XII
Mais, nous dit-on encore, le gouvernement ne saurait désarmer devant les partis ; que les partis désarment les premiers, et le pouvoir leur permettra d’admirer librement le pouvoir.
Si vous attendez la démission des partis pour restituer à la France la liberté de la presse, alors vous attendrez longtemps. Il y a toujours eu dans une nation et il y aura toujours des partis, et par là nous entendons des hommes groupés autour d’un principe. Les intérêts sans doute entrent, pour une part, dans la constitution des partis, à la condition toutefois de commencer par rendre compte d’eux-mêmes et de monter au rang de théorie.
Les idées seules peuvent unir les hommes entre eux, en rattachant les esprits les uns aux autres, par l’unité de croyance. L’existence d’un parti implique donc toujours la préexistence d’un principe. Aussi, lorsqu’un écrivain les oppose l’un à l’autre, et confesse qu’il n’est l’homme d’aucun parti, qu’il est uniquement l’homme d’un principe, je ne le comprends pas ou je crains de trop le comprendre.
Les partis représentent donc les diverses opinions d’un pays, toutes légitimes, chacune à sa place et dans sa mesure. Leur lutte contribue autant à la grandeur d’une nation que la concurrence au développement de l’industrie : si l’Angleterre occupe le premier rang dans l’histoire de la liberté ; si, comme une autre île de Délos, elle possède le dieu du jour, elle doit cette bonne fortune à la rivalité du parti whig avec le parti tory et à la surexcitation d’énergie provoquée, par cette rivalité même, dans l’esprit du peuple anglais.
Qu’un parti toutefois, mécontent de sa part d’influence toujours proportionnelle à sa part de vérité, cherche à escamoter subrepticement ou violemment la direction exclusive du pouvoir, il dépose à ce moment son caractère de parti, pour tomber à l’état de faction.
Or, autant on doit respecter les partis, autant il faut repousser les factions, car, eussent-elles la vérité en main, elles la compromettent cruellement en la retirant à la discussion, c’est-à-dire à l’opinion publique, pour la jouer au jeu de la force et la mettre en quelque sorte en loterie.
La vérité, par son harmonie de nature avec la raison, a toujours la chance de gagner la partie devant la raison ; mais, devant la force, elle peut la perdre aussi bien que la gagner. Alors même qu’elle sortirait victorieuse du combat, par cela seul qu’elle aurait fait alliance avec sa propre contradiction, elle prouverait une fois de plus l’impuissance de la victoire qui n’est qu’une surprise.
La science de l’homme d’État, au long regard, consiste donc à empêcher les partis de devenir des factions, ou à forcer les factions à devenir des partis ; mais pour opérer ce miracle de conversion nous ne connaissons d’autre baguette magique en ce monde que la liberté.
La persécution systématique d’un parti le rejette dans la révolte : la violence appelle la violence. Le parti opprimé peut courber la tête, mais sa résignation n’est qu’un calcul de probabilité, et l’insurrection ajournée jusqu’au jour où il croira pouvoir jeter son sang au vent, avec quelque chance de succès.
Revenons encore au peuple anglais, cet enseignement vivant de la véritable politique en Europe. Au dix-septième siècle, en Angleterre, le parti tory a voulu exterminer le parti whig, et le parti whig, à son tour, a voulu écraser le parti tory. En fin de compte, ils ont établi sur le même sol la guerre civile en permanence ; tour à tour vainqueur et vaincu, ils ont repris à satiété, dans les veines l’un de l’autre, le sang que l’un et l’autre avaient versé.
Mais un jour vint où le prince d’Orange donna également la liberté aux deux partis. Les deux partis également libres, également condamnés à ne plus faire de faute qui ne tournât aussitôt au profit de l’adversaire, ont fait des efforts incroyables de génie pour garder chacun l’avantage et mettre enchère sur enchère à la gloire de leur pays.
Quand donc finira-t-on par comprendre aussi en France qu’un parti, quel qu’il soit, constitue un élément de la vie et correspond à un besoin de la société ? Nous l’avons déjà dit et nous demandons la permission de le redire, s’il n’y avait sur la terre que le parti du progrès, l’humanité ne prendrait jamais le temps de la réflexion ; s’il n’y avait que le parti du passé, l’humanité ne perfectionnerait jamais sa destinée ; s’il n’y avait aucun parti, l’humanité, sans regret comme sans désir, tomberait en léthargie.
L’action et la réaction des partis dans le corps social, comme l’action et la réaction des organes dans le corps humain, donnent donc le mouvement à une nation, et, par leur contre-poids réciproque, la régularité au mouvement.
Et vous cherchez à supprimer les partis ! Mais savez-vous ce que vous feriez en réalité ? Vous effaceriez de la carte un quart, peu importe le chiffre, un tiers peut-être de la France, et, nous osons ajouter, toute son intelligence et toute sa moralité, car sans contradiction plus de pensée, et sans contrôle plus de vertu. Je dis là sans doute, Monsieur, un mot passé de mode, mais je persiste à croire que la vertu dans ce monde pourrait bien avoir encore son utilité.