Madame Chamouillet
— N’est-ce pas votre avis ? nous dit l’autre jour Robert. C’est assommant, de n’avoir pas toujours le même coiffeur ? Si vous changez, l’un vous coupe les cheveux d’une manière, l’autre différemment ; votre barbe se présente tous les quinze jours, après la taille, sous des aspects divers.
C’est pourtant ce qui m’arrive depuis que j’ai du poil au menton, et notamment depuis une couple d’années.
Vous avez remarqué combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de dicter son désir à un Figaro quelconque. Il répond : « Oui ! » et rogne, cisèle, raccourcit à son idée. Les recommandations et les objurgations n’y font rien.
J’ai choisi, pour ma commodité, un petit perruquier pas cher, dans mon quartier, à deux pas de chez moi. C’est très commode. J’y vais en chemise de flanelle et en pantoufles, le matin ou le soir. Je m’évite ainsi tout embarras et toute perte de temps.
Eh bien ! le croiriez-vous ? je n’ai jamais pu être servi un mois durant, par le même garçon. Dès que l’un d’eux, à force de précision de ma part, a compris ma pensée et l’a su traduire, — cheveux longs aux tempes, barbe rase sur les joues, — il disparaît.
J’ai fini par croire que je leur portais la guigne, à moins que ce ne soit dans les us des garçons coiffeurs, cette existence nomade. Je me suis entêté contre le destin. J’y suis retourné, j’y retourne encore, mais je connais aujourd’hui la raison mystérieuse de ces changements si fréquents.
La boutique est tenue par Mme Chamouillet. Elva Chamouillet est une belle femme de trente-cinq ans, plantureuse, brune, la lèvre supérieure légèrement ombrée, ce qui ajoute à son air de force et de résolution.
On dirait volontiers que c’est un rude gaillard, que cette imposante personne ; mais, par les yeux jaunâtres et glissants, par le sourire effilé des lèvres, on la voit, on la sent femme, très femme, oh combien !
Anatole Bigeon, un brave garçon que j’ai connu au régiment, pendant mon volontariat, ne me démentira point. C’est lui qui m’a donné la clef du mystère.
Je le retrouvai un jour chez la « belle parfumeuse », comme quelques-uns l’ont surnommée. Il avait fini son temps depuis quinze jours et il débutait dans la maison, comme extra, pendant les fêtes de Pâques. La patronne venait de lui dire qu’elle le garderait.
Il me coupa les cheveux, me tailla la barbe, selon mes très nettes instructions, me fit exactement la tête que je voulais : je fus ravi. Nous nous remîmes à nous tutoyer.
Je lui glissai dans l’oreille :
— Tâche de te maintenir ici, ce qui ne me semble pas facile, car d’après ce que j’ai toujours vu, on n’y moisit pas longtemps.
Il me répondit avec un sourire un peu fat :
— Sois tranquille, quand j’y serai, j’y resterai. Entre nous soit dit, je crois que la patronne me gobe un peu.
— Parfait. Fais tout ce qu’il faut pour lui plaire. Si tu ne le fais pas pour toi, que ce soit pour moi, mon vieux.
— Foi de Bigeon, dit-il, ça ira, ou ça dira pourquoi ?
Je vous avoue que ma curiosité était piquée. Sous des prétextes quelconques, faciles à trouver, je vins deux fois en huit jours. Coups de fer à la moustache, frictions, etc. ; j’usai de toutes les délices.
— Et ça va ? dis-je à Anatole.
— Très bien.
La seconde semaine, il me parut moins enthousiaste, bien que toujours content. La troisième, il était sombre, muet, rebelle aux questions.
La quatrième, il entra chez moi, tout à coup, comme un homme affolé.
Je remarquai sa maigreur et son regard vide. Il jura :
— C’est infect. Me voilà sur le pavé à présent !
— Oh ! dis-je, une place, ça se retrouve, je t’y aiderai au besoin ; mais, au moins, vas-tu me conter ce qui t’est arrivé. Tu étais si gai, il y a quinze jours !
