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L’injuste soupçon

En suivant, cet après-midi-là, le Cours-la-Reine, Charles Bacot avait deux louis en poche et une idée fixe, celle de monter sur la tour Eiffel. Mais, pour que ses deux louis lui servissent vraiment à quelque chose, il n’y voulait pas monter seul, sur la tour.

Aussi bien se sentait-il des velléités amoureuses qui lui donnaient des hardiesses de page. Son ordinaire timidité s’en était allée rejoindre les vieilles lunes. Toute femme un peu désirable était l’objet de sa convoitise. Il la dévisageait. Pourtant, quelques-unes passèrent qu’il n’osa aborder. Elles ne l’y avaient pas invité suffisamment.

Il se décida enfin à suivre une jeune personne dont le dandinement rappelait le roulis d’une yole et le brun regard un feu de braises qui s’allume.

La vue du pont de l’Alma fouetta l’héroïsme de Bacot. Au moment où Mlle Irma jetait par-dessus son épaule un coup d’œil indiscret, Bacot était sur ses talons. Il salua fort congrument cette fille d’Ève — et la conversation s’engagea.

— Vous allez loin, mademoiselle ?

— À Grenelle, monsieur, et vous ?

— Moi, balbutia Bacot, je vais… je ne sais pas, je vais où vous allez, si vous le permettez.

— Faites, monsieur.

— Cependant j’avais une idée.

Il montra du doigt le gigantesque chandelier de fer.

— Je n’y ai jamais monté, dit-elle.

— Vraiment ? ni moi non plus et, si vous vouliez ?

— Comment donc ! Je verrai un autre jour ma cousine de Grenelle.

Dix minutes après, Charles Bacot et sa conquête étaient dans l’ascenseur, tous deux ravis.

L’audacieux profitait lâchement de l’inclinaison de cette boîte vitrée pour s’appuyer contre la bonne Irma et étudier d’une main subreptice l’anatomie du corps féminin. Cette exploration lui faisant passer quelques frissons sous la peau, la jeune femme finit par se trémousser visiblement, au grand scandale d’une paire d’Anglais qui voyageaient pour s’instruire, non pour voir les autres se distraire.

Ils visitèrent la première plate-forme en détail et se firent hisser jusqu’au faîte. Charles, qui, dans sa jeunesse, avait maintes fois grimpé à la cime des peupliers pour dénicher des pies, résistait admirablement au vertige ; mais Irma avait un trac abominable. Elle fut enchantée toutefois de découvrir Grenelle si infime et les lointains faubourgs.

Les souvenirs qu’on vend là-haut sous forme de bibelots divers, sinon différents, l’incitèrent au goût de la propriété.

Le généreux Bacot lui acheta plusieurs objets de papeterie dont elle devait faire d’ailleurs un usage modéré. Et, avant de descendre, ils mirent dans la boîte aérienne une carte postale symbolique. Ce fut, en un mot, une après-midi charmante.

Un bon dîner acheva la journée. Irma connaissait dans les environs un restaurant où « l’on était bien ». Ils y mangèrent, dans la salle commune ; mais il était visible que les clients n’étaient pas bégueules. Charles fourrageait avec ses jambes dans les jambes de sa compagne. Il se trompa de verre et elle but aussi dans le sien.

Au dessert, il quitta sa chaise, s’assit sur la banquette à côté d’Irma, passant un bras autour de sa taille, et écouta ses confidences. Elle lui fit sa biographie, biographie mensongère sans doute, enjolivée et dramatisée. S’il n’y prit pas un plaisir extrême, il y prêta une attention obligeante et suffisamment flatteuse. Irma le trouvait fort bien élevé.

Quand elle eut vidé son cœur, la bavarde Irma voulut prendre l’air. Ils sortirent du restaurant. La soirée était ce qu’on appelle magnifique. Les étoiles brillaient au firmament comme dans les romances. L’air était tiède, mais non parfumé. À cela près, il aurait fallu avoir un cœur de momie embaumée depuis quarante siècles, pour n’être pas saisi d’un attendrissement incommensurable, devant l’œuvre du Créateur.

Une promenade au bois dans un sapin découvert s’imposait. Irma l’insinua sans ambages au fastueux Bacot. Lui, dont le gousset commençait à se vider comme un pot d’eau fêlé, aurait plus volontiers passé immédiatement à d’autres exercices. Malheureusement, il ne savait pas refuser.

