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Géo Baltis travaillait à ce moment-là à la publication d’un grand ouvrage, destiné à la diffusion des idées dont il se faisait le champion : réorganisation de la vieille Europe, abolition des frontières économiques, abolition des luttes entre les peuples, avec entente de ces derniers dans la grande œuvre universelle pour l’organisation du travail et toutes les grandes améliorations sociales, etc… Ses travaux avaient déjà jusqu’ici obtenu un grand retentissement dans les milieux politiques. Certains le redoutaient, craignant un changement dans l’ordre des choses dont ils profitaient. Mais, par sa parole enflammée, par la clarté et la sagesse de ses écrits, il se faisait partout de nombreux disciples et un parti déjà puissant s’organisait, décidé à en venir aux réalisations. À la Société des Nations, on le connaissait et l’on avait déjà maintes fois tenu compte de ses suggestions. Mais les faibles résultats déjà obtenus ne le satisfaisaient pas et il cherchait ardemment le moyen d’arriver à quelque chose de vraiment effectif, une entente entre nations pour la suppression définitive de tous litiges et de toute guerre.
Assis à sa table, surchargée de papiers et de documents de toutes sortes, écrits souvent en plusieurs langues, il attend celle qui vient, chaque après-midi le seconder dans son travail et mettre un rayon de soleil dans cet austère bureau. Depuis un mois déjà
que Blanche est sa secrétaire, il a pu apprécier les services très réels qu’elle lui rend, avec son intelligence vive et souple, ses facultés d’assimilation, son dévouement de tous les instants. Surtout, il goûte profondément l’apaisement et la douceur apportés dans sa vie de travail par cette présence féminine. Blanche sait, d’un mot, lui redonner la confiance, le courage. Elle ne craint pas, non plus, de le sermonner lorsqu’il a passé une trop longue nuit de veille… Il sent, près de lui, cette constante sollicitude et en est profondément touché.
Quant à la jeune fille, elle vouait à celui qu’elle appelait dévotement son « Maître » un véritable culte. Attentive à le deviner et le seconder, elle était fière de se sentir devenir peu à peu la compagne de sa pensée, véritablement sa « disciple » prête à le suivre aveuglément toujours. Ses meilleurs moments étaient devenus ceux qu’elle passait dans cet étroit bureau, qu’elle égayait de toute son ardente jeunesse, auprès de cet homme qui exerçait sur elle un si étrange ascendant. Attrait purement intellectuel, pouvoir exercé par un esprit supérieur sur un être jeune et ardent. Il n’existait entre eux rien d’autre. Du moins le croyaient-ils. Mais entre un homme et une femme, tous deux jeunes encore, le commerce spirituel ne peut rester indéfiniment libre de tout alliage. Peu à peu, et sans s’en rendre compte, Géo et Blanche virent leur intimité se transformer, et leurs rapports se ressentir quelque peu de cette gêne qui naissait entre eux. C’était Géo qui devenait plus nerveux, inquiet, irritable quand, pour une raison quelconque elle n’était pas là. Un jour, elle fut malade. Il ne put résister au désir d’aller la voir plusieurs fois, malheureux, ne tenant pas en place, et ne retrouva son équilibre et sa bonne humeur que lorsqu’elle fut de nouveau installée en face de lui, souriante, et attendrissante avec son charmant visage, un peu pâli par ces quelques jours de claustration.
Chaque soir, Blanche continuait d’aller attendre son fiancé rue de Varenne, à la sortie du Ministère. Mais ces entrevues n’avaient plus le charme d’autrefois. Blanche s’efforçait de demeurer la même, joyeuse, tendre, mais elle sentait bien, sans vouloir se l’avouer, que quelque chose était changé, et qu’elle ne voyait plus son fiancé avec les mêmes yeux qu’autrefois. Avec une clairvoyance nouvelle et impitoyable, elle se rendait compte de mille riens qu’elle ne voyait pas jadis et qui la choquaient aujourd’hui. Elle remarquait la banalité des gestes entre tous ces hommes qui se quittaient à cette heure avec toujours les mêmes phrases quelconques, la médiocrité de leur vie, la petitesse de leur horizon et de leurs ambitions… Et Lucien, lui-même, gentil garçon, certes, mais combien quelconque ! Et, malgré elle, Blanche établissait alors dans son esprit un parallèle entre le père et le fils.
Celui-là, poursuivant un but noble et désintéressé, fût-il chimérique, consacrant à sa réalisation toutes les forces vives de son cœur et de son intelligence, ne vivant que de sa vie intérieure… créant autour de lui un rayonnement de pensée, une bienfaisante atmosphère intellectuelle…
Celui-ci, subissant l’effrayante monotonie de la vie, répétant chaque jour les mêmes gestes mesquins, menant sans grandes ambitions, sans grands désirs comme sans regret sa petite vie étroite. Blanche devait bien se l’avouer. Il n’était qu’un fonctionnaire, un « rond-de-cuir », sans grande envergure. Certes, Lucien avait de l’ambition : il deviendrait chef de service, mieux peut-être, si la chance le favorisait. Était-ce cela le seul but, le seul idéal ? Comment Lucien pouvait-il s’y soumettre et s’en contenter ?
Géo Baltis créait sa vie. Son fils la subissait.
Petit à petit, Blanche sentait avec remords que son amour pour Lucien n’avait déjà plus la même flamme et s’effrayait de ce changement qu’elle ne comprenait pas et auquel elle ne pouvait rien.
Lucien, lui, ne soupçonnait nul malheur.