‹ Le Diable au corpsChapitre 3 sur 29 · Rouerie d’une ingénue

Rouerie d’une ingénue

Le courrier du matin jeta M. et Mme Bourrillon dans une agitation peu ordinaire. Il contenait une lettre du baron Hector des Rouelles, lettre significative, bien que très brève « J’arriverai de la campagne dans l’après-midi, écrivait M. des Rouelles, et sans perdre un instant irai vous présenter mes hommages. Je n’ai pas besoin d’ajouter que j’espère avoir l’honneur de rencontrer votre charmante fille. »

Le baron Hector des Rouelles n’était pas précisément un beau parti. Il n’avait plus beaucoup de jeunesse et plus du tout de cheveux. Un petit bedon, chaque année grossissant, l’obligeait à marcher, les jambes en échelle double ; ses oreilles étaient larges et plates et il lui manquait, sur le devant, une incisive que la multiplicité de ses occupations ne lui avait jamais laissé le temps de faire remettre, à ce qu’il prétendait.

C’était sa marotte à ce gentilhomme oisif, de se dire fort occupé. Le fait est qu’il avait toujours un air essoufflé de cachalot.

Aurélie Bourillon assurait que cela venait tout simplement de ce que le baron était poussif. Elle affirmait même qu’il n’était pas plus affairé que baron et le tenait pour un chevalier d’industrie.

Il y avait, dans cette accusation, un parti pris évident. La noblesse de des Rouelles ne remontait pas aux croisades ; mais elle valait celle de la plupart de ses contemporains. Son grand-père s’appelait Machin. C’était un honnête marchand de cochons d’un bourg appelé, comme chacun sait, des Rouelles. Il avait eu deux fils, on appela le second Machin des Rouelles, pour le distinguer de l’aîné, qui habitait une autre localité des environs. Il en prit si bien l’habitude lui-même qu’il s’appela Machin des Rouelles et signa pareillement. Son fils Hector trouva que Machin était inutile ; il supprima ce vocable ; mais, pour donner à son nom un peu plus de corps et d’œil, il s’attribua, sans y voir de mal, le titre de baron.

Le commerce des cochons avait rapporté à ses ascendants une fortune assez rondelette ; mais Hector avait des goûts de grand seigneur, — noblesse oblige ! Ayant fortement entamé son patrimoine, il avait jeté son dévolu sur Mlle Aurélie Bourillon, fille unique d’anciens quincailliers retirés, ambitieux et millionnaires. Ne fallait-il pas qu’il redorât son blason !

Par malheur, il n’avait pas su plaire à cette enfant, qui en aimait un autre, plus jeune plus chevelu et nullement obèse.

Les parents d’Aurélie entendaient ne pas céder au caprice de cette petite péronnelle.

— Tu n’épouseras pas ton godelureau, s’écria Bourillon pour la centième fois, mais le baron des Rouelles qui viendra cette après-midi nous faire l’honneur de demander ta main.

— Des nèfles, répondit Aurélie, à qui cette tyrannie faisait manquer de respect aux auteurs de ses jours, je dirai « non » devant M. le Maire, et nous verrons !

Le père Bourillon fit deux pas vers sa fille, le poing levé, et il lui aurait vraisemblablement allongé une gifle vengeresse, si Mme Bourillon, nature plus calme, bien qu’également éprise de la passion des grandeurs, ne s’était jetée au-devant du soufflet, qu’elle reçut d’ailleurs sur la joue droite, naturellement.

Aurélie s’était enfuie. Elle était fort résolue. Elle ferait ce qu’elle avait dit. La pensée du scandale qui en résulterait n’était pas toutefois sans inquiéter son âme timide et virginale. Elle eût préféré trouver autre chose… et elle trouva.

L’idée qui lui vint soudainement était audacieuse ; mais, de même qu’on voit les moutons devenir enragés, on assiste parfois avec stupeur à l’aplomb déconcertant et à la rouerie précoce des ingénues.

Elle prit un air résigné et déclara aux siens qu’il se pourrait qu’elle consentît à épouser M. des Rouelles, mais que, pour cela, il fallait qu’elle eût avec lui un entretien particulier, une conversation en tête à tête.

— Mais où cela ? questionna Bourillon avec étonnement.

