‹ Le Droit de parlerChapitre 5 sur 15 · V

V

Je commence par déclarer que si jamais quelqu’un, n’importe qui, n’importe où, a professé pour la loi de son pays la religion du bon citoyen, je crois encore avoir le droit de mettre une enchère sur celui-là, car j’attache au culte de la loi, non pas seulement au culte forcé, mais au culte volontaire, une condition de vie et de mort pour la démocratie.

Àqui veut être libre, je dirai toujours : Respecte la loi ! car en dehors de la loi, il n’y a pour maintenir l’ordre que le sabre ; et à qui veut être fier, je dirai encore : Respecte la loi ! car en la respectant de toi-même, tu la votes une seconde fois au fond de ta conscience ; tu montes en quelque sorte au rang de législateur. Aussi je la respecte tellement pour mon propre compte, et d’un respect tellement forcené, que souvent je me fais peur à moi-même.

La loi, toutefois, n’est pas fille du hasard ; elle a une mère ici-bas, et cette mère, ai-je besoin de la nommer ? c’est l’intelligence. L’intelligence garde sur sa fille, reine muette du pays, sa prérogative maternelle de bon conseil. La loi, d’ailleurs, reconnaît la première que, perfectible par nature comme toute chose humaine, elle doit obéir à la loi des lois, à la loi du progrès. Pour elle, comme pour l’intelligence, le bien n’est qu’un encouragement au mieux, c’est-à-dire au mot d’ordre de l’humanité.

J’ai donc la conviction que signaler le mieux à la loi, c’est la flatter dans son amour-propre et prendre date dans sa reconnaissance. Car elle a trop bonne opinion d’elle-même pour ne pas tendre à la première gloire en ce monde, à la gloire du perfectionnement, et pour ne pas chercher à rapprocher son texte, toujours plus ou moins faillible, de l’idéal suprême de la justice.

Ceci expliqué, j’entre en matière. Si je dis un mot de trop, prenez que je n’ai rien dit, car j’entends rester non-seulement dans la légalité, mais dans la convenance. J’aime le bon goût, je recherche le bon ton ; c’est pour moi l’uniforme et l’insigne de la vérité.

La loi née de l’intelligence a donc cru devoir réagir contre l’intelligence, et, pour la soumettre à une discipline sévère, elle a commencé par faire de l’imprimerie comme de la librairie une industrie à part, régie par un code à part ; elle les a organisées l’une et l’autre en monopole, et les a mises en quelque sorte en régie. Car pour imprimer un livre ou pour le vendre, il faut une dispense de l’État sous forme de brevet. Or, ce brevet, l’État le donne et le retire à volonté, d’un trait de plume, après une ou deux contraventions. La loi, en outre, déclare l’imprimeur, comme l’éditeur, légalement responsables du délit de l’écrivain, de sorte qu’elle les frappe dans leur personne et dans leur industrie, qu’elle les punit de la prison et de la ruine, et par conséquent les punit une fois plus que le principal coupable.

Cette solidarité forcée de l’imprimeur avec l’écrivain fait de l’imprimeur le censeur obligé de tout manuscrit présenté à la composition. Or, comme il y va de son état, du pain de sa famille, il refuse impitoyablement son office non-seulement à tout livre suspect, mais encore à tout livre suspect de pouvoir être suspecté par le parquet. La loi, qu’elle le veuille ou non, met ainsi la pensée sous la domination de la machine.

L’imprimerie et la librairie ont redoublé l’une et l’autre de timidité depuis qu’elles ont vu M. Beau et M. Dumineray perdre chacun son brevet pour la brochure du duc d’Aumale et subir fraternellement l’un six mois, l’autre une année de prison. Ah ! Monsieur, Dieu vous garde jamais, vous et les vôtres, de passer une année à Sainte-Pélagie !

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