‹ Le Double SacrificeChapitre 6 sur 8 · 06

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Blanche était rentrée chez elle encore bouleversée de la scène qu’elle venait d’avoir avec son fiancé et dont elle ne s’expliquait pas la cause. Prétextant une migraine, elle monta s’enfermer dans sa chambre. Alors, la tête dans les mains, elle se prit à réfléchir. Pourquoi se montrait-elle si irritable ? Pourquoi cette stupide querelle avec son fiancé, qu’elle avait aimé autrefois, qu’elle aimait sans doute encore ? Elle devait bien se l’avouer. Ce n’était pas lui, certes, le pauvre garçon, qui n’avait cessé de l’aimer, de l’entourer d’attentions et de tendresse, qui était responsable de ce qui venait de se passer entre eux. Elle seule avait changé, mais était-ce sa faute ? Allons, elle devait regarder la vérité en face : elle n’aimait plus Lucien. Elle avait cru l’aimer, mais il avait suffi que l’autre parut, pour que tout fût changé, pour que ses yeux se dessillassent. C’est Géo qu’elle aimait, lui seul qu’elle pourrait jamais aimer. Qu’y pouvait-elle ? Est-ce qu’on peut lutter contre l’amour ? Et pourtant si, elle devait chasser cette passion impossible. Géo n’était pas libre, et il y avait Lucien, à qui elle s’était promise. Mais avait-elle encore le droit de s’unir avec un homme qu’elle n’aimait pas, qu’elle ne saurait rendre heureux ?

Blanche s’est débattue une partie de la nuit au milieu de ces souffrances, de ces incertitudes. Enfin, elle s’est couchée, brisée par la lutte, mais pourtant presque apaisée par la courageuse résolution qu’elle venait de prendre : elle rompra avec Lucien. Doucement, elle lui fera comprendre qu’ils se sont trompés, qu’ils ne pourraient être heureux ensemble. Elle tâchera d’adoucir sa peine. Quant à Géo, elle ne doit plus le revoir. Par un mot elle lui expliquera que, souffrante, elle ne peut plus assurer son travail de secrétaire, qu’elle va se reposer quelque temps dans un coin isolé. Et bientôt elle l’oubliera, il se consolera…

Enfin, elle s’endormit, un peu réconfortée.

⁂

De son côté, Lucien était arrivé chez lui désolé, la mort dans l’âme, ne pouvant s’expliquer ce subit changement de Blanche.

Il se mit à table avec ses parents.

Sa mère s’aperçut vite, malgré les efforts qu’il faisait pour surmonter son chagrin, que quelque chose d’insolite s’était produit. Elle connaissait trop son fils pour ne pas pressentir ses moindres peines, et son cœur de mère s’en inquiétait. Doucement, M Baltis questionna son fils sur l’emploi de son après-midi, sur les impressions de Blanche au sujet du match, sur leur retour. Il répondit par monosyllabes. Comme enfin elle le pressait de questions plus précises et plus tendres, il ne sut plus se contenir et éclata en sanglots.

Bouleversée par cette explosion inattendue, la mère a serré son « petit » sur son cœur, comme lorsqu’il était un gamin. Par phrases entrecoupées, il a fini par tout lui dire, la froideur de Blanche qu’il avait remarquée depuis quelques jours déjà sans vouloir se l’avouer, son attitude distraite et indifférente de la journée, puis leur querelle, les mots durs qu’ils avaient échangés, et enfin le désir de Blanche de rentrer seule. Il répétait sans cesse : « Mais, que lui ai-je fait ? Pourquoi a-t-elle changé ainsi… Ce n’est pas de ma faute… que lui ai-je fait ?… »

— Allons, mon petit, calme-toi, tu t’alarmes bien à tort d’une simple querelle d’amoureux. Blanche t’aime, elle te reviendra. Je suis sûre que déjà elle regrette et est malheureuse. Ce n’est qu’un peu d’énervement, un malentendu entre vous. Demain nous verrons Blanche, je lui parlerai et tu verras bien que ce n’était rien.

