‹ Le Diable au corpsChapitre 7 sur 29 · La pelle

La pelle

Au Bois, ils s’étaient accostés, pédalant. Cela sans se connaître ; mais la bicyclette rapproche les sexes, comme elle supprime les distances. Elle offre maintes occasions de prendre langue.

Mlle Olga Lurot, du théâtre des « Plaisirs-Boulevardiers », était une fervente cycliste. Depuis peu de temps, elle s’adonnait à ce genre de sport ; et entendait s’y distinguer, comme en toute chose.

Elle avait peur du ridicule. Pour cette raison, elle s’était montrée jusque-là rétive à l’usage de cette machine à deux roues, sur laquelle montent des femmes habillées comme des hommes. Beaucoup lui apparaissaient grotesques, les unes massives, rêvant de maigrir et ne réussissant qu’à rougir comme des tomates et à souffler comme des cachalots ; les autres, semblables à des singes, exhibant, en guise de mollets, des baguettes de tambour.

Àmieux regarder cependant, quelques-unes, très rares, étaient agréables à voir. Celles-là étaient bien faites et bien habillées. Elles n’en avaient que plus de mérite, en ce costume qui, incontestablement, désavantage la femme. Puisque le problème n’était pas impossible à résoudre, elle aussi s’y appliquerait. Elle se flattait d’être aussi Vénus Callipyge qu’une autre. On verrait bien.

Et l’on voyait effectivement, chaque matin, la nouvelle cycliste rouler, à petite allure, dans les allées ensoleillées du Bois. Ses corsages de soie mettaient la gaieté d’une note claire sur la verdure des taillis. Plus d’un la dépassait, pour voir si le charme du visage répondait au chic du costume et s’éloignait, tout rêveur. Son élégance même la mettait à l’abri de trop banales entreprises. Le premier gigolo venu hésitait à tenter le flirt avec une personne d’apparence aussi calée.

De telle sorte qu’Olga s’étonnait elle-même que ses promenades quotidiennes incitassent si peu de gens à lui manquer de respect. Elle ne recherchait pas les aventures. Son amant était riche et généreux. Il était même jeune et bien portant. Rien ne lui manquait, qu’un peu d’inconnu, pour se distraire. Elle n’eût point repoussé une galanterie adroite et discrète.

Au moment où elle y songeait le moins voilà que, au tournant d’une allée, distraite, elle se jeta sur un cycliste qui tenait normalement sa droite. Par un miracle d’équilibre et d’adresse, il leur évita la pelle en commun.

Non content de virer sur place en fuyant, il les avait redressées, elle et sa machine, d’un coup de pouce, au moment où ils chaviraient. Elle avait eu peur. Comme il revenait sur elle, en souriant, elle s’excusa.

— Oh ! ça me connaît, la bécane ! dit-il.

Ils marchaient maintenant côte à côte. Elle remarqua son allure coulée. Il se servait des pédales avec autant de naturel, qu’un oiseau de ses ailes, et il avait l’air de raser le sol en volant.

Àson tour, il la considérait. Il reprit :

— Permettez-moi de vous donner un conseil.

— Volontiers, monsieur.

— Enfoncez moins le pied, donnez de la souplesse à votre cheville.

— Comme ceci ?

— Oui, très bien ; mais la main très légère sur le guidon.

— C’est toute une leçon.

— Oh ! je n’en ai jamais pris moi-même.

« Il est peut-être venu au monde sur une bicyclette, » songea la jeune actrice.

— Vous en faites beaucoup, monsieur ?

Àces mots, sa position se modifia. Il cambra sa taille, en lâchant le guidon, et, fièrement modeste, il répondit :

— Je m’appelle Veloceman.

La physionomie d’Olga resta la même. Ce fut à Veloceman de s’étonner.

— Vous n’allez donc jamais au Vélodrome ? Vous ne lisez donc jamais un compte-rendu des courses ?

— Jamais, dit-elle : je fais de la bicyclette pour mon agrément.

— Je suis, reprit Veloceman, le champion européen sur les courtes distances, ce qu’on appelle un sprinter.