Pendant trois heures, ils déambulèrent presque sans discontinuer. Deux stations, l’une au Pavillon Chinois, l’autre à Ermenonville, réduisirent les deux louis de Bacot à une très simple expression. Quand la voiture fut soldée, ils n’étaient plus représentés que par quatre francs trente-cinq centimes.

Le jeune homme estimait qu’il serait peut-être indiscret d’offrir une aussi modeste somme à une aimable enfant, en échange de ses plus intimes faveurs. Il était navré. Il avait obtenu de sa compagne, grâce aux ombres propices du Bois de Boulogne, juste ce qu’il faut pour en désirer impérieusement davantage.

La situation était — comment dirais-je ? — tendue. Il n’eut même plus à hésiter, quand il constata que le cocher, auquel Irma avait elle-même donné l’adresse pour le retour, les avait arrêtés devant un hôtel meublé de l’avenue Bosquet, Irma en expliqua la raison. Elle ne demeurait pas loin de là ; mais elle ne pouvait recevoir chez elle, à cause de son amant.

L’hôtel restait donc à payer. Cette obligation mettrait tout à fait à sec la fortune de l’infortuné Bacot. Il prit l’honnête parti de s’en ouvrir à Irma.

Celle-ci tout d’abord se fâcha.

— Ah ! s’écria-t-elle, avec un rire impertinent, faut pas me la faire : je la connais.

— Mais, chère Irma !

— Vous voudriez avoir ça à l’œil ?

— Chère Irma !

— Un truc, votre soi-disant panne.

— Irma, puisque je veux bien m’en aller, puisque je ne vous demande rien !

De ce désintéressement, la fille fut toute secouée. Puis il avait été gentil, ce garçon et, de plus, il n’était pas mal de sa personne.

— Eh bien ! monte tout de même ! dit-elle.

Il hésita, pris de scrupule.

— Faut-il que je te force, à présent ?

— Je consens, dit-il, seulement, je t’apporterai de l’argent un autre jour, demain…

— C’est bien ! Va, monte !

Il céda et n’eut pas lieu de s’en repentir. Sans doute parce qu’elle se payait le luxe d’un amant pour rien, pour le plaisir, Irma lui en donna à tire-larigot et en prit elle-même pareillement sans compter.

Le résultat de cette acrobatie amoureuse fut qu’à l’aube ils avaient furieusement envie de dormir, l’un et l’autre.

Le désenlacement définitif eut lieu et Bacot se réveilla si tard qu’il n’eut que le temps de s’habiller pour arriver à une heure décente à la maison de commerce où il était employé.

Il avait laissé sa compagne de nuit dans les bras d’Orphée, comme disaient les Grecs — on connaît ses classiques — de sorte qu’il ne savait pas l’adresse d’Irma. Cependant, comme il s’estimait le débiteur de cette maîtresse de hasard, il résolut de la retrouver.

Le soir même, il tomba chez moi et m’expliqua son affaire.

— Mon Dieu ! lui dis-je, il ne faudrait pas vous croire déshonoré, si vous n’alliez pas lui porter le louis que vous lui destinez.

— J’ai promis, j’y tiens, répondit-il. Elle demeure dans les parages de l’École militaire ; venez à sa recherche avec moi : vous me rendrez service.

— Allons !

Nous explorâmes tout le quartier, fouillâmes les cafés. Vers minuit, mon ami Charles reconnut son Irma dans une brasserie douteusement achalandée. Une autre femme, assise près d’elle, sirotait un café.

— Comment ! c’est toi ! s’écria Irma.

Elle n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles, quand il lui glissa les vingt francs dans la main, en lui disant que tel était le but de l’odyssée à laquelle nous nous livrions, lui et moi, depuis neuf heures du soir.

Du coup, elle ne voulait plus le lâcher.

— Tu restes ce soir, pas ?

— Non, impossible.

— Tu me fais de la peine.

— Je le regrette bien, dit sincèrement, simplement, ce brave Bacot.

Nous offrîmes une consommation à ces dames et nous partîmes.

Mais, comme je revenais sur mes pas, ayant oublié ma canne, je vis Irma qui faisait danser les vingt francs dans le creux de sa main en disant à sa compagne :

— Regarde, un vrai louis de vingt francs !

— Épatant ! s’exclamait l’autre.

— Pour moi, reprit Irma, pas possible ! C’t’homme-là, il est de la police !

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