Bouton de culotte
Tous remarquèrent qu’Émile Cassin, en entrant ce jour-là dans le bureau d’ordre, n’avait pas sa tête ordinaire. Le vieux commis serra mollement la main de ses collègues et s’assit devant ses grands livres, avec un front lourd et un air inquiet !
Alors, une voix qui monta comme d’une cave, celle de Lepassereau, employé stagiaire au ministère des Postes, abrité savamment derrière une pile de dossiers, interpella son collègue, son aîné, Cassin, surnommé Tra-déri-déra, pour avoir commis, en sa prime jeunesse, quelques chansons de café-concert :
— Quoi t’as, Tra-déri-déra ? Tu as l’air tout chose. Gageons que ta maîtresse te fait des traits !
Cassin, toujours renfrogné, répliqua :
— Laisse-moi tranquille, je n’ai pas envie de plaisanter !
— Mais je te parle sérieusement, Tra-déri, et m’offre comme témoin, si le cas échoit.
Le commis ne broncha point et se mit à compulser des dossiers d’un vert pisseux, archives vénérables des labeurs administratifs.
Cela ne faisait pas l’affaire de Lepassereau qui vint à la rescousse ; mais, cette fois, il se déplaça, fit le tour de la table et posa ses deux mains sur les épaules de Tra-déri-déra. Cette familiarité, vite acquise dans les bureaux, était issue des journalières besognes de ces deux ronds de cuir, plutôt que de la parité de leur âge.
Le jeune Lepassereau comptait vingt-trois ans à peine, tandis que Cassin frisait, au petit fer, les quarante hivers.
— Ainsi, tu as du chagrin, mon vieux, et tu me le cèles, à moi, ton ami ! Et cela, quand tu t’es permis d’arriver à dix heures et demie, quand tu devrais trôner sur ta chaise curule depuis la neuvième heure ! Au moins pourrais-tu t’excuser auprès de tes honorables collègues, moi et le seigneur Restoquoy, ici présent, et silencieux, abruti par tant de sans-gêne et d’ingratitude !
Et Lepassereau s’écria, terminant cette tirade :
— Ouf ! Oùs qu’est mon verre d’eau sucrée ?
Tra-déri-déra secoua les épaules comme un taureau agacé par les banderillas, mais ne dit mot, ténébreux toujours, froissant les papiers qui passaient entre ses doigts.
L’obstiné Lepassereau reprit avec mélancolie.
— Alors tu n’es plus un frère ?
— Laisse-moi, je t’en prie, déclara Cassin, en lui jetant un regard doux et triste.
Mais, aussitôt, il eut un sursaut : son œil étincela sous ses sourcils froncés. La porte venait de s’ouvrir et Démarquet entrait, l’élégant Démarquet, rond-de-cuir amateur, aux allures de sportsman.
— Messieurs, bonjour.
Démarquet, à peine assis, vit venir à lui Lepassereau mystérieux et prudent, et le dialogue suivant s’engagea entre les deux copains :
— Où en êtes-vous avec Mme Cassin ?
— J’y renonce, mon cher.
— Bien vrai ?
— Absolument.
— Compris ! Du moment que vous fermez le robinet des confidences, ça veut dire que l’affaire est dans le sac. Tous les séducteurs ont de ces scrupules tardifs. Mais ce n’est pas à un jeune singe comme moi qu’on apprend à faire des grimaces. Eh bien ! mon cher, je serai moins discret que vous et félicitez-vous-en. Vous avez cocufié ce brave Tra-déri et il le sait !
Démarquet jouait avec un coupe-papier qui se brisa comme verre tout à coup.
— Lepassereau, expliquez moi.
L’autre s’éloignait en se dandinant.
— Lepassereau !
— Avouez vous ?
— Oui, j’avoue, mais vous comprendrez que…
— Parfaitement ! On est un galant homme. Mais trêve de subtilités et laissez-moi faire. Lepassereau retourna vers Cassin, lui offrit des cigarettes, fit le bon apôtre.
— On t’a fait de la peine, mon pauvre vieux, confie-moi ça, je suis ton ami, tu n’en doutes pas ?
Ces manières-là avaient prise sur la nature sensible du bon Cassin.
Visiblement sa volonté de silence s’amollissait, son regard se noyait d’un attendrissement vague.
