‹ Le Diable au corpsChapitre 5 sur 29 · Œil pour œil

Œil pour œil

Si Mme Cronnigneau avait pu lire dans l’âme de son mari, elle n’aurait fait aucune opposition à ce que cet impatient Nemrod fît l’ouverture de la chasse comme il l’entendait.

Cependant ce mari peu délicat l’entendait de singulière façon, c’est-à-dire comme beaucoup, si je puis m’exprimer ainsi, attendu que ce qui paraît l’exception doit être la règle. Je n’imagine pas que tous ces gaillards costumés en Tartarins qui encombrent, vers la fin août, les gares de Paris vont sérieusement massacrer d’innocentes bêtes.

Leur déguisement n’est qu’un prétexte à brûler la politesse à leur belle-mère ou à déserter l’alcôve conjugale trop connue.

C’était bien là l’idée d’Eugène Cronnigneau, marchand de vins à Bercy. Les romans et les images l’avaient édifié sur l’emploi que font de ce jour fameux les soi-disant chasseurs, doublés de maris avides de caresses illégitimes.

Il allait donc avoir enfin, une journée à lui, bien à lui !

Lorsqu’il eut fait accepter à Mme Cronnigneau sa décision de prendre un permis de chasse et de gagner, la veille du jour réglementairement fixé, les plaines giboyeuses de la Picardie, il s’organisa pour rester à Paris chez la petite Alice du théâtre des Gobelains.

Seulement une chose l’ennuyait fortement. Ce truc de la chasse est excellent, il est vrai, mais il est bigrement éventé. Le faux chasseur est placé dans l’alternative ou de revenir bredouille, ce qui le vexe, ou de rapporter des Halles à son épouse des perdreaux faisandés et des lièvres pourris. La chose est connue. C’est toujours ainsi que se font pincer les maris qui abusent d’une aveugle confiance. Ce n’est pas moi qui les plaindrai.

Eugène courut chez son ami Louis Loroy qui passe pour un Nemrod des plus distingués. Celui-ci est un ami intime du ménage Cronnigneau, et, en cette qualité, n’a rien à refuser au mari de Thérèse. Ainsi se prénomme la jolie femme du marchand de vins.

— Mon cher Louis, lui dit Eugène, j’ai un grand service à te demander.

— Parle, ami, répondit Loroy ; et comme il connaissait son histoire, il ajouta : si c’est impossible, c’est fait, si c’est possible ça se fera.

— Je chasse avec toi dimanche prochain, reprit Cronnigneau.

— La physionomie de Louis se crispa légèrement.

— Est-ce que ça t’ennuie ?

— Non pas, du tout, au contraire, et alors ?

— Quand je dis : je chasse, je veux dire je suis censé chasser.

Le visage de Louis Loroy s’éclaira d’un sourire.

— Ah ! s’écria Eugène, je vois que tu aimes mieux ça. Est-ce que tu t’imaginais que j’allais tout abattre sous ton fusil, moi, un novice. Sont-ils jaloux ces chasseurs ! Bref, comme je reste à Paris, je compte sur toi pour m’apporter lundi un carnier bourré d’authentique gibier, tué la veille avec du plomb, offrant en un mot toutes les garanties désirables.

Cette combinaison plongea Louis dans un embarras voisin de la détresse. Lui non plus ne faisait pas l’ouverture. Lui aussi avait un rendez-vous des plus appétissants. Seulement, il n’en pouvait faire la confidence à son cher ami. Vous vous dites que la raison en est bien simple, qu’un amant n’avoue pas à un mari qu’il a besoin de sa liberté pour en jouir avec la femme dudit mari. Vous n’y êtes pas.

Mme Cronnigneau était bien la maîtresse de Loroy. Cela durait même depuis cinq ans. Mais justement, voici — le jeune homme en avait assez de cette maîtresse exigeante et jalouse — il la trompait et pour la tromper, il lui fallait bien plus d’ingéniosité et de roublardise que ce Cronnigneau qui n’était l’objet d’aucune surveillance, d’aucun soupçon.