Pour Olga, c’était de l’hébreu.

— Est-ce que cela vous rapporte beaucoup ? dit-elle.

— Bon an, mal an, vingt mille francs.

— Ce n’est pas mal. Mais, moi, je gagne cela par mois, sans risquer de me rompre le cou.

— Oh ! c’est différent. Je ne crains aucun coureur de vitesse ; mais je n’entends point rivaliser avec une jolie femme comme vous.

Elle sourit et, avec bienveillance :

— Alors ces courses ont lieu…

— Tous les dimanches. Permettez-moi, madame, de vous envoyer une loge, pour la prochaine course où je figurerai.

— Volontiers, je vous remercie.

Ils continuèrent à pédaler ensemble.

Veloceman trouvait très désirable sa compagne et, de son côté, l’actrice aimait assez la silhouette du champion. Il avait un profil de médaille romaine, le nez droit, le menton brutal. Ses proportions physiques surtout étaient admirables. On sentait vibrer en lui tous les muscles. C’était un joli athlète.

— Il doit être mieux encore en maillot, songeait Olga, car elle imaginait bien que les coureurs simplifiaient le plus possible leur costume.

Sans déplaisir, elle se laissa aider à descendre, pour une halte qu’il proposa. Leurs machines accotées au fût d’un arbre, ils bavardèrent longuement : il parla de ses triomphes sur les pistes européennes, de ses intentions de se mesurer, par delà les mers, avec les plus redoutables sprinters.

Elle lui conta, elle, sa vie d’oisiveté luxueuse, ses succès comme femme et comme artiste.

— Moi aussi, dit-elle, je puis vous offrir une loge : je vous la donnerai, dimanche, après les courses.

Le champion était ravi. Posséder une actrice, c’était le rêve. Il était maçon, dans son pays, avait fait d’abord du sport pour son plaisir, s’y était découvert des aptitudes merveilleuses et, venu à Paris, en trois mois, avait connu la gloire. Amant d’une artiste, il serait tout à fait un monsieur. Et il espéra.

Ayant quitté la belle Olga sur une promesse formelle, il attendit le dimanche suivant avec une impatience extraordinaire. Le Vélodrome était bondé ce jour-là. On avait handicapé tous les coureurs contre l’invincible Veloceman. S’il sortait victorieux d’une telle épreuve, son triomphe serait incomparable ; mais c’était pour elle surtout qu’il désirait, qu’il voulait la victoire, pour elle, pour elle, si jolie dans sa robe de satin rose et sous son chapeau noir faisant valoir ses blonds cheveux.

Il était ému. Ce fut les yeux sur elle qu’il se mit en selle, le cœur oppressé délicieusement. Au coup de pistolet, il démarra brusquement, et, dans un effort magnifique, rattrapa les concurrents de tête. Maintenant il était sûr de la course. Aussi, au dernier virage, sous les loges, adressa-t-il à son invitée un clair sourire de joie : cette distraction lui fut fatale. Le coureur qui le devançait ayant ralenti, Veloceman heurta, avec sa roue directrice, la roue motrice de l’autre. La chute fut rapide et désastreuse. Le champion, jeté sur la pente, s’étala, bras et jambes étendus, à plat ventre. Tel un batracien écrasé. Le magnifique et très collant maillot qu’il avait arboré pour ce grand jour éclata comme un simple pneu. Les f…ormes de Veloceman apparurent, tous voiles ôtés.

Après un premier cri d’effroi, il y eut un formidable éclat de rire, ce pendant que le pauvre garçon glissait jusqu’au bas de la piste, toujours à plat ventre. La belle Olga riait plus haut que les autres. Elle riait encore, longtemps après que le champion se fût relevé, sans aucun mal, d’ailleurs.

Elle fut bonne fille, tout à fait ; et, comme un peu honteux, elle l’apercevait, à la sortie, la guettant, sans oser s’avancer, elle lui tendit au passage le coupon de loge promis en disant gentiment :

— À ce soir au théâtre, M. Veloceman, mais je ne prends pas l’engagement de vous en montrer autant.

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