‹ Le Diable au corpsChapitre 27 sur 29 · Madame Jutal

Madame Jutal

Ollagnier savait, par son collègue et ami Charles Jutal, que Mme Jutal prenait ce jour-là, le train de dix heures pour le Vésinet. Tout de suite flairant une aventure, peut-être une bonne fortune, il s’était octroyé une journée de congé.

Le matin, il soigna tout particulièrement sa toilette, parfuma l’eau de son tub, se fit une raie irréprochable, lissa ses cheveux et roula sa moustache au fer.

Il se croyait ainsi irrésistible et n’avait pas tout à fait tort. Les femmes ne détestent pas ces beaux bruns, bien musclés, mais aussi bien pommadés, aux dents blanches sans cesse exhibées dans un sourire voulu et fat, têtes de garçon coiffeur.

La kyrielle était longue de celles que Louis Ollagnier avait conquises ou dédaignées : un vrai bourreau des cœurs, quoi !

Il se rendit donc à la gare Saint-Lazare et attendit Mme Jutal. Il la connaissait pour l’avoir vue à une ou deux soirées officielles. C’était une petite blonde potelée et fade, au regard langoureux et d’une nonchalance de gestes caressante. Elle avait un parler lent, mièvre, entrecoupé de soupirs.

Àpremière vue, Ollagnier, habitué à vaincre, s’était dit :

— Cette femme sera à moi, quand je voudrai.

L’occasion toutefois avait tardé. Elle s’offrait, ce matin-là : il la saisissait.

Madeleine Jutal arriva quelques minutes avant dix heures et trouva dans la salle d’attente le collègue de son mari.

Ollagnier salua et fit la roue.

— Surpris et ravi, madame ; vous prenez ce train ?

— Oui, monsieur, je me rends au Vésinet où nous avons une propriété. Les vacances de mon mari approchent et je vais voir si la maison est toujours à sa place. Nous avons l’habitude d’y séjourner pendant son congé.

— Voulez-vous me permettre, madame, de vous accompagner ? demanda Ollagnier.

— Certainement, monsieur, si c’est votre chemin.

— J’allais à Saint-Germain, où se meurt un de mes oncles, mais je crois qu’il en a encore pour deux ou trois jours, et, comme je n’ai jamais vu le Vésinet, je serai enchanté de le visiter sous vos auspices.

— Comme vous voudrez, monsieur.

— Décidément, se dit Ollagnier, la femme de mon collègue et ami est charmante. Je crois que nous ne tarderons pas à nous entendre. Je suis en bonne voie.

Il était dans une voie d’autant meilleure que sa belle moustache cirée avait fait une favorable impression sur la sensible Mme Jutal. C’était, en outre, une excellente personne, dénuée de volonté et de sens moral. Tous les beaux hommes la tentaient. Elle trouvait la force de leur résister, non dans le souci de sa propre estime, mais dans la crainte des on-dit, des bavardages et de la colère vengeresse de son mari.

Et encore tous ceux qui avaient su s’y prendre avaient-ils triomphé de ces hésitations. Étant dévote, elle avait, du côté du ciel, quelque scrupule, mais avait trouvé un accommodement. Elle assistait à la messe deux fois par semaine, au lieu d’une, qui est, seule, obligatoire. Elle offrait ce supplément à Dieu pour ses péchés.

Dans le compartiment de première où ils se trouvaient seuls, Ollagnier se montra fort entreprenant. Il détailla la femme de son collègue, l’inventoria avec beaucoup de paroles câlines.

Ayant admiré la main et l’attache du poignet, mis un baiser sur le bras, il ne pouvait moins faire que de s’extasier devant le pied si mignon, le cou de pied si cambré, la cheville si fine. La naissance du mollet aussi le transporta. Il voulut voir et vit la jambe jusqu’au genou.

