deux yeux de la couleur de son dolman, l’accompagnèrent jusqu’au débouché de la grand’rue. Ils appartenaient à une fort belle personne, autant qu’un rapide coup d’œil lui permit d’en juger, et le sourire épanoui, aux lèvres rouges, ne démentait point la caressante hardiesse du regard.
Qu’était cette femme ? Une vulgaire fille de joie en embuscade ? Non, Belmontet était connaisseur trop fin pour se tromper à ce point. À coup sûr, cette honneste dame n’était pas une autre Lucrèce, et, s’il lui avait fallu ne point survivre à ce qu’il est convenu d’appeler le déshonneur, il y avait toute apparence qu’elle serait morte depuis longtemps, car, enfin, une femme comme il faut ne cherche pas à troubler ainsi, à première vue, un hussard.
Sans être aussi farouche que la femme de Tarquin, cette alliciante inconnue devait encore, lui semblait-il, mériter un demi-respect.
Le lieutenant Hector Belmontet n’était arrivé dans sa nouvelle garnison que depuis quarante-huit heures et savait déjà que la cité vanonaise, composée, au point de vue féminin, de bourgeoises timides et de dévotes captées par le clergé, n’offrait aucun espoir aux natures éprises d’aventures amoureuses. Non seulement il n’y avait rien pour le dessert, mais il était difficile de faire face à la nécessité. Les demoiselles du demi-monde étaient laides et les petites ouvrières vertueuses ou surveillées très étroitement.
Àmesure qu’il approchait du mess, les yeux de la dame du premier lui paraissaient plus beaux, plus étincelant son sourire… et surtout plus précieux. Il aimait à supposer que ses camarades n’avaient jamais eu l’occasion de passer dans cette ruelle. Il imaginait même délicieusement que c’était là une pauvre épouse enfermée par un époux jaloux, jamais admise à mettre le pied dehors, et qu’elle l’avait regardé comme le captif regarde la lumière du fond de sa geôle.
Il résolut de faire sa petite enquête, sans éveiller les soupçons des camarades, surtout sans les jeter sur la bonne piste.
L’aubaine pouvait être trop exquise. Il se la réservait généreusement à lui seul.
Avec un peu d’habileté, il saurait ce qu’il brûlait déjà d’apprendre. De quoi, si ce n’est de femmes, pouvait-on parler au déjeuner, devant un nouveau venu ?
« À moi, Machiavel ! » se murmura-t-il, au seuil de la salle à manger. Ses projets de machination tombèrent à l’eau tout de suite.
Hector avait retrouvé là, au 7 hussards, un ancien copain de Saumur. Celui-ci, dès les hors-d’œuvre, mit carrément les pieds dans le plat…
— Quel chemin as-tu pris, pour venir de chez toi ? fit-il.
Prudemment, Belmontet répondit :
— J’ai continué ma rue, pour gagner la place d’armes.
— Eh bien ! moi, mon vieux, je vais t’en indiquer un autre plus court et plus agréable.
— Parle.
— C’est la venelle Saint-Martin.
Un rire sonore courut le long de la table.
— Et qu’a de si particulier cette venelle ?
— Elle donne asile, mon bon, à une des plus jolies personnes de Vanon, pour ne pas dire à la seule qui soit vraiment belle, car, chez elle, la splendeur des formes égale, si elle ne la surpasse point, la grâce du visage. Et, qui plus est, d’un accès étourdissant, quand on lui plaît : une porte ouverte.
— Et le tarif ? demanda Belmontet.
— À l’œil, mon ami, à l’œil, car tu te méprends considérablement, je le vois, sur la qualité de ladite personne, bête comme un veau, mais désintéressée et honorable ; c’est la femme du bedeau, Mme Couchot… de son prénom : Irma.
— Et vous me disiez tous, hier, que cette garnison était sans ressources.
— Je te cite là l’occasion unique… unique, entends-tu ? Nous sommes ici quelques-uns pour la vouloir prendre au cheveu et quelques-uns qui l’ont prise et ne demandent qu’à repiquer. Mais la belle a ses caprices. Quand une tête ne lui revient pas, il n’y a rien à faire. Je ne serais pas étonné que tu fusses son type ou un de ses types. Crois-moi, passe quelquefois par la venelle Saint-Martin et ouvre l’œil.
Le lieutenant Hector Belmontet sourit et acheva son déjeuner distraitement. Il pensait aux larges yeux de la femme du bedeau et sentit bondir dans sa poitrine un cœur de conquérant. Volontiers il eût remis à un autre jour la chevauchée convenue avec les camarades pour cette après-midi-là. Mais quel prétexte invoquer ? Il fallait se résigner à attendre.
L’impatience de revoir l’alléchante Mme Couchot s’était emparée de lui, allait grandissant.
Il savait par expérience qu’en toutes choses il est imprudent de remettre au lendemain ce qui peut être fait la veille. Pour les affaires sérieuses, passe encore ; mais, en amour, jamais !
Il avait eu la grande chance de voir la belle Mme Couchot. Il fallait profiter de cette veine, repasser dans la venelle et la saluer respectueusement au passage, si elle le gratifiait, comme tantôt, d’un gracieux et engageant sourire.
Aussi n’y manqua-t-il pas, dès sa promenade terminée. Laissant son cheval aux mains de son ordonnance, il s’engagea résolument dans la petite rue. Son cœur d’homme battait plus fort que n’eût battu son cœur de soldat dans une charge.
Ses éperons sonnaient sur le pavé. Ce moyen d’attirer l’attention lui réussit. La belle Irma Couchot parut à sa fenêtre. Elle avait son même regard attirant et énigmatique, sous lequel Belmontet passa, comme un oiseau fasciné. Mais soudain, sans réflexion, en un acte purement impulsif, le lieutenant tourna court et gravit les deux marches qui accédaient à la maison, s’engagea dans le corridor, et monta l’étroit escalier, jusqu’au premier,
Qu’allait-il faire ? Qu’allait-il dire ? Il ne savait pas. Il savait seulement qu’une force très puissante le poussait vers une femme très belle. Une porte s’ouvrit. Cette femme était devant lui. Sans un mot, elle s’effaça. Sans un mot, il entra, lui prit les mains, l’attira vers lui. Leurs lèvres muettes s’unirent dans un baiser, suivi de beaucoup d’autres, pareillement silencieux.
Belmontet quitta sa nouvelle maîtresse sans lui avoir adressé la parole et, bien que l’aventure lui parût extraordinaire et plaisante à conter, il eut, le soir, au mess, quand le nom de Mme Couchot vola sur les bouches, la galante discrétion de garder le silence. Ce ne fut que longtemps après qu’il s’en départit, avec plaisir du reste, parce qu’Irma avait conté l’histoire elle-même.