‹ Le Diable au corpsChapitre 26 sur 29 · La douce réparation

La douce réparation

Mme Mourand sortit de chez elle vers trois heures, pour se rendre à la poste de la rue Milton. Bien qu’elle ne jetât aux magasins et n’accordât aux passants qu’un regard furtif, il y avait, dans sa démarche molle et presque lente, dans le presque abandon de sa jolie tête inclinée un peu sur l’épaule, une expression d’ennui, ou tout au moins un air de flânerie qui contrastait avec l’ordinaire allure d’une bourgeoise, seule, par les rues de Paris.

D’abord elle prit un chemin d’écolier. Au lieu de remonter le faubourg Poissonnière, pour gagner la rue Lafayette, elle descendit vers les grands boulevards, jusqu’à la rue Drouot. Craignait-elle d’être suivie ? Voulait-elle dépister les curieux ou les indiscrets qui l’eussent vue sortir ? C’était peu probable : elle ne se glissait pas dans la foule comme une anguille dans l’eau, ne regardait pas dans les glaces des devantures et au coin de la rue, ne jeta derrière elle aucun coup d’œil inquiet.

Nul n’aurait soupçonné que cette élégante jeune femme se dirigeait vers un rendez-vous d’amour, car ne peut-on désigner ainsi le fait, pour une épouse, d’aller chercher les lettres d’un amant ?

Déjà loin, hélas ! le temps où, fébrile, tremblante, le cœur dans une étreinte délicieuse, elle hâtait le pas vers cette même poste de la rue Milton, où, d’une voix blanche, perceptible à peine, elle interrogeait l’employé : « Monsieur, avez-vous une lettre aux initiales G. M. ? » Avec quelle tristesse, quel recroquevillement de tout son être, elle se retirait, si on lui répondait : « Il n’y a rien, madame ! » Comme elle se reprochait son impatience ! L’aimé n’avait pas encore eu le temps d’écrire ou la lettre avait subi quelque retard. Que faire ? il fallait attendre au lendemain, car elle n’oserait revenir dans la soirée du même jour.

Mais si, comme il arrivait le plus souvent, on lui remettait l’heureuse missive, elle l’emportait comme une relique, la cachait, se réfugiait, pour la lire, au fond du square Montholon, n’ayant pas la patience d’attendre plus longtemps. Elle lisait, du reste, non pas une fois, mais dix fois, vingt fois les longues pages amoureuses, s’enivrait de leur doux et brûlant poison.

Marthe alors souffrait d’une chère souffrance, comptait les heures qui la séparaient de leur prochaine rencontre.

Elles étaient trop rares, au gré de son désir, ces rencontres ! Georges Malouin disposait difficilement de ses après-midi, tandis qu’elle n’était libre jamais, de ses soirées.

Leurs étreintes étaient d’autant plus passionnées, leurs baisers d’autant plus ardents, leurs serments d’autant plus fougueux. Tout cela pourtant avait changé. Georges, s’exaltant de plus en plus, lui avait proposé de fuir et elle avait refusé, à cause de sa fille… un peu à cause de son mari, très bon, qu’elle consentait à tromper, qu’elle répugnait à faire souffrir. L’amant s’était irrité. Son amour était devenu âpre, violent, tourmenteur. Il était jaloux.

Au refus de Marthe, il donna des explications offensantes. Elle en aimait un autre et c’était pour cet autre, cet inconnu ce rival, qu’elle voulait rester. Cette injure mit la jeune femme en un tel état d’indignation et de douleur qu’il se rétracta, demanda et obtint son pardon. Mais bientôt, par insinuations, Georges revint à l’aveu du même soupçon, et de la même défiance. Il salit et tortura l’idole.

Marthe s’aperçut que son amant la suivait, interrogeait ses amis, se livrait, sur elle, sur sa conduite, à une inquisition constante. Les scènes entre eux se multiplièrent, s’aggravèrent. Ce fut un enfer. Marthe voulut la séparation. Georges s’accrocha suppliant. Il l’aimait toujours, il l’aimait trop. Elle demeura sa maîtresse par pitié.

