Dernières prouesses
C’était l’autre jour, au château. On nous servit un premier déjeuner arrosé d’un petit vin blanc qui a un goût de terroir fort agréable.
— Buvez-en, pour vous donner des jambes, nous dit notre hôte ; mais que ceux-là qui n’ont pas la tête solide se défient. Avec un verre de trop, plus moyen de mettre le bout droit sur la pièce et c’est la bredouille.
Ces bonnes paroles n’empêchèrent aucun de nous de vider son verre. Je songeai alors à examiner mes compagnons de chasse.
Il y en avait pour tous les goûts ! Officiers d’armes diverses, cultivateurs, hommes politiques, fonctionnaires et notaires. Mon voisin, un familier de la maison, qui était quelque peu mon ami, me désigna chacun d’eux par son nom et me dénonça sa profession.
— Et celui-ci, lui dis-je, au moment où se levait un vieillard à moustache noire, svelte et cambré, avec un air de jeune chasseur à ses débuts.
— Oh ! celui-ci, c’est un type. Si vous habitiez Paris, vous le connaîtriez. Il est même probable que vous avez lu son nom dans les journaux. C’est le baron Honoré de Cuissart, que, sur le boulevard et dans les clubs chic, on tient pour un de ces gentilshommes de forte race sur lesquels le nombre des années n’a aucune prise. On le voit tous les matins au Bois, où il monte à cheval comme un centaure, si j’ose m’exprimer ainsi, en parlant d’un homme ultra-moderne. La bicyclette elle-même ne lui est pas étrangère. Il la chevauche en des costumes d’une fantaisie géniale. C’est aussi, comme vous voyez, un disciple, et très fervent de Nemrod. On se le dispute en Sologne, où son éternelle jeunesse fait l’admiration de tous les châtelains de cet extraordinaire pays de chasse.
C’est aussi en ces occasions qu’il s’applique à faire éclater, triompher la prodigieuse ardeur de son tempérament.
Guêtré et sanglé dès l’aube, il piaffe sur le perron avant tout le monde et va visiter les chiens au chenil. Il en résulte des aboiements frénétiques qui mettent bientôt toute la maison sur pied. Chacun se dit :
— C’est encore cet infatigable baron : il est enragé ce gaillard-là.
Les choses du moins ont marché ainsi jusqu’à la cinquante-cinquième année de ce jeune vieillard ; mais depuis deux ans — il m’a dit cela confidentiellement — rien ne va plus.
Rien ne va plus et c’est très désagréable, car, de même que les jeunes premiers doivent être toujours jeunes, Honoré de Cuissart n’a pas le droit de vieillir. Il l’a bien compris ainsi ; alors il lutte, il dissimule, il ruse. Il monte des rosses qui vous ont un air de vouloir tout casser et tiennent à peine sur leurs jambes. Elles ne se cabrent que sous l’éperon. Leur galop, apparemment désordonné, cesse au tournant de l’allée, à l’abri des regards curieux.
Le baron a abandonné la bicyclette pour le tricycle, sous prétexte que tout le monde monte maintenant la bécane. À la vérité, c’est qu’il préfère, à l’allure rapide de l’une, le train-train modéré de l’autre, qu’on n’a pas besoin de maintenir en équilibre.
La chasse ne le préoccupe pas moins, surtout quand elle n’a pas lieu en battue. Il en est quitte pour accepter d’être le pivot de l’aile marchante. Son expérience du terrain rend ce choix tout naturel. Ses yeux ont faibli, partant son adresse ; mais nul ne s’en aperçoit. Il double le coup de son voisin : la pièce tombe, il ne la revendique pas, il assure au contraire n’être pour rien dans le meurtre.
Ce désintéressement ne se dément point. Avec tous, il agit de même, si bien, que, pour n’être pas en reste de galanterie, les autres chasseurs lui attribuent un certain nombre de leurs victimes, en lui maintenant une réputation de compagnon charmant.
— Mais en amour ? direz-vous.
La matière est délicate. Les femmes sont parfois indiscrètes. Il le sait bien. Il a donc pris le parti de n’avoir ni maîtresse attitrée, ni maîtresse connue.
On le rencontre en compagnie de charmantes filles ; mais une fois seulement avec chacune d’elles. C’est à peine si ensuite on les pourrait reconnaître. Il les renvoie sans doute dans les faubourgs d’où il les a tirées pour un jour.
Sa fortune, très considérable, lui permet des folies.
Enfin, il abuse si bien son monde qu’on me disait l’autre jour ;
— Il en est inconvenant : quand il n’a pas de femmes sous la main, il prend les bonnes.
L’ami qui me parlait si dédaigneusement des servantes est le propriétaire d’un donjon merveilleux, en Picardie, le comte de Beaulieu.
De Cuissart vient d’y passer huit jours de chasse et, dans son désir de paraître toujours vert, il a scandalisé la maîtresse de la maison.
Ce n’était pourtant que de la frime. Le baron — toujours sous le sceau du secret — m’a conté la chose, et le comte de Beaulieu me l’a confirmée.
De Cuissart avait remarqué, dès son arrivée au château de l’Ailette, une femme de chambre superbe.
Elle avait un air aussi désagréable qu’elle était belle.
— Voilà mon affaire, se dit de Cuissart ; elle résistera, elle fera peut-être du scandale ; ce sera très bien !
En effet, pour mener de front l’amour et la chasse, il faut être, dit-on un chaud lapin.
Il se mit donc à pincer Louisette dans les escaliers sans nul souci d’être surpris.
Le château ne tarda pas à en faire des gorges chaudes. La châtelaine mit son mari au courant de ce qui se passait.
Celui-ci s’en amusa :
— Cuissart est toujours jeune, ma bonne amie, que veux-tu que j’y fasse ?
— Dis-lui de se cacher davantage. Que diable ! à son âge, on peut se contenir !
— Les autres oui, le baron, non pas.
— Puis Louisette est une honnête fille ; glisse à l’oreille de ton ami qu’il perd son temps.
— Tu crois ?
La plus ennuyée était Louisette. Elle trouvait le baron inutilement compromettant.
Aussi, dans la soirée, comme il lui prenait le buste d’un geste fort câlin, elle lui envoya une gifle qui retentit jusqu’au fond du corridor.
En même temps, elle se penchait un peu, disant :
— Si M. le baron désire me parler, voici la clef de ma chambre.
Mais, ce fut la clef des champs que le baron de Cuissart se contenta de prendre, le soir même.