Le somnambule
Au château de Beaugency, en Beauce, où il se rendait par le rapide, Karl Hogan, grand chasseur, espérait bien faire une chasse extraordinaire. Poil et plume, son ami Louis Grimal lui avait promis tout à foison. Cailles et perdrix rouges dans la plaine, lièvres au long des bois et lapins dans les fourrés. « Inutile même de prendre ton fusil et de te munir de cartouches ; j’ai tout ce qu’il faut chez moi, avait écrit Grimal, voire même plusieurs costumes de rechange. »
Hogan était un parfait égoïste qui aimait les aises. Hors sa malle, le moindre bagage supplémentaire, valise ou sac, remplissait d’horreur. Les offres de Grimal le ravirent. Il les accepta et put ainsi n’emporter que vêtements, linge et objets de luxe.
Cela secondait en outre les plans de cet homme indélicat, lequel se promettait bien de chasser sur toutes les terres de son ami intime, même celles où il était écrit : Chasse réservée.
Il avait gardé un charmant souvenir de la jeune Mme Grimal, dans sa toilette blanche de mariée. Comme elle était délicieusement blonde et pudique, la jeune épousée, d’une pudicité pimentée, si j’ose m’exprimer ainsi, par l’incisif regard de deux yeux noirs comme de la braise qui commence à rougir !
Dire qu’il était amoureux d’Hélène, ne l’ayant vue que ce seul jour des noces, serait peut-être excessif. Mais il avait pensé à elle souvent, avec un vif, un très vif désir de la revoir.
Les mois d’ailleurs s’étaient écoulés. Il y a des lunes de miel qui durent moins longtemps, surtout à la campagne, dans un contact de tous les instants. Quoi d’étonnant à ce qu’une jolie femme ne s’ennuie un peu et n’accueille avec joie, sinon à bras ouverts, un ami de son mari, un Parisien élégant et distingué ? Or, Karl Hogan pouvait se flatter d’être assez bien de sa personne. Son attente ne fut pas déçue.
Ce bon et brave Grimal avait dit à Hélène :
— Chère petite femme, Karl est le premier ami que nous recevons, je l’aime beaucoup. Je ne veux pas qu’il croie que le mariage m’a changé et, bien qu’il soit peu de chose maintenant pour moi, si je le compare à ma douce chérie, j’entends l’accueillir avec toute la cordialité désirable. Sois donc de ton côté aussi aimable que possible.
Hélène avait répondu :
— Je ferai comme tu voudras, mon mari bien-aimé.
Puis ils avaient profité de cela pour se bécoter. Tous les prétextes leur étaient bons, à ces amoureux.
L’accueil fait à Hogan dépassa ses plus folles espérances. Mme Grimal avait sur les lèvres un ineffable sourire, dans les yeux une caresse, dans la voix presque une promesse.
L’imagination du voyageur s’évertua éperdument. Le déjeuner fut plein d’entrain. Hélène, zélée à exécuter le programme, riait en montrant ses dents blanches au moindre propos de Karl.
— Elle me trouve infiniment spirituel, se dit-il.
Il aurait eu vraiment beaucoup de modestie à ne pas se monter la tête. Il n’eut pas ce mérite. Au dessert, il était convaincu que la femme de son ami était déjà folle de lui.
Et cela n’était pas si extravagant. Cet excellent Grimal s’était alourdi en son château. Il n’avait plus ni le chic, ni l’élégante minceur d’autrefois. Sa verve même avait tari.
Alors, en glissant un pied hardi du côté de la délicieuse jeune femme, Karl rencontra un autre pied nullement farouche. Ses yeux flamboyèrent. Le son de sa voix s’altéra dans son gosier desséché. Il était traversé d’une très forte émotion, visible à un œil exercé.
Grimal lui demanda :
— Qu’as-tu, cher ami ?
— Rien, rien du tout. Pourquoi ?
Et, en même temps, Grimal constata que pour se remettre sans doute un peu d’aplomb son ami écartait son pied. Alors le jeune châtelain ne s’en tint pas là. Ce fut lui qui alla chercher le pied de l’ami félon. Il avait même envie d’y appuyer un peu fort… fort à le faire crier. Mais la plaisanterie eût été trop courte. Mieux valait continuer à mystifier cet hôte audacieux.
L’après-midi, ils chassèrent. Hogan aurait bien volontiers laissé son ami se livrer seul à cet exercice favori, mais Grimal ne le lâchait pas d’une semelle. Il est vrai qu’en compensation il l’entretint bénévolement de sa femme.
