‹ Le Divorce par DemoustierChapitre 19 sur 21 · SCÈNE V.

SCÈNE V.

GUILLAUME, MARTIN.

Martin.

Te voilà délivré de ta femme, mon cher.
Sans le savoir, tu t’es mis à la mode ;
Car avant cette loi commode,
Le Divorce existoit chez les gens comme il faut :
Monsieur vivoit dans son château ;
Madame circuloit ; son cœur faisoit la ronde.
Tout cela se passoit vraiment
Le plus honnêtement du monde ;
On dressoit un arrangement
Dicté par la délicatesse :
 « Vous me passerez ma maîtresse ?
 » Je vous passerai votre amant ?
 » Très-volontiers ; la partie est égale.
» Nous aurons quelque jour l’honneur de nous revoir »…
Voilà des procédés ; oui, mais pour les avoir
Il faut un peu d’usage et beaucoup de morale.

Guillaume.

Pour moi, je fais bien peu de cas
D’un semblable libertinage,
Et tes gens comme il faut, dont tu fais étalage,
Sont des gens comme il ne faut pas.
Pour leurs femmes…

Martin.

Ne t’en déplaise,
Elles ont de l’esprit, des grâces, des appas.

Guillaume

Oui, mais elles n’ont pas le cœur de ma Thérèse.

Martin, gaîment.

Allons ! tu fais l’enfant. Pleurer ta femme ? Hélas !
Combien de gens voudroient être à ta place,
Et riroient de bon cœur d’une telle disgrace !
De quel siècle es-tu donc !… mais si ton cœur enfin
Est possédé du démon de l’hymen,
Ta perte à réparer n’est pas fort difficile.
Une femme perdue, on en retrouve mille.
Oui, mais il faut choisir. Qui choisit prend le pis.
Les plus fins connoisseurs eux-mêmes y sont pris.
Aussi, sans se piquer d’une sotte constance,
Nos amateurs ont la prudence
De choisir tous les jours ; et tiens, c’est-là, je crois,
Le parti le plus raisonnable :
Sur trois cent soixante et cinq choix,
Bien mal vient si, par an, l’on n’en fait un passable.

Guillaume, avec humeur.

Je n’entends point tous ces calculs.

Martin.

Vraiment,
Vous autres maris de village,
Vous ne calculez rien. Mais pesons mûrement
De ton état présent le tort et l’avantage :
Si tu n’as plus de femme, il te reste un ami
Qui ne te gronde pas ; et ta femme aujourd’hui
T’auroit déjà grondé dix fois.

Guillaume.

Mais l’habitude…

Martin.

Le beau régime !

Guillaume

Oui, sois persuadé
Que j’ai besoin d’être grondé :
J’y suis fait.

Martin.

Mais l’inquiétude.
Les peines d’esprit et de cœur
Que donnent l’embarras et les soins d’un ménage ?

Guillaume.

Crois-moi, ces chagrins-là ne sont pas sans douceur
Quand une épouse les partage.

Martin.

En vérité le Ciel t’a bien pétri,
Mon cher voisin, pour faire un vrai mari.

Guillaume, (Ici l’enfant rentre.)

Hélas ! que trop ! Souvent j’ai goûté mille charmes
En voyant ma Thérèse avec moi s’attendrir.
Si quelquefois ému par de vives alarmes,
Il m’échappoit des pleurs, elle y mêloit ses larmes,
Et ma douleur se changeoit en plaisir.

Martin, gaiement.

Le pauvre homme !

Guillaume.

Mon fils, image de ta mère,
C’est toi qui me consoleras.

l’enfant.

Mais, tu me l’as promis, toi ; tu me la rendras ?

Martin, à part.

Ceci va mal.

Guillaume.

Elle m’étoit bien chère !
Je la retrouve dans tes yeux.
Tes traits m’offrent des siens une image fidelle.
Je la retrouverai bien mieux,
Mon cher enfant, si tu m’aimes comme elle.

Martin.

(à part.) (haut.)
Éloignons cet enfant. Adieu donc.
(Il emmène l’enfant, qui résiste.)

Guillaume, vivement.

Où vas-tu ?

Martin.

Tu sais bien qu’il est convenu
Qu’en attendant que votre juge,
Ce soir, à l’un des deux l’adjuge,
Votre fils restera chez moi.

Guillaume, à son fils.

Tu m’abandonnerois !

l’enfant, volant dans ses bras.

Non : je reste avec toi.
(à Martin.)
Laissez-moi.

Guillaume, à Martin.

Laisse-le.

Martin.

Comment ! quelle foiblesse !
Jusqu’à ce point est-il permis d’aimer !

Guillaume.

Attends que tu sois père avant de me blâmer.
(à son fils qu’il embrasse.)
Moi te quitter ! jamais !

Martin, bas à Guillaume.

Chut ! Thérèse s’avance.
Ton fils…

Guillaume, alarmé.

Il ne faut pas qu’il paroisse à ses yeux.

Martin.

Je l’emmène chez moi.

Guillaume, vivement.

Non.

Martin, insistant.

Pourquoi ?

Guillaume.

J’aime mieux
(à son fils.)
Le cacher. Entre ici.
(Il le fait entrer par la porte latérale à gauche.)

l’enfant, hésitant.

Tu le veux ?

Guillaume.

Oui. Silence !

Martin, fermant la porte et prenant la clef.

(à part.)
Je le tiens.
(Il sort doucement tandis que Thérèse entre avec le juge.)

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