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Les autobus et les voitures particulières de toutes puissances se succédaient sans interruption cet après-midi de dimanche, envahis par une foule débordante de jeunesse et de vie.
Dans l’un de ces véhicules, pressés entre de jeunes sportifs en casquette qui discutaient ferme les chances plus ou moins partagées de deux équipes, Lucien et Blanche se rendaient au stade de Colombes pour assister à un match de foot-ball. Autour d’eux ce n’étaient que discussions techniques de cette jeunesse uniquement sportive et principalement passionnée de « performances ».
Dans le stade, perdus tous deux parmi la foule grouillante qui emplissait les gradins, Blanche suivait, d’un œil distrait, les évolutions rapides de ces vingt-deux hommes, véritables athlètes sous leurs maillots bariolés de couleurs vives, qui se renvoyaient le ballon par des passes savantes. Elle ne se mêlait pas davantage aux cris de joie lorsqu’un « but était rentré » ou aux murmures de réprobation et aux sifflets d’hostilité pour une brutalité par trop visible. Les exclamations des fervents, l’enthousiasme de la foule, les acclamations, l’intérêt même des coups réalisés sous ses yeux, rien ne parvenait à tirer Blanche de sa songerie, bien que son fiancé appelât constamment son attention sur telle ou telle manœuvre d’un jeu pour lequel lui-même se passionnait.
Mais la jeune fille était bien loin de cette réunion, de ces gens qui l’entouraient, de ce fiancé lui-même qu’elle ne regarde plus qu’avec des yeux d’étrangère, presque d’indifférente. Perdue dans ses rêves, elle ne revoit plus que la scène de l’autre jour, Géo la prenant dans ses bras, et puis la griserie, la ferveur de leur étreinte… Elle ne peut s’empêcher de revivre cette scène merveilleuse qui, pourtant, la remplit de confusion. Est-il possible que tout cela se soit produit ? Ne l’a-t-elle pas rêvé ? Ainsi c’est donc cela l’amour, ce ravissement, cet embrasement de tout l’être. Et elle qui avait cru aimer Lucien ! Elle ne peut s’empêcher d’en sourire. Oui, mais que va-t-il se passer maintenant ? Qu’importe après tout ! Ils s’aiment. Cela seul importe… Rien d’autre ne compte plus, hormis cette chose prodigieuse.
Après le coup de sifflet final de l’arbitre, c’est l’indescriptible cohue de tous ces sportifs, les uns se précipitant vers les champions pour acclamer leur équipe, les autres vociférant contre les décisions de l’arbitre, d’autres cherchant une issue pour reprendre le chemin du retour.
Lucien et Blanche, pressés de tous côtés par la foule, sont parvenus cependant à gagner eux aussi la sortie. Ils trouvent heureusement un autobus, et, rentrés à Paris, c’est vers un pavillon que Lucien connaît qu’ils dirigent leurs pas, pour y prendre le thé.
Joyeux et satisfait, Lucien continue à entretenir Blanche de prouesses sportives, sans s’apercevoir que ses paroles demeurent sans écho. La jeune fille est bien loin de lui, en effet. Les yeux mi-clos, pour mieux entretenir l’illusion, elle ne voit plus son fiancé assis à côté d’elle. Ce n’est pas une hallucination, c’est bien la scène de l’autre jour qui ressuscite… Ils sont là, côte à côte ; tout bas il murmure des mots enflammés, les mots divins… Un vertige la prend, ils s’inclinent l’un vers l’autre, ils s’étreignent…
— Eh bien, Blanche, que se passe-t-il, êtes-vous souffrante ?
Elle sursaute, aperçoit son fiancé à côté d’elle.
— Oh non ! pas le moins du monde. Vous me parliez ? Que me disiez-vous ?
— Rien, répond assez sèchement Lucien. Vraiment, ma chère Blanche, depuis quelque temps je ne vous comprends plus. Vous êtes toute autre. Vous aurais-je déplu ?
— Non, pas le moins du monde… je… je réfléchissais… voilà tout.
— Vous réfléchissez beaucoup depuis quelques jours, il me semble.
Blanche qui, jusqu’alors, avait tâché par des sourires contraints, de maintenir le ton de bonne camaraderie, parut soudain agacée :
— Qu’il vous semble ou non, cela m’importe peu. Ne suis-je pas libre de mes pensées, et prétendez-vous exercer votre tyrannie même sur mon esprit.
— Naturellement, je n’ai certes, aucun droit sur vous, mais vous oubliez un peu trop que nous sommes fiancés.
— Fiancés, peut-être, mais c’est tout.
— Comment, c’est tout ?
Lucien parut outré. Puis, avec aigreur, il ajouta : « c’est sans doute trop. »
Il appela la servante, régla la note.
Il sortit avec Blanche mais, sur le seuil, celle-ci lui dit simplement :
— Vous m’excuserez, mais je crois qu’il est préférable que nous rentrions chacun de notre côté.
Et ils prirent, l’un et l’autre, une direction opposée.