— Non, maman, tu ne parviendras pas à me convaincre. Je sais bien, hélas, que je ne me trompe pas quand j’affirme qu’un changement est survenu depuis quelque temps chez ma fiancée. Elle paraît ne plus m’aimer, elle est ailleurs, perdue dans je ne sais quel rêve, quel espoir… Je sens bien qu’entre nous la fissure est profonde, elle ne m’aime plus… mon bonheur est bien fini.

Et Lucien, la tête dans les mains, se reprenait à sangloter, de ces douloureuses larmes d’homme.

Géo Baltis avait tout écouté en silence. Maintenant il regardait son fils, écroulé, ne trouvant pas même une parole de consolation pour l’enfant malheureux.

Et pourtant, il avait compris. Cette douleur était son œuvre. C’est lui qui avait séparé Lucien et Blanche. C’est à cause de lui que cette dernière s’était détachée de son fiancé. Oui, tout arrivait par sa faute. Il avait été lâche, il n’avait pas su s’arracher à temps de cette passion qui l’avait envahi tout entier. Il s’était complu dans son amour coupable, il n’avait pas prévu ou pas voulu voir le danger, il avait séduit l’intelligence, puis le cœur ingénu de la jeune fille, et maintenant le mal était fait. Blanche n’aimait plus Lucien, et c’était lui, le père, qui avait volé à son enfant le cœur de sa fiancée. Quel homme était-il donc, et que lui servait de semer partout les paroles de paix et d’amour, si lui-même ne savait pas se vaincre et apportait la souffrance au cœur de son enfant ?

De très bonne heure, il se retira dans sa chambre.

⁂

Cependant, Blanche n’avait pu tenir son engagement. Le lendemain même de cette affreuse nuit, essayant de se donner le change et sous prétexte de prévenir son maître, elle s’était rendue à l’appartement des Baltis. Avait-elle le droit de le quitter ainsi, sans un mot d’explication, alors qu’il s’était toujours montré si bon pour elle ? Et même aux yeux de M Baltis et de ses propres parents, une rupture brusque, brutale, ne paraîtrait-elle pas étrange ? Elle devait continuer encore quelque temps, comme si rien ne s’était passé, préparer doucement son départ.

Le cœur battant elle sonna à l’appartement de la rue de Vaugirard, partagée entre la crainte et l’espoir de le voir apparaître. Ce fût lui-même qui vint lui ouvrir. Il était seul. Ils prononcèrent quelques paroles banales, gênés, évitant de se regarder. En silence, ils se mirent au travail sans aucune allusion aux événements des jours précédents. Mais en vain essayèrent-ils de s’intéresser à ce travail qui les passionnait à l’ordinaire. Leur esprit était ailleurs et ils ne parvenaient à trouver une diversion aux tumultueuses pensées qui les agitaient.

Blanche se sentait toute entière reprise par la douceur de cette atmosphère, et, en présence de cet homme dont elle était l’esclave, elle sentait déjà sa résolution faiblir. Comment aurait-elle jamais la force de se séparer à jamais de lui, pourrait-elle consentir à ne plus le voir, ne plus l’entendre, ne plus goûter le charme de son esprit qui l’avait séduite tout d’abord ? Pourquoi s’imposerait-elle, lui infligerait-elle à lui aussi un sacrifice au-dessus de leurs forces ? Ne pouvaient-ils continuer à vivre comme autrefois, comme si rien ne s’était passé ? Ne pouvaient-ils pas connaître seulement l’amour pur, immatériel, détaché de tout désir corporel, la divine union des âmes ? Si ! ils étaient de ceux qui peuvent goûter seulement et indéfiniment les joies permises de l’amour chaste.

Et Blanche s’exalte intérieurement, se raccroche à cette chimère. Il restera seulement son « Maître », et elle continuera d’être son élève passionnément dévouée. Et ils seront heureux, toujours. Quant à Lucien, il se consolera assez vite. Il est de ceux qui restent médiocres, jusque dans la douleur…

— Vous êtes pâle, ma petite Blanche, reposez-vous un peu, ce travail n’est pas si pressé. Et tenez, causons ensemble un moment, voulez-vous ?