« Hélène avait maintes qualités. C’était une très brillante nature. Malheureusement, elle s’ennuyait dans ce château. Son amour n’était pas suffisant pour peupler sa solitude. Il était à craindre qu’un jour vînt, proche, peut-être, où elle chercherait des diversions coupables. »
Cette consciencieuse calomnie acheva d’exciter ce bon Karl. Plus de doute, Hélène avait trouvé en lui la diversion attendue. Il n’y avait qu’à marcher.
Il fut, pendant toute la chasse, abominablement distrait. Le gibier le trouvait toujours au dépourvu. Les lièvres lui filaient dans les jambes sans qu’il les vît. Les perdreaux, en s’envolant avec leur grand bruit d’ailes, l’épouvantaient et il leur jetait ses deux coups de fusil à la diable, sans en toucher un.
— Quelle mazette tu fais maintenant, mon pauvre ami ! lui dit ironiquement Grimal.
— Je suis furieux contre moi, répondit Hogan.
— Tu as l’air d’être ailleurs.
— Où veux-tu que je sois ?
— À Paris. Tu penses aux femmes.
— Tu te trompes.
— C’est toi qui me trompes.
— Comment cela ?
— En me cachant la vérité.
— Mais je te jure.
— Ça ne fait rien, va. Tes secrets t’appartiennent et ne me regardent pas.
La marche à travers champs n’avait pas fourbu l’ardeur de Karl. Il se montra au dîner aussi entreprenant qu’au déjeuner… et le pied d’Hélène continua à se laisser apprivoiser.
Entre temps, Grimal avait dit à sa femme en l’embrassant, sans nul prétexte d’ailleurs :
— Je suis content de toi. Continue. Après le dîner, je te laisserai seule et, si notre brave ami te demande quelque chose, quoi que ce soit, réponds-lui : « Tout ce que vous voudrez, monsieur. »
Cela ne manqua pas. Sous prétexte d’aller chercher un cigare, Louis Grimal passa dans son cabinet de travail, en lançant toutefois cette flèche du Parthe :
— Soyez sages, mes enfants : toi, Karl, ne fais pas la cour à ma femme, car je pourrais te voir, au travers de la glace sans tain.
Cet avertissement était voulu ; Grimal ne tenait pas du tout à ce que ce don Juan osât un geste douteux qui, lestement rabroué, aurait tout gâté. Il n’était pas fâché non plus de mettre sa femme hors d’une atteinte, même légère.
Dès qu’ils furent seuls, Hogan se pencha vers la jeune châtelaine et lui demanda :
— Puis-je frapper à votre porte, ce soir, vers minuit ?
Hélène rougit jusqu’aux cheveux ; mais, fidèle à la consigne, riposta :
— Tout ce que vous voudrez.
Vers dix heures, tous trois montèrent ensemble au premier. Dans le corridor, Louis dit à son ami, en lui désignant les portes :
— Ici, la lingerie ; là, les W. C., puis ma chambre ; puis celle de ma femme, séparée de la mienne par un petit salon.
Ces renseignements ne tombèrent pas dans l’oreille d’un sourd. Karl avait trouvé son chemin de Damas.
Àminuit, il s’avançait à pas qu’il est convenu d’appeler « de loup », si tant est que ces animaux se promènent jamais dans les couloirs d’un château honorablement habité. Il n’eut pas même besoin de frapper à la porte de Mme Grimal.
Celle-ci avait évidemment compris que tout bruit serait dangereux. La porte n’était ni ouverte, ni fermée. Il pénétra sans encombre. Bientôt il fut au milieu de la chambre qu’éclairait opportunément, mais faiblement, un poétique rayon de lune, et il commençait de souhaiter un peu plus de lumière, quand, à souhait, il en fut inondé par une petite lanterne sourde, soudain délivrée de ses œillères. Et pas plus de petite femme que dans sa main ; mais, dans le lit, ô horreur ! son ami Grimal en personne.
Il ne parla point, se sentant aussi mort que vif.
Quant à l’excellent Louis, au lieu de massacrer son ami, il se contenta de murmurer :
— Ciel ! qu’allais-je faire ? Je croyais à un voleur et c’est un somnambule. Ce pauvre Karl est somnambule… Qui l’eût dit ?
L’autre ne se le fit pas répéter et, tel un somnambule, il s’en alla, d’un pas automatique et glissant.
Cependant, Grimal voulait que sa chère moitié fût tenue par tous en l’estime qu’elle méritait et, pas méchant, mais justement soucieux de la réputation d’Hélène, il sourit, le lendemain matin, à son ami en lui demandant :
— Tu as bien dormi ?
— Très bien, merci.
— Un conseil. Ne marche plus sur mon pied quand nous sommes à table, parce que ça le rend somnambule.
— Saperlotte, dit Karl qui ne se démontait pas facilement, c’est bien possible.