Bonne fortune
— C’était, l’autre soir, entre onze heures et minuit, à la gare du Nord, nous dit au fumoir le jeune baron d’Hourdain. J’attendais une mienne amie, en villégiature depuis quinze jours et que me devait ramener le rapide de Boulogne. Le train avait un retard sérieux, — quarante minutes au moins — et je commençais à en avoir assez, de contempler les affiches-réclames qui tapissent les murs, les transparents lumineux qui proclament les heures des correspondances des tramways et les disques…
— Nous te faisons grâce des descriptions, baron. Finalement, le train arrive, n’est-ce pas ?
— Il finit par arriver, en effet ; mais j’étais à bout de patience et de crainte aussi. J’avais je ne sais quel pressentiment qu’Elle ne viendrait pas et ma fidélité, ma continence commençaient à me peser. Bref, les voyageurs descendent, les uns rapides, passant sans halte au contrôle de l’octroi ; les autres alourdis par le poids des valises, suspectés par la douane et mécontents, dans leur impatience, de ces formalités, après le retard subi déjà. La plupart avaient trouvé qui un ami, qui un parent venu au-devant de lui. Quelques retardataires s’égrenaient encore le long du train. La sachant leste comme un oiseau, je n’espérais plus ; je demeurais là, je ne sais pourquoi, par acquit de conscience, désappointé, navré et furieux. Et j’allais regagner mon logis solitaire, ma couche vide, quand mes yeux tombèrent sur une jeune personne d’aspect modeste, s’entêtant comme moi dans une attente devenue absurde.
C’était, à la vérité, une blonde pas extraordinaire, aux cheveux ordonnés, aux traits assez fins, sans aucun signe particulier, si ce n’est cet air dit « comme il faut », cet air bourgeois qui plaît en pareille aventure.
— Et ton tortil, baron, vas-tu le prostituer ?
— J’étais veuf depuis quinze jours, mes chers amis, songez-y, et mon inconnue avait au moins, parmi ses ancêtres, de la noblesse de robe. Quoi qu’il en soit, je l’abordai avec les marques du respect le plus sincère.
— Madame, lui dis-je, je puis, sans trop d’indiscrétion, imaginer que vous attendiez quelqu’un.
— J’attendais, oui, monsieur.
— Et, comme pour moi, on n’est pas venu. Notre malheur est commun, peut-être n’est-il pas irréparable !
La jeune femme me toisa sans répondre.
Évidemment, j’étais allé trop loin. Elle pensait à se fâcher.
— Ne voyez, repris-je, aucune intention blessante dans mes paroles, aucune arrière-pensée.
Pas de réponse, mais toujours ce même regard froid et inquisiteur.
— Vous m’en voulez ? fis-je d’un ton câlin.
Cette fois, elle sourit en haussant les épaules :
— Pas du tout.
Oh ! elle n’était pas si farouche qu’elle en avait l’air. Je m’enhardis.
— La personne que vous attendiez était-elle jeune ou vieille ? dites-moi.
— Je n’en sais rien.
Je me mordis la langue. Cette réponse était une leçon, bien sûr.
— Pardon, madame, ça ne me regarde pas, il est évident que je suis inepte de vous adresser de telles questions. Je ne le ferai plus. Permettez-moi seulement de vous accompagner.
Nous sortîmes de la gare.
Je repris, gêné par son mutisme :
— Ça ne vous contrarie pas au moins ?
— La rue est à tout le monde.
La trivialité de cette réplique ne me déconcerta point. Je n’avais que ce que je méritais, après tout.
— Quel crampon, cet être ! devait-elle murmurer.
Je me trouvais assez niais, mais il était trop tard pour reculer, puis cette peu bavarde personne avait une façon de vous regarder, un coup d’œil de coin qui m’avait d’abord intrigué, qui, maintenant, avec les rondeurs accusées d’une poitrine nullement indigente, allumait en moi de profanes désirs.
— Voulez-vous, dis-je, que nous allions faire un tour dans mon quartier ?
— Où est-ce, votre quartier ?
