XI
Après le déjeuner tous se séparèrent. Eugène, comme d’habitude, alla dans son bureau. Il ne se mit ni à lire ni à écrire des lettres, mais s’assit et commença à fumer une cigarette après l’autre, en réfléchissant. Ce qui l’étonnait et l’attristait horriblement, c’était le sentiment mauvais qui, tout à fait inopinément, s’était manifesté en lui, et dont il se croyait délivré depuis son mariage. En effet, depuis, il n’avait pas éprouvé une seule fois ce sentiment, ni pour Stepanida, ni pour n’importe quelle femme hormis la sienne. Dans son âme, plusieurs fois, il s’était réjoui de cette délivrance, et voilà que tout d’un coup, par hasard, il reparaissait et lui révélait qu’il n’était pas affranchi. Maintenant il était tourmenté, non de l’emprise nouvelle de ce sentiment, non du désir, — à cela il ne voulait pas même penser, — mais du fait qu’il était vivant en lui, et qu’il fallait y prendre garde. Dans son âme il n’y avait point de doute pour la victoire sur ce sentiment.
Il devait écrire une lettre et rédiger un document. Il s’assit devant sa table à écrire et commença à travailler. Son travail terminé, et ayant complètement oublié ce qui l’avait troublé, il sortit pour passer à l’écurie ; et de nouveau, comme par un fait exprès, ou un hasard malheureux, à peine était-il sorti sur le perron que parut la jupe rouge, le fichu rouge ; et en balançant les bras et se dandinant, elle passa devant lui. Non seulement elle passa, mais courut en le dépassant, comme si elle eût joué avec lui, et rejoignit sa compagne. De nouveau s’offrirent à son imagination le midi brillant, les orties, Danilo, la hutte du garde champêtre, et, dans l’ombre des platanes, la bouche souriante qui mordillait des feuilles.
« Non, c’est impossible de laisser cela ainsi, » se dit-il, et, ayant attendu que les deux femmes disparussent de sa vue, il alla au bureau. Il était juste midi et il espérait trouver son gérant. Il était là. Il venait de s’éveiller. Il s’étirait en bâillant et regardait le gardeur de bétail qui lui disait quelque chose.
— Vassili Nikolaievitch !
— Que désirez-vous ?
— J’ai besoin de vous parler.
— À vos ordres.
— Mais d’abord, terminez.
— Est-ce que tu n’apporteras pas ? demanda Vassili Nikolaievitch au gardeur de bétail.
— C’est lourd, Vassili Nikolaievitch.
— Qu’y a-t-il ? demanda Eugène.
— Mais voilà… Une vache a mis bas dans les champs.
— Eh bien, c’est bon, je vais donner l’ordre d’atteler un cheval. Dis à Nicolas de prendre le fardier.
Le gardeur de bétail sortit.
— Voyez-vous… commença Eugène en rougissant et le sentant, — voyez-vous, Vassili Nikolaievitch, quand j’étais encore célibataire… j’avais une liaison… Peut-être avez-vous entendu…
Vassili Nikolaievitch sourit des yeux, et, évidemment pris de compassion pour son maître, dit :
— C’est à propos de Stepanida ?
— Oui, c’est ça… Alors, voilà… je vous prie… je vous prie de ne pas la prendre pour travailler à la journée dans la maison… Vous comprenez, cela m’est très désagréable…
— C’est probablement Ivan, l’employé, qui aura donné cet ordre.
— Alors, c’est entendu… Eh bien ! qu’en pensez-vous vous, faut-il mettre tout le reste ? dit Eugène, pour cacher sa confusion.
— J’y vais précisément à l’instant.
— Alors terminons cela.
Et Eugène se tranquillisa, espérant que puisqu’il était déjà resté une année sans la rencontrer, il en serait encore de même. « En outre, Vassili Nikolaievitch va en parler à l’employé, celui-ci en parlera à Stepanida et elle comprendra que je ne veux pas cela, » se disait Eugène, et il se réjouissait d’avoir eu le courage de s’ouvrir à Vassili Nikolaievitch, quelque difficile que cela fût pour lui. « Oui, tout vaut mieux, tout, plutôt que ce doute, cette honte. » Il tressaillait au seul souvenir de ce crime de sa pensée.