‹ Le Diable au corpsChapitre 4 sur 29 · La douche

La douche

La maison de campagne qu’avaient louée pour trois mois les Dumoutiers plut tout de suite à leur fils Étienne. Elle était d’aspect gracieux, avec des murs de briques roses, des fenêtres encadrées de vigne vierge, un côté cour, et un côté jardin planté de vieux arbres, de bosquets touffus. Il y avait même au milieu de la pelouse le traditionnel bassin à poissons rouges d’où fusait un jet d’eau.

Mme Dumoutiers avait pris le bras de son fils, se promenait avec lui lentement dans les allées, en lui vantant les avantages de cette villégiature à une demi-heure de Paris et les agréments de l’habitation elle-même. Comme logement, c’était petit. Au rez-de-chaussée, le salon, la salle à manger, le fumoir et la cuisine ; tout cela un peu mesquin ; mais le jardin rachetait les inconvénients de cette exiguïté ; c’est dans le jardin qu’on prendrait les repas, qu’on passerait son temps.

Étienne soudain fronça les sourcils. Sa mère le regarda avec inquiétude.

— Qu’y a-t-il, mon fils ?

— C’est tout de même insuffisant, votre petite baraque, dit-il. Dites-moi un peu où je pourrai, prendre ma douche !

— Mon Dieu ! s’exclama Mme Dumoutiers, ta douche ! C’est vrai, je n’y avais pas pensé.

Étienne Dumoutiers, suivant les prescriptions de son docteur et ses propres goûts, se douchait chaque matin formidablement. Le tub ne lui suffisait pas. Il lui fallait la pluie froide sur la poitrine et sur les reins. Et, là-dessous, il était heureux comme un poisson, s’ébrouait, pataugeait, éclaboussait les murs, puis se frictionnait avec un gant et une ceinture de crin. Il avait, pour de tels ébats, toute la place nécessaire. On la lui avait réservée dans les bâtiments de la grande usine Dumoutiers : Spécialité de construction de voitures d’enfants.

L’enfant gâté déclara :

— Vous n’en faites jamais d’autres. Je suis en voyage et vous louez cette maison avant mon retour !

— Sais-tu qu’il y a quinze jours que nous y sommes. Ton père avait hâte de venir.

— Si encore vous n’aviez pas oublié l’essentiel !

Mme Dumoutiers répondit hardiment :

— Tu n’en mourras pas. Tu te doucheras dans le jardin.

Cette idée apaisa Étienne.

— Je ne dis pas non, voyons.

Ils cherchèrent ensemble. Au fond du jardin, se trouvait un endroit propice. On y était hors de vue de tous côtés, sauf d’un. Et encore, une seule fenêtre de la maison du voisin ouvrait par là.

Étienne avait la bonne habitude de se lever à six heures. Il était peu probable que les habitants de ce chalet, des Parisiens sans doute, fussent debout si tôt.

Dumoutiers fils fixant donc son choix sur ce coin d’ombre, se fit apporter tout de suite le seau et le suspendit lui-même aux branches d’un sycomore. Grâce à cette trouvaille la paix de la maison ne serait pas troublée, car tout le monde était heureux, quand M. Étienne était content.

Àcœur joie, tous les matins, il trépigna d’aise sous la pluie factice, au milieu d’un concert d’oiseaux que le spectacle de sa beauté plastique laissait indifférents. L’opération terminée, le jeune homme parcourait le jardin au pas accéléré, achevait ainsi la réaction et gagnait un appétit de maçon. Nul ne le dérangeait ; la maison voisine dormait toujours. Il était ravi et bien portant.

Une nuit, ayant enterré la vie de garçon d’un de ses amis, il rentra très tard de Paris, et, trop excité par le champagne et autres libations, il dormit mal, si mal qu’il s’assoupit le matin seulement. Il était plus de sept heures, quand il s’éveilla. Jamais il n’avait eu plus besoin d’eau froide pour se rafraîchir la peau et se retremper les muscles. Il sauta à bas du lit, s’enveloppa d’un peignoir et courut au jardin.

Tout y dormait comme d’habitude, sauf les oiseaux. La petite manœuvre accoutumée commença. Il y avait à peine trois secondes qu’il recevait la légère cataracte sur les épaules, quand les volets verts du chalet voisin, en s’ouvrant brusquement, vinrent battre le mur.

Àtravers le réseau humide qui l’enveloppait, Étienne aperçut un visage rose dans un nuage de cheveux blonds qui disparut aussitôt, il lui sembla ensuite qu’il percevait un rire léger, sonore, ironique… et il se vit rougir des pieds à la tête.

Il hésita un instant, vira sur lui-même. Le seau maintenant était vide et, comme il n’y avait rien à faire, il prit son parti d’agir comme d’habitude. Il s’essuya, puis se frotta et, enveloppé dans son peignoir, traversa le jardin à vive allure.

Ce soir-là, il dînait chez des amis avec les siens. La maîtresse de maison le prit à part :

— Nous avons ce soir, lui dit-elle, une charmante jeune fille à dîner. Elle est non seulement jolie mais riche, c’est tout à fait votre affaire, sans compter que vous n’en trouverez pas beaucoup de pareilles à Paris ; c’est une vraie Agnès, l’innocence même.

Étienne, qui songeait à se marier, accueillit très favorablement cette nouvelle. Lorsqu’il vit entrer Mlle Aline Bache, ce fut du ravissement. C’était un bouton de rose mousseuse qui serait doué des plus charmants yeux du monde, purs et bleus comme un coin de lac où se reflète un ciel sans nuages. Elle les ouvrait tout grands, comme émerveillés de ce qu’ils voyaient. Or, ce qu’ils voyaient, ce soir-là, principalement, c’était Étienne Dumoutiers empressé et ému.

Les deux jeunes gens sympathisèrent tout de suite ; c’était visible. Cependant, au dessert, et comme on allait se lever de table, le hasard de la conversation dénonça le voisinage de campagne des Bache et des Dumoutiers.

Dès lors, Aline et Étienne devinrent silencieux. Ils cessèrent de se regarder et, au salon, s’assirent à l’opposé l’un de l’autre.

Étienne se sentait navré et furieux. Le matin, il avait dû être ridicule aux yeux de la jeune fille, car c’était elle, ce ne pouvait être qu’elle, il ne l’avait guère vue, mais la reconnaissait. Elle n’en pouvait dire autant, elle l’avait vu, lui, peu et beaucoup et même trop. Aline gardait une sorte de terreur de cet homme qui lui était apparu de façon si inattendue et si singulière et qu’elle jugeait cependant des plus charmants qu’elle connût.

Dans le cours de la soirée, ils se trouvèrent à nouveau, forcément, l’un près de l’autre, reprirent de l’audace, osèrent se regarder comme avant et même se sourire.

Ils se quittèrent avec une mélancolie douce au cœur, prélude d’amour.

Étienne dit à ses parents :

— Je la trouve adorable, cette jeune fille.

Et il ajoutait à part soi :

— Seulement je ne vais plus oser prendre de douches dans ce maudit jardin… Que vais-je devenir ?

Mlle Bache, interrogée par sa mère, avoua que M. Dumoutiers lui plaisait beaucoup.

— Te plairait-il pour mari ? demanda sa mère.

Aline rougit très fort et, après quelque hésitation, bredouilla :

— Oui, maman, seulement…

— Seulement.

— Seulement — continua Aline, délicieusement candide, — est-il possible, maman, d’épouser un homme qu’on a vu tout nu ?

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