Mais il ne put ascensionner davantage. Mme Jutal lui donna une petite tape avec le manche de son ombrelle. Justement la tête du contrôleur s’encadrait dans la portière. Il fallut exhiber les billets.

Quand l’employé fut parti, Mme Jutal dit sévèrement :

— J’espère, maintenant, que vous allez vous tenir tranquille. Vous voyez ce qui a failli arriver. Peut-être même vous a-t-on vu.

Ollagnier répondit sans s’émouvoir :

— Les employés ne font pas attention à cela : ils y sont habitués.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr, madame, les chemins de fer ne sont pas faits pour les voyageurs, c’est-à-dire pour des gens qui ont besoin de se transporter d’un point à un autre, mais pour permettre aux amoureux de se rencontrer et de s’isoler.

— Vous plaisantez.

— Je parle des trains de banlieue, ajouta Ollagnier. Il se peut que, sur les autres lignes il y ait vraiment des gens qui partent ou qui rentrent.

— À la bonne heure.

Cette concession parut conquérir tout à fait à Ollagnier la confiance de Mme Jutal. Elle sourit, trouvant à ce jeune homme beaucoup d’esprit.

Ils avaient encore un petit quart d’heure avant d’arriver au Vésinet. Ils l’employèrent à parler de l’absent, de Jutal, et ils en dirent beaucoup de bien. Ollagnier ne le cacha point : il avait pour son collègue une grande estime, Madeleine confessa que son mari l’avait toujours entourée de soins et d’amour. Elle lui en était très reconnaissante et l’aimait de toute son âme.

Après cette déclaration, Ollagnier fut un peu démonté.

— Elle paraît sincère, se dit-il ; mais alors elle se moque de moi, elle m’aguiche, elle m’allume, pour me glisser tantôt dans les mains. Pas de ça, Lisette.

Il résolut de ne pas perdre de temps.

Au Vésinet, Mme Jutal se laissa accompagner. Ils descendirent ensemble jusqu’à la villa et la visitèrent de la cave au grenier. L’hiver avait été sec, ainsi que le printemps. Tout était en bon état.

— Je craignais d’avoir à requérir du monde pour nettoyer ici, dit Madeleine, mais je vois que c’est parfait. Je n’ai plus qu’à rentrer à Paris.

— Vous ne ferez pas cela, affirma Ollagnier avec force.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu’il est beaucoup plus simple de déjeuner ici avec moi : vous déjeunerez plus tôt et plus agréablement.

Elle sourit à cette fatuité. Du reste, l’aplomb de ce garçon lui en imposait.

Sa beauté de mâle brun et fort continuait aussi à ne pas la laisser indifférente.

Elle ne dit ni oui ni non, ne sachant refuser et n’osant trop accepter si vite. Il serait fâcheux qu’un collègue de son mari eût d’elle trop mauvaise opinion. Ce souci la hantait.

Ollagnier, l’abandonnant à ses réflexions, s’était déjà élancé dehors. Il revint bientôt avec un marmiton chargé de victuailles. C’était décidément un jeune homme d’expérience. Il n’ignorait pas qu’après un bon déjeuner peu de femmes savent résister à un homme résolu et dispos.

Le déjeuner, copieusement arrosé de vins généreux, voire même prodigues, mit des taches rouges aux pommettes de Mme Jutal et de l’incendie dans ses calmes yeux bleus. Ollagnier n’eut qu’à cueillir cet agréable fruit mûr. Son excitation toutefois trouva peu d’écho. Alors cette froideur de la jeune femme, feinte ou réelle, le vexant, il osa la lui reprocher.

Àcela, elle répondit, avec la dignité qui convient à une femme de fonctionnaire :

— Vous m’avez prise, monsieur Ollagnier, je ne me suis pas donnée : je ne me donne qu’à Charles, mon mari.

Et, comme Ollagnier faisait la grimace, elle ajouta :

— Me croyez-vous donc une malhonnête femme ?

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