— Ah ! voilà, c’est un endroit un peu bruyant ; mais, à cette époque-ci de l’année, les étudiants ne sont pas nombreux.
— Le boulevard de Bullier, alors !
Ôcandeur ! Ce bal, d’ailleurs quelque peu désuet, synthétisait, dans son imagination féminine, toute l’horreur du quartier Latin.
— Vous brûlez, repris-je, mais nous n’allons pas si loin : à l’entrée du boulevard Saint-Michel seulement.
Encore une fois je remarquai qu’elle me considérait avec attention. J’avais fait un brin de toilette. Je n’étais pas en habit, mais mon gilet blanc et mes escarpins vernis durent lui ôter tout soupçon que je fusse un cambrioleur.
— Soit, dit-elle délibérément, je vous suis.
Un fiacre nous transporta de l’autre côté de l’eau. Mon bras glissé subrepticement derrière la taille soutenait le buste opulent de ma compagne. L’agréable sensation qui me pénétrait s’aiguisait du coupable plaisir d’enlever au devoir une honnête personne, une épouse jusque-là fidèle peut-être, une mère de famille. Je n’avais pas vaincu encore, mais je sentais en moi l’ardeur confiante qui fait les conquérants, assure le triomphe.
J’arrêtai ma voiture au café des Thermes. Dans un coin de l’établissement presque désert, j’offris des boissons chaudes acceptées de bonne grâce. Mon inconnue s’appelait Adèle. Elle consentit à me faire cette confidence. Donc Adèle, après avoir bu, daigna manger quelques sandwiches. Elle était charmante.
— Vous êtes gentille comme tout ! m’écriai-je, sur un ton lyrique.
Àcette déclaration qu’elle accueillit en minaudant, elle répondit :
— Vous serez gentil aussi, vous ?
— Oh ! vous n’avez rien à craindre, dis-je impétueusement : vous avez affaire à un homme du monde.
Elle parut rassurée, et, d’un air guilleret :
— Nous partons ?
— Vous me permettrez de vous montrer mon chez-moi ? C’est assez coquet, vous en jugerez.
— Comme vous voudrez.
— Ange ! merci !
Nous nous transportâmes place Saint-Michel. La main dans la main, nous montâmes au second, où, comme vous savez, je demeure. Le luxe des tapis et des tentures parut éblouir un peu ma conquête. Ses yeux s’écarquillèrent, ravis.
Je songeais :
— Il y aura d’autres surprises encore pour toi, cette nuit, naïve enfant. Nous sortirons des sentiers battus. Je veux t’initier aux joies voluptueuses qu’un mari routinier t’a laissé ignorer.
Je ne m’étais pas trompé. Adèle était un être passif, fermé aux délices de la passion, si passif et si fermé qu’après un premier acte de mutuelle confiance, la voyant s’endormir, je respectai son sommeil. Il convenait de la ménager, de lui ouvrir progressivement les portes des paradis défendus. Je me réservai pour de matineux ébats. Hélas ! les premiers feux de l’aurore éteignirent les miens. Ma tendre amie m’apparut très fatiguée et affreusement teinte. Elle dormit jusqu’à neuf heures, et, dès qu’elle fut éveillée, se montra très empressée… à partir.
Galamment, je l’aidai à s’habiller… Elle me remercia en m’affublant de tous les noms d’animaux qu’elle connaissait. J’y restai insensible. Ses dessous n’étaient certainement pas blanchis à Londres et ne l’étaient même pas souvent à Paris. Sans doute, la situation était précaire, les enfants à nourrir nombreux, le mari ivrogne, que sais-je ? Quel biais trouver pour la prier d’accepter une petite indemnité de déplacement ? J’hésitai et pourtant elle paraissait attendre. Soudain elle avança une main arrondie, la paume creusée.
— Voyons, dit-elle, mon rat, je suis pressée : fais-moi mon petit cadeau.
Je devais avoir l’air très ahuri, mais elle continua :
— Et puis sois chic, n’est-ce pas ? J’ai eu confiance en toi : je ne t’ai pas fait payer d’avance.