Doucement, Géo interroge Blanche ; il essaie de savoir, de lui arracher des explications au sujet de ce qui s’est passé entre elle et Lucien. Il lui parle de la douleur du pauvre garçon, feignant de ne pas se rendre compte qu’il en est la cause, demandant à Blanche de redevenir pour Lucien la tendre fiancée d’autrefois.

Elle le regarde, de ses grands yeux un peu battus, encore plus émouvants. Est-il sincère, a-t-il oublié le baiser de l’autre jour ? Ne sait-il plus qu’ils s’aiment ? Et, devant ce regard douloureux et interrogateur, sous la griserie des odorants cheveux, sous la violente attirance de ce jeune corps, Géo, à nouveau, oublie tout… ses scrupules, ses résolutions, son devoir. Il n’y a plus en eux que le souvenir du baiser de l’autre jour, du délicieux vertige qui les a réunis, de l’étreinte passionnée dont la chaleur les brûle encore. Brusquement il la saisit dans ses bras nerveux, tout près de son oreille, de sa voix si émouvante, un peu altérée, il murmure des mots incohérents :

— Ma petite Blanche, ma chérie… si vous saviez mon amour ce que vous êtes pour moi… Rien, vous m’entendez, rien autre n’existe que nous deux qui nous aimons comme personne, personne jamais n’a su s’aimer. Vous voulez bien, dites, ma petite Blanche, tu veux bien que je t’aime ? tu verras comme nous serons heureux.

Vaincue, elle s’abandonne, il l’enlace, il couvre de baisers fous son visage, ses cheveux, ses paupières, ses lèvres brûlantes. Il sent le frémissement de la jeune poitrine, l’ardeur de ce corps palpitant de vie…

— Il faut que tu sois à moi, je t’aime, tu m’étais destinée. Nul n’a le droit de nous séparer.

Un long moment ils restent ainsi, oubliant tout, transportés dans un autre monde, n’entendant que le battement précipité de leurs artères.

Blanche, la première, s’est ressaisie. D’un regard égaré elle considère Géo, elle le repousse :

— Que faisons-nous ? Nous sommes fous. Nous n’avons pas le droit. Et votre femme, et Lucien ? Oh ! laissez-moi, vous savez bien que c’est impossible.

Il baisse la tête, honteux. C’est vrai, elle a raison. Que pourrait-il lui répondre ? L’enchantement est dissipé. Ils se rendent compte de leur folie, de leur lâcheté. En hâte elle s’habille, et lui ne trouve plus rien à dire, ne fait pas un geste pour la retenir. Un dernier regard, pathétique, et Blanche a disparu.

Égaré, comprenant que tout est fini, il se promène à grands pas dans la pièce, pour essayer de calmer la tempête qui bouillonne en lui. Pourquoi viennent-ils ainsi de s’arracher le cœur ? N’est-il pas fou de l’avoir laissée partir ? Il sait bien qu’il n’aurait pas été très difficile de la retenir, de la convaincre. Puisqu’ils s’aiment, tout n’est-il pas simple ? Au nom de quels devoirs, de quels préjugés, de quels vains scrupules se refuser le bonheur ? Lucien lui-même ne serait pas frustré puisqu’elle ne l’aimait pas, ne l’avait jamais vraiment aimé. Et lui ne ferait que prendre un bien qui lui appartient, qui lui était destiné de toute éternité. Nul, pas même son fils n’avait le droit de la lui arracher.

Il continue à se promener de long en large, les tempes en feu, résolu aux pires extrémités. Il l’emmènera, elle sera à lui, et rien, rien autre n’existera que leur merveilleux amour. Est-ce que le reste compte ?…

Enfin, Géo parvient à recouvrer un peu de calme. Il s’assied et essaie d’y voir clair. Peu à peu la raison lui revient, et se lit sur son visage tourmenté la lutte terrible qui se joue en lui.

Lorsqu’enfin il se leva après de longues minutes, il n’existait plus trace des sentiments contradictoires qui l’avaient si douloureusement agité. Son visage était calme, une résolution extraordinaire se lisait dans son regard : sa décision était prise.

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