Mais ils ne se voyaient presque plus. Elle n’écrivait point et laissait s’accumuler, rue Milton, les lettres poste restante. C’était pour elle maintenant un ennui de les aller quérir, un ennui de les lire.

Ce jour-là, l’employé lui en remit quatre en même temps, de ces lettres G. M. Elle les ouvrit négligemment. L’une d’elles la frappa. L’écriture de Georges était changée ; dès les premiers mots aussi, elle comprit qu’il y avait erreur. Elle examina l’enveloppe. Aux initiales s’ajoutait un chiffre : n 17, que l’employé n’avait pas vu.

Que faire ? Rendre cette lettre ouverte, cette lettre confidentielle, naturellement, c’était délicat. Ce serait aussi une cause de désagrément pour tous, pour le commis qui recevrait un blâme de ses chefs et pour les intéressés qui apprendraient que leur secret avait passé par plusieurs mains.

Le plus simple parut, à cette fille d’Ève qu’était Mme Mourand, de lire cette lettre. Cela lui permettrait de mieux voir ce qui convenait en cette occurrence. Dirai-je qu’elle prit cette détermination sans trop de déplaisir et qu’elle trouva trop courtes les six pages de tendresses qui ne lui étaient pas adressées ?

L’autre amoureux inconnu se plaignait lui aussi de l’amante, mais sur un ton si respectueux et si caressant ! ils étaient restés dans les sphères platoniques. Il voulait l’attirer dans un domaine moins éthéré et priait, et suppliait, avec des mots délicieux, qu’on voulût bien lui faire une visite, si courte dût-elle être ! Il attendrait toute la journée encore, jusqu’à six heures, la radieuse venue qui devait transformer en paradis terrestre son modeste logis.

Marthe fut profondément touchée par la prière savoureuse que ce pauvre jeune homme adressait à une cruelle. Elle fut aussi contrariée. En vain, cette fois encore, il attendrait la chère aimée, comme il disait dans sa lettre, puisque la prière n’arriverait pas jusqu’à elle.

Comme le charmant amoureux (pouvait-il ne pas être charmant ?) signait bravement et donnait son adresse, elle résolut d’aller lui porter ses regrets et ses excuses. Il demeurait à deux pas, rue Bleue ; rien n’était plus facile. Et, s’il le fallait, elle saurait bien, avec de berceuses paroles, le consoler un peu. Œuvre pie que celle-là. Le visage rayonnant, elle s’élança vers le but.

Àson coup de sonnette, on se précipita vers la porte. L’expression soudainement décontenancée du maître de céans amusa Marthe.

— Monsieur, lui dit-elle, de sa voix fine, M G.-M. que vous attendez ne peut venir et je me présente à vous pour vous en expliquer la raison.

Aussitôt le jeune homme s’effaça, puis s’empressa. Mme Mourand constata qu’il la recevait comme une envoyée de l’ange du ciel. Qu’eût-ce été si l’ange était venu lui-même ?

Elle expliqua donc la méprise, dit sa confusion, minauda un peu peut-être. C’est que Henri Farman, grand et blond, était d’une distinction supérieure. Ses yeux bleus souriaient de façon suave. Un charme impérieux se dégageait de tout son être.

— Vous me pardonnerez, monsieur, mon indiscrétion ? demanda Marthe.

— Non seulement je vous pardonne, madame, mais je vous en remercie. Cette malheureuse lettre ne pouvait mieux tomber qu’entre vos mains. La cruelle ne serait pas venue. Ces fleurs (et il montra son salon transformé en jardin d’hiver) se seraient fanées sans qu’elle en respirât le parfum ; et vous êtes venue, vous que je sens si bonne, si compatissante, distraire ma peine, enchanter ce lieu et aussi l’embellir, car vous êtes belle et je suis pénétré d’une admiration, d’une émotion sacrée en vous contemplant.

Il se mit à genoux et lui prit les mains pour l’adorer comme une divinité, et bientôt les baisa avec ferveur.

— Quoi ! dit-elle, et votre amie ?

— Elle est le rêve, répondit Farman, et vous êtes la réalité.

Marthe sourit :

— Enfant ! fit-elle.

Mais, comme il ne se haussait pas et demeurait en extase, elle abaissa ses lèvres vers sa bouche.

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