Si Thérèse apprenait que Louis ne chassait pas, comme il le prétendait depuis quatre ans (un an après leur liaison il avait trouvé ce bon prétexte pour s’évader) elle entrerait dans une colère extraordinaire, et lui demanderait compte non seulement de ce dimanche-là, mais de tous les autres, de tous ceux que depuis cinq fois trois cent soixante-cinq jours il avait passés loin d’elle.

Tout valait mieux qu’une pareille scène, car dans l’exaspération de sa fureur Mme Cronnigneau était parfaitement capable de tout avouer à son mari.

Louis promit donc à Eugène tout ce qu’il lui demandait. Ils prirent rendez-vous pour le lundi suivant à la gare de l’Est, de sorte que ce n’était pas une nuit, mais bien deux nuits que s’octroyaient ces messieurs.

Ils se retrouvèrent, à l’heure dite, très exacts et très vannés aussi. Loroy avait bien fait les choses. Il remit à son ami deux lièvres, six perdreaux et cinq cailles.

— Alors, ça a bien marché ? dit Eugène.

— Parfaitement je te remercie. Et toi ?

— Oh ! moi, comme tu sais ce ne sont pas les terres labourées ni les luzernes qui m’useront les jambes. Cependant je ne me suis pas embêté, je te prie de le croire.

— Compliments.

Ils se serrèrent les mains avec effusion et tirèrent chacun de son côté.

Thérèse se montra ravie et parla tout de suite d’inviter Loroy à dîner pour le lendemain.

Sûr de lui, Eugène déclara que ce serait un peu tôt. Il fallait laisser à sa chasse le temps de se faire. Thérèse pinça les lèvres et répondit : soit, mais de si mauvaise humeur que ce bon Cronnigneau s’empressa de retirer son objection.

Il n’empêche que, le lendemain dans la matinée, cette charmante femme, aussi hérissée qu’une furie, s’irrua dans la pièce où son mari faisait ses comptes et se plantant devant lui les bras croisés, lui demanda sur un ton tout à fait impérieux :

— Et dans quelle boutique avez-vous acheté ces pourritures ?

Les yeux d’Eugène s’écarquillaient innocemment.

— Quelles pourritures ?

— Mais votre gibier, monsieur, faisandé, archifaisandé ! Et vous voulez me faire croire que vous êtes allé à la chasse. Air connu. Allons, avouez tout de suite, ou… ou je ne sais pas ce que je ferai, mais ce sera terrible.

Eugène très ahuri, demanda à voir les pièces à conviction et avant d’avoir le nez dessus se rendit à l’évidence. Toute la cuisine en était empestée. Alors, tête baissée, il avoua, non pas toute la vérité, mais une partie de la vérité. Il avoua qu’il était resté à Paris dans la crainte de paraître d’une ridicule maladresse à ses compagnons de chasse, à Loroy en particulier. Quant à celui-là, par exemple, il méritait qu’on lui lavât la tête. Sa conduite était une abomination. On est plus franc avec un ami intime. Si lui non plus ne quittait pas Paris, il aurait dû le dire.

Rongeant son frein, Thérèse fit à son mari quelques questions complémentaires et n’insista point davantage sur le mensonge d’Eugène. Celui-ci s’estima heureux de s’en tirer à si bon compte après avoir essuyé le premier feu.

Quant à Loroy, ce fut autre chose. Il vit arriver chez lui une femme au cœur gonflé de rage, mais affectant une dignité méprisante. Avec une apparente froideur, elle accabla son amant de reproches cruels et d’accusations exagérées dont l’injustice finit par le révolter. Aussi dédaigna-t-il de nier, heureux d’ailleurs d’une rupture devenue nécessaire.

Mais Mme Cronnigneau refusa de lui rendre sa liberté :

— Non, monsieur, lui dit-elle, ce serait trop commode de me tromper et de vous enfuir après. À chacun son tour. Vous me trompiez, monsieur Loroy ; je vous tromperai aussi, car je demeurerai votre maîtresse. Je n’étais infidèle qu’à un seul homme, à mon mari ; il y a deux hommes qui me trompent, lui et vous ; car il est bien évident, n’est-ce pas, qu’Eugène n’est pas resté à Paris pour enfiler des perles ; il est donc équitable que je trompe en revanche doublement. Voilà pourquoi, tout en vous gardant l’un et l’autre, j’entends sans retard prendre un deuxième amant.

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