— Mon vieux, dit-il, il m’est arrivé, à moi comme aux autres, — car je viens précisément de rencontrer mon prédécesseur, — que j’ai déplu à la patronne et qu’elle m’a flanqué à la porte.
— Des détails, voyons.
— Des détails, si tu veux. Voici sa façon de procéder, toujours la même, paraît-il : vous vous présentez ; selon qu’elle vous trouve ou non à son goût, elle vous accepte comme second garçon, — le « fond » en comportant deux, — ou vous blackboule. Une période de quelques jours s’écoule, pendant laquelle Mme Chamouillet vous lance des œillades, des mots sucrés, vous frôle la jambe sous la table, tandis que l’autre garçon est l’objet des plus désobligeants sarcasmes ou du plus farouche mépris.
— Cette période d’incubation ne tarde pas à prendre fin sans doute ?
— Au bout de huit jours environ, Mme Chamouillet dit alors à l’autre : « Mon garçon, vous paraissez souffrant ; le repos vous ferait du bien, je vous rends votre liberté. Dans huit jours, vous pourrez partir. En attendant, ne prenez plus la peine de fermer le magasin, votre camarade voudra bien mettre les volets.
— Cela veut dire, n’est-ce pas ? qu’une aurore se lève et qu’on va être admis à contempler sans témoin les charmes puissants de la belle Mme Chamouillet. Heureux coquin !
— Heureux coquin, oui, mais joie éphémère. Cette femme est terrible. Dès que le magasin est bien clos, elle vous invite à passer dans l’arrière-boutique. Là, Elva Chamouillet fait le récit de sa vie, verse quelques pleurs sur sa solitude, met à nu une âme pleine de suaves tendresses, et, comme tout cela l’étouffe, donne un peu d’air à son opulente poitrine et vous prend à témoin que son cœur bat très fort. On s’approche, on pose sa main sur le sein gauche, au halètement cadencé. C’est alors que, les deux bras soudainement glissés autour du cou, elle vous appelle « mon chéri », en déclarant sa flamme. Je rends cette justice à la gorge de Mme Chamouillet qu’elle est encore aussi ferme qu’abondante, et qu’elle exhale une odor di femina très troublante. J’en eus dès la première minute la tête en feu. Avec une telle femme, d’un tempérament volcanique, les minutes sont courtes, mais épuisantes. Au bout d’une semaine, on commence à demander grâce. Vainement, car elle n’entend rien ou ne veut rien entendre. L’ardeur de sa passion croit avec le temps. Le jour où, enfin, elle vous sent impuissant à répondre à ses appels les plus impérieux, les rapports se relâchent, et bientôt elle vous rejette comme un citron vidé. Ce fut, paraît-il, le sort de tous mes prédécesseurs : c’est le mien.
— L’insatiable Mme Chamouillet a donc prié ton camarade, dernier venu, de mettre les volets.
— Ce soir même et, à cette heure, il entend le récit de sa vie ; elle lui parle du trop-plein de son âme, elle offre à sa main et à sa bouche le toucher savoureux de sa superbe poitrine. Cela me serait peut-être égal d’en être privé, j’ai bu à ma soif, mais je rage qu’un autre me remplace. C’est bête d’être jaloux. Il y a heureusement la vengeance.
— Anatole, Calme-toi.
— Je suis calme ; ce qui m’ennuie encore dans cette affaire, c’est que je ne soignerai plus ta tête ; tu retourneras chez Mme Chamouillet et je n’y serai plus.
Je vis une larme sous les cils de mon brave copain. Était-ce une vraie larme ? Peu importe. Ses dernières paroles m’étaient allées au cœur.
— Mon pauvre vieux, m’écriai-je, puis-je faire quelque chose pour toi. Que désires-tu ?
Alors mon barbier me répondit :
— J’ai mangé tout le saint frusquin du mois avec cette bougresse. Donne-moi cent sous, pour que je me console avec une autre. Si elle s’imagine que je vais me jeter à l’eau pour elle, plus souvent, ce n’est pas de ce bois-là que je me chauffe.
Je trouvai bien l’image un peu incohérente, mais je ne crus pas devoir lui refuser les cent sous destinés à apaiser une soif de représailles aussi légitimes.