LE DOCTEUR PAINCHAUD
Quelle influence active et bienfaisante avait donc opéré ce travail considérable, et cela sans bruit, avec tact, délicatesse et humilité ?
Cette noble et opportune tâche de l’établissement de l’admirable Société de Saint-Vincent de Paul dans la capitale du Canada français, ce fut un tout jeune homme de vingt-sept ans qui la réalisa, un jeune médecin, ancien élève du Petit Séminaire, appartenant à l’une des familles les plus distinguées de Québec à cette époque, j’ai nommé le docteur Joseph Painchaud, fils.
Parmi les portraits des anciens confrères qui ornent cette salle, il est une figure que nous aimons à regarder souvent, c’est celle du fondateur de notre chère Société au Canada, le D Joseph Painchaud. Regardons et contemplons cette belle figure de jeune homme, aux traits aristocratiques, au regard vif et intelligent, au front large et noble, à la bouche discrètement fermée, mais dont les lèvres semblent prêtes à sourire. Ce portrait, c’est celui du fondateur de la première Conférence de Saint-Vincent de Paul à Québec, tel qu’il était au sortir du Grand Séminaire où il ne put persévérer faute de santé et en raison aussi d’une infirmité à une jambe : M. Painchaud avait alors environ 23 ans.
Ce jeune et pieux laïque, dont la vie fut toute d’abnégation et de charité, a plus d’un trait de ressemblance avec Ozanam, au point de vue de la piété, de la vertu, du zèle de la religion et de la soif de l’apostolat. Nous allons retracer brièvement sa vie à l’aide de l’étude, qu’en fit en 1883, le regretté chapelain de notre Société, feu M H. Têtu.
Joseph-Louis Painchaud naquit à Québec le 12 juin 1819, de Joseph Painchaud, célèbre médecin de l’époque, et de M Geneviève Parant, sœur de M. A. Parant, supérieur du Séminaire de Québec pendant plusieurs années. Joseph-Louis fut baptisé le lendemain de sa naissance par M J.-O. Plessis. Joseph-Louis était le troisième d’une famille de sept enfants.
La maison où est né le fondateur de la Société de Saint-Vincent de Paul au Canada existe encore, telle qu’elle était il y a cent ans. Coïncidence heureuse, cette maison historique est une des trois qu’habite aujourd’hui l’Œuvre du Foyer ou Protection de la jeune fille ; elle est située au coin de la rue ou côte du Palais et de l’Arsenal (ancienne rue des Baraques) : cette maison porte les numéros 2 du Palais et 1 de l’Arsenal. C’est l’ancienne maison du D Painchaud père, comme l’indique l’Annuaire des adresses de Québec, de 1822.
C’est dans cet antique foyer québecquois que naquit Joseph Painchaud le 12 juin 1819. « Dès qu’il fut parvenu à l’âge de raison, dit son premier biographe, M Têtu, il commença à montrer les plus heureuses dispositions. Pieux, obéissant, il fit sa première communion avec la plus grande ferveur. D’une santé déjà délicate, il l’affaiblit encore par un accident qui lui arriva en entrant un jour dans la maison d’école : il tomba les reins sur l’escalier et depuis lors il eut toujours une grande difficulté à marcher. »
En dépit d’une faible santé, le jeune Painchaud fit un cours d’études complet au Petit Séminaire de Québec, où il se fit remarquer par une piété exemplaire : il termina ses études en 1840. « Sa piété ne faisait que s’accroître, dit M Têtu, il voulut se donner à Dieu tout entier et sollicita la faveur d’entrer dans l’état ecclésiastique. On aurait bien voulu pouvoir lui ouvrir les portes du sanctuaire, mais la chose paraissait assez difficile, à cause de ses infirmités. On lui permit cependant de commencer l’étude de la théologie, mais sa constitution ne devenant pas meilleure, il fut forcé de renoncer pour toujours au service des autels et il étudia la médecine avec son père. »
Dans la pratique de la profession médicale, le jeune Painchaud eut l’occasion de s’exercer chaque jour à la pratique de la charité.
Le docteur Joseph Painchaud, père, praticien distingué et visiteur de l’hôpital de la Marine, donnait dans cette institution des cours de médecine pratique. Le docteur James Douglass donnait aussi des leçons à l’hôpital de la Marine.
C’est sous ces deux médecins que le jeune Painchaud fit sa cléricature : l’Université Laval n’existant pas encore, elle ne fut fondée qu’en 1852.
« À cette époque, 1846-1849, M. Painchaud passa 18 mois à l’hôpital de la Marine, en qualité de médecin interne, et il voyait dans chacun de ses malades un pauvre de la Saint-Vincent de Paul. Il faisait pour eux toutes les économies possibles et leur prodiguait les soins les plus charitables et les plus intelligents. L’hôpital de la Marine devint même le siège d’une Conférence, celle de Saint-Louis de Gonzague, qui eut pour premier président M. Antoine Légaré. Mais ce monsieur donna bientôt sa démission et ce fut M. Painchaud lui-même qui en prit la direction. Ajoutons que grâce à l’activité prodigieuse du jeune président, cette Conférence établit bientôt l’œuvre du Patronage des enfants, celle du pot-au-feu et celle d’une salle d’asile. »
En 1845, le jeune Painchaud alla continuer ses études médicales à Paris. C’était sous le règne de Louis-Philippe, qui succéda à Charles X au lendemain de la révolution de 1830. Élevé au trône par l’émeute en 1830, Louis-Philippe qui posait au roi démocrate, fut renversé du pouvoir par une autre tourmente, la révolution de 1848.
