‹ Le Double SacrificeChapitre 4 sur 8 · 04

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— Cette conférence aura encore plus de succès, j’en suis persuadée, que celle de la salle Wagram. Comme j’en serais heureuse !

— Ce serait grâce à vous, Blanche, ma chère petite secrétaire.

Géo Baltis, debout dans son cabinet de travail, venait de lire à la jeune fille la conférence qu’il devait faire à Strasbourg, et qu’ils avaient préparée ensemble avec tant de fièvre. L’un et l’autre y avaient mis tout leur cœur, y faisaient passer toute l’ardeur de leurs convictions, et ils mettaient tout leur espoir dans ses résultats.

— Écoutez, Blanche, je crois que nous pouvons être satisfaits de notre travail, aussi je vous donne congé pour aujourd’hui, et pour vous témoigner ma reconnaissance, je vous emmène prendre le thé à Neuilly. Voyez comme il fait beau, vous ne pouvez me refuser cela. Nous avons tous deux besoin de repos. Ma femme est absente, personne ne saura rien de notre escapade et cela me ferait tant de plaisir…

Blanche lit dans les yeux de son Maître l’ardente supplication de celui-ci. Elle hésite un instant, mais après tout, qu’y aurait-il là de répréhensible ? L’air est si doux, un soleil si engageant entre par les volets mi-clos du cabinet de travail. On sent un tel besoin de détente, de vagabondage, après ces dernières journées de surmenage passées à la préparation de la conférence, que la jeune fille n’y peut résister. Elle arrange son petit chapeau sur les mèches blondes de ses cheveux, enfile sa jaquette, vérifie dans un miroir l’harmonie de toute sa petite personne spirituelle, et les voici partis, heureux comme des gamins faisant l’école buissonnière.

Ils arrêtent un taxi qui, aussitôt prend la direction du bois. Par cette après-midi de juin, bien des promeneurs sont venus comme eux goûter la joie des premiers beaux jours. Géo se sent particulièrement ému, un peu confus de se trouver en compagnie de cette femme jeune et jolie, que les passants regardent. Elle n’est pas gênée. Gaiement elle bavarde comme une écolière en vacances. D’un tacite accord ils ont repoussé les graves problèmes qui les occupent à l’ordinaire ; ils ne songent plus qu’à profiter amplement de ce moment de liberté, riant de tout, goûtant profondément la joie et l’appel à la vie épars dans l’air.

Ils sont descendus et ont congédié le taxi. L’un près de l’autre, ils ont pris instinctivement un ton de confidence et se dévoilent un peu de l’intimité de leur âme… Pour un instant, Géo Baltis est descendu du piédestal un peu inaccessible où sa compagne l’avait placé. Il n’est plus qu’un pauvre homme, très humain, au cœur tendre, et le cœur de la jeune fille se fait plus maternel.

Ils croisent d’autres couples. Partout semble éclater la joie et l’amour de la vie. Comme tout pourrait être facile ? Pourquoi parle-t-on toujours de soucis, de tristesse, de misères ?… alors qu’il ne devrait y avoir que la joie et l’amour. Avidement ils ferment les yeux et respirent l’air tiède qui les baigne, comme pour fixer en eux le souvenir de cette heure radieuse.

Géo conduit Blanche dans une petite pâtisserie retirée où entrent peu de clients. Justement, il y a un petit salon où ils seront seuls, où il fait si bon dans un demi-jour attiédi.

Géo interroge, inquiet :

— Blanche, n’êtes-vous pas trop fâchée de notre escapade ? Ne vous ennuyez-vous pas trop ? Comme vous êtes bonne de faire à votre vieux patron l’aumône de votre présence !

Elle proteste :

— Oh ! Maître, vous savez bien que je ne m’ennuie jamais avec vous. J’aime tant votre esprit ! Vous donnez tant d’intérêt à la vie ! Et je vous trouve jeune, oui, beaucoup plus que tous les jeunes gens que je connais !

— Même que Lucien ?

— Oui ! même que Lucien.

Repris par ses chères idées, il lui parle à voix basse, d’un ton de confidence, et elle l’écoute avec ferveur.

— Comprenez-vous bien, petite Blanche, murmure-t-il, comme dans un rêve, quel divin sentiment est l’amour ?… L’amour qui transforme, qui embellit toutes choses… Aimer, sentir en soi une force terrible, brûler de se donner, de se dévouer, se sentir capable des plus grandes choses, des plus folles entreprises, sentir son cœur prêt à éclater, oublier tout, ne plus voir que l’être aimé, ne plus vivre que de ce désir, de cette attente…

Elle le regarde, effarée. Que signifient ces paroles ? Que se passe-t-il ? Et pourquoi a-t-il ces yeux comme égarés ? N’est-ce plus d’amour universel qu’il s’agit, de cet amour qu’ils éprouvent pour tous les hommes, qu’ils voudraient voir régner sur le monde ? Blanche ne sait plus. Un vertige la saisit et une inquiétude la prend devant le trouble qu’elle éprouve elle-même. Elle essaie de se ressaisir et de reprendre l’entretien sur le ton de leurs anciennes causeries.

Mais il continue, emporté par son rêve. Il est maintenant très près d’elle. Elle sent la chaleur de son haleine, le rayonnement d’ardeur qui émane de lui. Et Géo voit tout près de lui le délicieux visage. Il contemple les cheveux lumineux aux chauds reflets, le délicat halo du visage bronzé, qui fait mieux ressortir les yeux clairs, d’une teinte gris vert indéfinissable. Cette présence l’affole. Oh ! pouvoir serrer contre lui ce corps dont il rêve. Et ses paroles se font plus ardentes ; sa voix est devenue rauque, passionnée. Il semble délirer, et tant de désir et de détresse passent dans son regard que Blanche elle-même perd la tête. Quelque chose de violent l’étreint. Son cœur bat à coups précipités. Une brusque chaleur est montée à sa tête et elle se sent l’âme chavirée par ces paroles trop ardentes. Brusquement, sans réfléchir, elle se penche vers Géo. Lui aussi perd la tête. Il saisit à pleines mains cette tête charmante qui s’abandonne. Comme un fou il baise les yeux, les joues parfumées, puis il cherche les lèvres, et tout sombre en eux et autour d’eux dans l’ivresse de ce premier, de ce profond, de cet unique baiser…

Elle se sent l’âme chavirée.

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