— Un bon mouvement, reprit Lepassereau, demi-affectueux, demi-gouailleur, je t’entr’ouvre mon gilet ; verse, Tra-déri-déra, le trop-plein de ton cœur.
Cassin fouilla dans sa poche, en tira quelque chose de brillant qu’il mit dans le creux de sa main et dit :
— Voilà !
— Ça, dit Lepassereau, c’est un bouton de culotte, si je ne m’abuse.
— Oui, mais lis ce qui est écrit, sur ce bouton.
Lepassereau lut à mi-voix :
— Dusautoy.
— Dusautoy ! parfaitement ! Le tailleur de M. Démarquet ! Or, sais-tu où j’ai trouvé ce bouton ?
— Quand tu me l’auras dit, Tra-déri-déra, je le saurai.
— Dans ma chambre à coucher, c’est-à-dire dans celle de ma femme, car nous n’en avons qu’une.
— Pas possible ! s’exclama Lepassereau.
— Ma parole.
— Ah ! Elle est bien bonne ! Non ! mais elle est drôle ! Ce que je me gondole ! se mit à crier Lepassereau, en donnant force coups de poing sur le fauteuil de Cassin.
L’ayant ainsi ahuri, il le laissa seul, reprit sa place en continuant à rigoler tout haut et glissa silencieusement vers Démarquet un papier où il y avait ces quelques mots, obscurs autant qu’abracadabrants : « Passez-moi un de vos boutons de culotte, illico et sans qu’on vous voie ! »
Sans comprendre, mais confiant en ce gavroche qui avait des instincts de Figaro, Démarquet s’exécuta.
Quelques instants plus tard, Lepassereau rôdait autour de Tra-déri-déra et allongeait la main vers la poche de son veston.
Après quoi, il s’assit près de son collègue, et la mine confite, affecta de s’apitoyer sur sa douleur :
— Et alors, mon pauvre Tra-déri, tu supposes… tu t’imagines que cet infâme Démarquet a violé ton domicile ? Elle est bien bonne, tu sais ! Veux-tu que nous l’interrogions ?
Et aussitôt, il cria :
— Démarquet ?
— Hein ?
— Vous nous avez dit, l’autre jour, que vous vous habilliez chez Dusautoy. Est-ce vrai ?
— C’est vrai.
— Très bien, monsieur, alors que faisiez-vous, un de ces jours derniers, de ces soirs peut-être, dans la chambre de l’honorable M. Cassin, dit Tra-déri-déra, époux confiant, mari fidèle ? Ne riez pas, n’essayez pas de vains détours. Nous avons une pièce à conviction, une preuve matérielle de votre crime ; que dis-je ? nous en avons une, nous pourrions en avoir deux, s’il nous plaisait. N’est-ce pas, Cassin ? Montre.
Le commis d’ordre exhiba le bouton de culotte.
— Aussitôt Lepassereau changea de ton et, avec un air froid mais toujours blagueur, déclara :
— Pour moi, je suis bien étonné, mon cher collègue, que tu n’aies trouvé que celui-là.
— Parce que ? demanda le naïf.
— Parce que, j’en avais mis deux, tout simplement.
— Où cela ?
— Dans ta poche. Je pensais bien que l’un des deux tomberait chez toi, dans ta chambre ou dans ton salon, et que cela te mettrait une sacrée puce à l’oreille. Bien joué, qu’en dis-tu ?
— Mauvaise farce, grommela Démarquet ; sur un ton grave,
Mais Tra-déri ne paraissait convaincu qu’à demi et machinalement se fouillait. Soudain, il dénicha un autre bouton, le regarda avec curiosité, le compara au premier et sa figure rayonna.
— Mon cher M. Démarquet, dit-il, en s’avançant vers son collègue, veuillez accepter toutes mes excuses. Il est vrai que j’ai eu, durant un moment, de mauvaises pensées.
— Comment avez-vous pu croire ? mon cher ami, riposta Démarquet, en tendant la main à Tra-déri : je vous aime beaucoup.
— Et moi aussi, monsieur Démarquet.
— Allons, embrassez-vous, leur cria Lepassereau, qui les poussait l’un vers l’autre.
— Et, quand il vit l’accolade, il s’écria :
— C’est bête, mais j’ai envie de pleurer ! Qui est-ce qui me passe un mouchoir ?