‹ Le Droit de parlerChapitre 3 sur 15 · III

III

Chacun de nous pense sans doute, mais ne pense pas également ; car, pour le plus grand nombre, il faut vivre avant de réfléchir : vivre, autrement dit, travailler, labourer, naviguer, forger, tisser, vendre, acheter, toute chose qui prend à peu près toute la journée du travailleur et ne lui laisse guère de loisir pour l’étude.

Mais à côté, mais au-dessus de la masse ténébreuse, courbée sur son métier du matin au soir, il y a, il doit y avoir du moins une élite pensante, rachetée de l’obligation du travail manuel et préposée en quelque sorte à l’administration de l’intelligence.

D’où vient cette classe ? qui la nomme ? Est-ce la faveur ? Non. Est-ce la naissance ? Non plus. C’est une voix d’en haut, ou, si vous aimez mieux, c’est la vocation. Quiconque met la main là et y sent quelque chose sort de la foule et prend la parole. On a nommé ce volontaire de l’inspiration de bien des noms dans le passé ; depuis l’invention de l’imprimerie on le nomme l’écrivain.

Qu’on le veuille ou qu’on le nie, c’est l’écrivain qui représente le génie d’un peuple, c’est lui qui en élève sans cesse l’intelligence, c’est lui qui dirige moralement la société, qui la réforme, qui la transforme, qui l’achemine de progrès en progrès, et dégage de siècle en siècle l’idée de droit enfouie dans la conscience, pour la porter au pouvoir.

Et qui donc, sans vouloir sortir de notre pays, ni remonter plus haut que le siècle dernier, a retiré la France du bagne de la féodalité, a supprimé la corvée, a effacé la torture, a déchiré la lettre de cachet, a déshonoré enfin l’effroyable monstruosité de l’ancien régime, si ce n’est un écrivain, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, tantôt Montesquieu, tantôt Turgot, tantôt Rousseau, tantôt Voltaire ?

Et qui donc a fait la Révolution, notre foi et notre raison d’être à nous autres tous, rachetés par elle de l’indignité de la roture ? Cherchez, n’importe dans quel ordre de faits ou d’institutions, ce qui a grandi ou glorifié la France, et je vous mets au défi de trouver un droit, un principe acquis, qu’un écrivain n’ait proclamé le premier et payé de la Bastille.

Et vous-même, Monsieur, qui donc encore vous a fait au moral ? Tout ce que vous croyez, tout ce que vous savez, vous le croyez et vous le savez parce qu’un écrivain l’a dit quelque part, lorsque vous dormiez encore sur le sein de votre nourrice. Si l’anatomie pouvait disséquer l’esprit comme elle dissèque le corps humain, elle dirait à point nommé, en faisant l’analyse de votre bagage intellectuel : Voilà une idée de Benjamin Constant, voici une idée de Béranger, etc. Vous voyez combien l’état même de votre cerveau vous recommande le respect pour votre justiciable actuel, car si vous n’aviez jamais lu aucun livre, vous auriez juste l’esprit d’un sabotier du Morvan.

Pour tout dire, enfin, ce qui distingue la barbarie de la civilisation, c’est l’écrivain. Retirez l’écrivain à la France, vous n’avez plus la France, vous n’avez que la Russie. La Russie, sans doute, peut encore compter sur le champ de bataille ; elle n’a qu’à prendre un butor approvisionné d’un certain instinct, et peut-être elle aura un nouveau Souwarow ; mais pour avoir étouffé chez elle le droit d’écrire, elle brille dans sa neige d’un génie plus pâle encore que son pâle soleil.

Ainsi, Monsieur, plus l’écrivain tient de place dans la société, et plus il élève la société à sa hauteur. Prenez le comme vous voudrez, mais c’est le cri de ma conscience. On nous traite assez durement pour nous rendre le droit de l’orgueil.

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