— Dans un endroit convenable, bien entendu, répondit Aurélie : dans le salon par exemple. Sous un prétexte quelconque, vous nous laisserez seuls. Je ne pense pas que cela doive effrayer votre baron.

— Ce n’est pas trop correct, objecta Bourillon ; mais enfin, puisque, dans le temps où [nous] vivons ce sont les enfants, qui commandent… Du reste, ta mère et moi, nous ne nous éloignerons pas.

J’ai oublié de dire que cette histoire très véridique se passait au temps où les vertugadins étaient fort à la mode. Mlle Aurélie avait imaginé de déplacer cet objet de garde-robes et, au lieu de le poser par derrière, de le poser par devant. Elle se livra, en se regardant dans la glace, à une petite répétition dont l’effet lui parut saisissant. C’était en plein la pauvre fille qui a fauté et porte dans son sein le fruit palpable de son amour illégitime. Elle sentit le rouge lui monter au front. Il lui fallait avoir du courage et elle en eut, car c’était pour l’autre, pour l’élu de son cœur, pour le godelureau, comme l’appelait son père, qu’elle tentait ce coup audacieux.

Tout d’abord, le baron ne vit rien. Aurélie prit soin, à dessein, pour qu’il ne soupçonnât point la supercherie, de marcher en cane. Il fut d’autant plus stupéfait, quand il crut remarquer, chez la jeune fille, une rotondité anormale. Puis, Mlle Bourillon affectait une amabilité inaccoutumée. Elle n’était pas éloignée de consentir et, si elle consentait, elle tenait à ce que les choses allassent très vite.

— Ah ! je comprends, se dit des Rouelles je servirai de pavillon, j’endosserai la paternité… bonne tête !

Il calcula qu’il n’avait pas vu Mlle Bourillon depuis deux mois, qu’à cette époque elle lui avait manifesté une répugnance caractéristique. La volte-face de son attitude rapprochée de l’autre chose ne lui laissait guère de doute. Il resta un moment hypnotisé par la proéminence inattendue qu’il avait sous les yeux. Mlle Aurélie, devant ce regard fouilleur, eut un mouvement de pudeur très sincère, mais très visible, qui acheva de convaincre le prétendu.

Des Rouelles quitta froidement la jeune fille et celle-ci, tandis qu’il rejoignait les beaux-parents dans la salle à manger, rentra rapidement chez elle et fit disparaître l’instrument de son stratagème.

— Eh bien ! cher monsieur, s’écria Bourillon en allant au-devant de celui qu’il considérait déjà comme son gendre, vous venez de parler à ma fille ; est-ce entendu, cette fois ? Oui, n’est-ce pas ?

— Non, monsieur, fit dignement des Rouelles ; je ne me marie plus.

Aussi bien, pourquoi y aller par quatre chemins avec des gens qu’il considérait comme les complices de leur fille ?

Et, devant les visages ébahis du père et de la mère Bourillon, il répéta fortement :

— Non, car je sais tout.

— Quoi ! tout ?

— Votre fille en a aimé un autre.

— Amourette sans conséquence.

— Sans conséquence ! Vous appelez cela sans conséquence ! Vous avez donc des yeux pour ne pas voir ?

— Je ne comprends pas, monsieur.

— Oh ! ça ne fait rien. Vous savez on ne me la fait pas, à moi.

— Expliquez-vous, monsieur.

— Eh bien ! monsieur, pour appeler les choses par leur nom, votre fille est enceinte et vous vouliez me la colloquer ! C’est du propre !

Il n’avait pas achevé que déjà M. Bourillon était sur lui pour l’étrangler. Des Rouelles ne dut son salut qu’à la subite irruption de Mlle Aurélie, laquelle se jeta aux genoux de son père, en le suppliant de traiter par le mépris une telle infamie.

Bourillon lâcha prise, pour regarder sa fille. Qui sait s’il ne douta pas d’elle, en une minute fugitive ? Mais Aurélie se redressa, fine, élancée, la taille mince, exhalant en toute sa personne je ne sais quoi de virginal.

Le pauvre baron la regardait, tout ébaubi. Elle lui ouvrit elle-même la porte, en le priant de sortir, ce qu’il n’osa ne point faire, tandis que, se tournant vers son père, la candide enfant murmurait :

— Je vous avais toujours dit, mon cher papa, que cet homme était un malotru.

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