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La cafetière

En quittant La Fère et le 117 d’artillerie, Dusolier dit à son camarade Léon Brincart :

— Si tu veux suivre mon conseil, je te promets un bon moment dans ce trou pour tes débuts amoureux. Fréquente, pendant deux ou trois après-midi, le café des Rois-Mages ; n’oublie pas d’y regarder la patronne ; elle vaut le coup d’œil. Le siège commencé, vas-y tard, un soir, paie-toi la tête de quelques indigènes qui jouent à la manille à gauche du comptoir et attends minuit. À minuit, lève-toi pour partir et écoute le garçon.

Le lieutenant Brincart ne put tirer autre chose de son ami ; mais comme il le savait habile et intelligent, il lui obéit aveuglément.

Dès le premier jour, du reste, il trouva fort à son goût la jolie cafetière. Elle avait, cette blonde aux yeux de gazelle mourante, je ne sais quoi de provocant dans sa nonchalance. Les consommateurs du café des Rois-Mages ne venaient que pour elle, c’était visible, clients assidus et amoureux que Mme Alice Loiseau récompensait d’un sourire caressant, d’une poignée de main fluide, d’une brève halte à leur table, frôlant chacun d’eux tour à tour de sa manche pagode. Vers dix heures du soir, un silence presque religieux régnait dans le long quadrilatère que formait le café, situé au bout de la ville, entre deux rues, ce qui lui donnait deux entrées. Les seuls habitués l’achalandaient et s’attardaient à la manille ou au billard. Aussi tout nouveau venu était-il dévisagé et examiné des pieds à la tête et sa présence était le plus souvent expliquée par des commentaires dont la vertu de la patronne faisait les frais.

Ce fut le cas de Brincart que le voisinage de quatre bons bourgeois commerçants du cru ne semblait nullement gêner en sa contemplation des charmes troublants de Mme Alice.

Eux n’étaient pas contents ; c’étaient l’huissier Cassette, Druot, le marchand de fer, le potard Dubouloi et Baudry, le percepteur, qui avait l’air le plus bête des quatre et le plus furieux.

Il y avait des mois qu’il visait la patronne des Rois-Mages, sans avoir reçu d’elle le moindre encouragement à une tentative audacieuse. La présence obstinée du lieutenant le mit hors de lui, d’autant plus que Brincart était joli garçon.

— Est-ce que ce clampin va coucher ici ? dit-il à son ami Druot.

Il ne croyait pas si bien dire. Cela se rapprochait sensiblement du but de l’officier dont les yeux s’attachaient à ceux d’Alice avec une insolente tendresse d’homme qui ne cèle pas son désir et a conscience de son pouvoir. Il avait tout de suite compris que la place était prenable. La chronique scandaleuse attribuait à Mme Loiseau quatre amants par an, ce qui faisait un par trimestre, à supposer que cette veuve mît tant de régularité dans ses irrégulières amours. Or, disait-on, il y avait trois mois que durait sa liaison avec un officier du 174 de ligne. L’heure du changement de corps avait sonné.

Brincart en était si convaincu qu’il commençait de trouver absurde le conseil de son ami Dusolier. Partir le dernier lui semblait le seul moyen d’aboutir vite et bien, tandis qu’il risquait, en se retirant à minuit, d’abandonner la place au quatuor triomphant. Celui-ci ne paraissait pas disposé à déguerpir. Les bocks succédaient aux bocks, les soucoupes montaient en vertigineuse pyramide sur la table de marbre.

Mme Alice, apparemment impassible et absorbée par la lecture d’un roman, ne perdait aucun mouvement des… assiégeants. Au moindre geste de l’un d’eux, elle appuyait, sans lever la tête, sur le timbre et le client voyait accourir le garçon empressé. Elle était d’une dissimulation adorable que le lieutenant jugeait de bon augure.

Mais voilà qu’un peu avant minuit elle descendit les deux marches du comptoir et se dirigea vers ses clients. Elle s’arrêta, alanguie et familière, près du quatuor, une main appuyée à la chaise du percepteur. Elle observa la partie de manille, exprima son avis, laissa tomber un conseil de ses belles lèvres, qui faisaient la moue coquettement, puis, se retournant, elle caressa de son regard mourant le regard de Brincart, et, très bas, sans s’arrêter, elle dit : « Vous écouterez ce que vous conseillera le garçon. » Et elle regagna sa place, de sa toujours même allure voluptueuse et lasse.

Cette fois, le lieutenant restait convaincu que l’ami Dusolier l’avait mis dans la bonne voie. Cette phrase mystérieuse, elle lui avait été dite déjà. C’était la clé du mystère. Il n’y avait plus qu’à attendre la douzième heure.

L’impatient soldat, que la serpentine démarche de la jeune veuve excitait passablement, vécut les quelques minutes qui le séparaient de minuit, le regard sur le cadran. Cependant, l’un des garçons était allé se coucher, l’autre accrochait les volets de la fermeture. Lui, Brincart, serra son ceinturon, décrocha son képi et avança sur la table, avec un large pourboire, le montant de ses consommations.

Aussi, quand frappa le douzième coup, n’avait-il plus qu’à se lever pour partir. Il se dressa, avec une grande émotion, enveloppa d’un coup d’œil inquiet la table des indigènes et tourna sur les talons.

Alors une voix s’éleva, du fond du café, celle du garçon, très claire, très naturelle : « Monsieur, vous avez une sortie par ici. » Il suivit sans observation la route indiquée, jusqu’à ce qu’une porte lui barrât le passage ; mais il n’en trouva point.

Au bout d’un corridor assez tortueux, une main de femme saisit sa main. Il se retourna et reconnut Mme Loiseau, laquelle, tout près de l’oreille, lui murmura, tandis que doucement elle le poussait vers ses appartements :

— À moins que vous ne soyez pressé de sortir, mon lieutenant, prenez donc la peine d’entrer ici !

Et Brincart ne se le fit pas dire deux fois.

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