Àla date où le jeune Painchaud arrivait à Paris, 1845, l’atmosphère politique et sociale de la France était bien troublée : la révolution relevait la tête et le parti socialiste, en dépit de Guizot, Broglie, Thiers et Casimir Périer, devenait menaçant. C’était à l’époque où des théoriciens néfastes comme Saint-Simon et Fourrier et des politiciens révolutionnaires comme Lafitte, Dupont de l’Eure, Louis Blanc, préparaient 1848. Dans le domaine de la littérature, le pamphlet, le roman et le drame étaient sans scrupule mis au service de l’erreur et de l’immoralité.
Au point de vue social et politique, comme au point de vue littéraire, la France de 1845, et particulièrement Paris, offrait un triste et dangereux spectacle à la jeunesse : la libre-pensée que Veuillot fustigea en 1818, étalait librement ses platitudes malfaisantes. Ce fut dans un tel milieu que tombait le jeune Painchaud, âgé alors de vingt-six ans.
Mais, si la France de 1845 affichait avec tapage l’impiété, l’irréligion, l’immoralité et la révolution, elle offrait aussi au monde un autre spectacle plus consolant qui jetait des rayons d’espérance dans l’âme de ses meilleurs fils et de ses plus fidèles amis. Ozanam, fondateur des Conférences de Saint-Vincent de Paul, venait de succéder à Fauriel à la Sorbonne, et jouissait déjà dans le monde universitaire et littéraire d’une réputation considérable qu’il mettait tout entière au service de la religion attaquée par plusieurs de ses collègues. Lacordaire était remonté dans la chaire de Notre-Dame pour y développer avec une éloquence incomparable la doctrine catholique, et Montalembert et Berryer défendaient à la tribune, le premier les intérêts catholiques, les idées religieuses et le second, les principes traditionnels de la France et sa politique permanente. Louis Veuillot, depuis peu d’années à la direction de l’Univers, était déjà un journaliste hors ligne, et fustigeait l’erreur avec une verve et un talent extraordinaire : le brillant écrivain avait déjà publié Rome et Lorette et les Pèlerinages en Suisse. Et les admirables Conférences de Saint-Vincent de Paul, dont la fondation ne remontait qu’à 1833, étaient déjà prospères à Paris, en France et même à l’étranger. En 1845, il existait déjà 211 Conférences, soit en France, soit à l’étranger.
Deux voies bien différentes s’offrirent donc au jeune Painchaud lorsqu’il arriva pour la première fois en France, en 1845.
La première c’était celle de la liberté sans freins, du plaisir malhonnête, de la littérature mauvaise et du théâtre immoral ; la deuxième, celle de la liberté dans l’ordre, des plaisirs honnêtes et chrétiens, de la bonne et belle littérature catholique, et, au lieu des spectacles condamnés par l’Église, le théâtre vivant de la charité assigné aux confrères de la Saint-Vincent de Paul, théâtre voulu de Dieu et béni par l’Église.
Grâce à la bonne éducation qu’il avait reçue au foyer, en particulier de sa pieuse mère, grâce aussi à l’excellente formation qu’il avait reçue au Séminaire de Québec, et, disons-le tout de suite, grâce à une solide et profonde piété, qui fut la caractéristique de sa vie, Painchaud n’hésita pas : il entra courageusement dans le chemin du devoir, chemin qu’il ne quitta jamais et qui le conduisit jusqu’au sacrifice de sa vie par amour pour Dieu, et le salut des âmes.
Dans le Canadien du 12 janvier 1859, nous lisons dans un article consacré au D Painchaud, fils : « Il n’avait pas été longtemps dans la capitale de la France et du monde civilisé avant de se mettre en relation avec les principaux directeurs des œuvres de la bienfaisance catholique, et il fut frappé de suite de la grandeur de la Société de Saint-Vincent de Paul, alors à peu près ignorée du public canadien. » M. Painchaud devint bientôt membre de la Conférence Saint-Séverin dont il fréquenta assidûment les séances.
En 1845, la Société de Saint-Vincent de Paul avait pour président général M. Jules Gossin, ancien conseiller à la Cour de Paris et avocat à la même Cour : c’était le deuxième président général de la Société de Saint-Vincent de Paul. M. Gossin avait succédé à M. Bailly en 1844. Ce fut M. Le Prévost, l’un des fondateurs de la Société et qui devait bientôt établir la congrégation des Frères de Saint-Vincent de Paul, qui suggéra le nom de M. Gossin comme successeur du vénérable M. Bailly. M. Gossin fut le législateur de la Société de Saint-Vincent de Paul : ce fut sous ses soins que le Conseil général fit imprimer la première édition du Manuel, en 1845.
Plusieurs des fondateurs de la première Conférence et de ses premiers membres vivaient encore. Ozanam, Léon Cornudet, M. Le Prévost, s’occupaient activement de la Société. Adolphe Beaudon, qui devait jouer un si grand rôle dans la Société comme successeur de M. Gossin, était déjà l’un des plus actifs ouvriers de l’œuvre.
M. Painchaud connut sans doute tous ces apôtres de la charité, de même qu’il dut assister aux assemblées générales de la Société comme aux conférences de Lacordaire à Notre-Dame. Nous n’avons retrouvé aucune lettre de M. Painchaud de 1845 racontant ces relations avec les confrères de Paris, mais la parfaite connaissance du Manuel et de l’esprit de la société de Saint-Vincent de Paul dont il fit preuve à son retour à Québec, en 1846, prouve qu’il avait fréquenté assidûment les réunions et les assemblées générales des Conférences.