IV
La réalité, hélas ! ne nous ramène que trop brusquement à la modestie. Elle nous dit en effet : Écrivez et mourez, et si vous avez fait preuve de talent, peut-être bien que, dans un siècle, vous aurez quelque part une statue ; mais écrivez et vivez, et vous apprendrez, à votre corps défendant, qu’un esprit de défiance regarde la profession de la pensée comme une industrie dangereuse, et la condamne à l’éventualité de la prison.
Mais pourquoi demander compte à l’écrivain de sa croyance ? Est-ce qu’il croit, est-ce qu’il dit ce qu’il veut, comme il le veut ? La fonction serait trop commode en conscience ; il ferait route alors par tous les vents et sur toutes les écumes. Non, l’écrivain croit et dit ce que veut la dictature intime de la vérité.
Il n’a pas choisi sa croyance à proprement parler, il l’a plutôt subie comme une violence à son esprit, le jour où il l’a trouvée certaine, et par sa certitude même identique à la raison, immuable comme la raison. À partir de ce moment elle coule dans le sang de l’écrivain, elle fait partie de sa vie ; on ne peut l’arracher sans arracher un lambeau de son être ; et alors ce n’est plus un homme, ce n’est qu’un spectre ; il ne marche plus, il erre… comme Galilée après le désaveu de sa découverte.
Ce n’est pas que je prétende pour cela que nous devions nécessairement posséder la vérité. Hommes de chair, et, à ce titre, faillibles, tous tant que nous sommes, au pouvoir et hors du pouvoir, qui de nous aurait la présomption de lever la main et de dire : Je tiens la vérité ? Il suffit que nous pensions la tenir, que nous l’aimions, que nous la cherchions éperdument, que nous ayons mis de notre côté toutes les chances morales et intellectuelles de la certitude : morales par la bonne foi, intellectuelles par l’étude ; c’est assez pour l’infirmité humaine, nous avons satisfait à notre consigne.
Mais de ce jour aussi, nous ne nous possédons plus, nous avons fait avec elle un pacte à la vie et à la mort ; elle nous domine, elle nous maîtrise ; nous voudrions écarter de nous cette voix despotique de la conviction qu’il y aurait, pour nous punir de ce délit contre nous-mêmes, une police correctionnelle bien autrement sévère que la sixième chambre ; car ce ne serait pas seulement une sentence d’un quart d’heure et pour un temps donné qu’elle signerait contre nous, mais bien une condamnation et une peine de chaque minute, puisque nous la porterions sans cesse, en nous, avec nous, jusque sur notre chevet. Lorsque nous irions nous asseoir à notre table de travail, nous l’entendrions nous murmurer : Quoi ! tu as menti à toi-même et tu veux parler aux hommes ! Ah ! plutôt le ciel en feu de l’Afrique, si jamais le malheur des temps voulait qu’on prît le soleil, le dieu de la lumière, pour châtiment de la pensée !
Il y a donc, Monsieur, dans la conviction, quelque chose d’involontaire qui échappe à la liberté et par conséquent à la responsabilité ; nous n’en avons ni le mystère, ni la disposition, et en bonne justice nous n’en devons porter ni le tort, ni le mérite. Nous connaissons, il est vrai, des esprits plus indépendants, qui ont une croyance à volonté, comme une toilette de rechange. Ils ne connaissent de vérité en politique que la différence du prix faible au prix fort, et chaque fois qu’ils disent quelque chose on est tenté de leur demander : Combien vous a-t-on payés pour parler ainsi ? Après cela il y a peut-être une considération à leur décharge : ils tirent ainsi d’eux-mêmes le meilleur parti. Ils n’ont d’autre talent que l’esprit de domesticité. La nature les a faits valets ; ils servent un maître, ils font leur métier.
Ainsi, pour nous résumer, l’écrivain n’a pas plus la liberté de choisir que de taire la vérité. Quand il croit la tenir, cette vérité lui brûle la main ; il faut qu’il l’ouvre et il l’ouvrira, dût-il ensuite offrir sa tête en otage. De tout temps l’homme a frappé l’homme pour une idée, et jamais, même sous la hache, l’idée n’a renoncé à la parole. Connaissez-vous quelque chose de plus grand sous le soleil ?
Maintenant, Monsieur, voyons le sort que la loi a fait à l’écrivain.