‹ Le Droit de parlerChapitre 6 sur 15 · VI

VI

Puisque j’en trouve l’occasion, je reconnais volontiers que la préfecture de police traite le détenu politique avec assez de ménagement, je pourrai même ajouter : en aristocrate de la prison. Pendant que le prisonnier vulgaire traîne sur lui la livrée de son délit, la veste et la culotte grises, le prisonnier politique reçoit de la munificence de l’État une jaquette et un pantalon de velours. Il a droit, en second lieu, à un morceau de pain blanc, à une chopine de vin, à une soupe grasse et à un plat de viande quatre fois par semaine. Il reçoit enfin la visite de ses amis dans sa cellule, et pour peu qu’il désire conserver sa garde-robe ou envoyer prendre sa nourriture au restaurant, il pourra porter son habit de chaque jour et manger à sa faim : la préfecture de police lui laisse à cet égard pleine licence. Cependant, en dépit de la bonne grâce de l’administration pour le condamné politique, M. Dumineray séchait de tristesse à Sainte-Pélagie et il portait sur sa figure la nostalgie particulière, disons le mot, la jaunisse de la prison.

C’est qu’à Sainte-Pélagie l’art de punir semble avoir tout calculé pour porter la pensée du prisonnier à la résipiscence : cette porte rébarbative qui dit évidemment au passant : Malheur à qui entre ici ! ce greffe où il faut mettre la tête sous le niveau, car l’État veut savoir la taille exacte de ses locataires à un centimètre près ; ce puisard de trente pas destiné à la promenade, où le soleil ne jette un regard fugitif qu’au mois de juillet ; cet escalier peint en noir comme si la pierre elle-même portait le deuil de votre innocence ; ce trousseau de clefs qui carillonne sans cesse à la ceinture du gardien et remplit nuit et jour l’imagination d’un bruit de fer ; ce verrou mélodramatique de taille extravagante que chaque soir on pousse, à heure fixe, genre d’opération que l’on appelle boucler, — tout cela dit, tout cela crie au regard et à l’oreille du prisonnier que, tombé du rang d’homme libre à l’état de serf de la peine, diminué dans sa personne, capite minutus, il ne s’appartient plus, il appartient à un geôlier.

Vous comprenez, Monsieur, que la perspective d’une résidence forcée, même au pavillon de l’est, ce paradis de Sainte-Pélagie, dût-on voir, la nuit dans son rêve, voltiger autour de son chevet l’ombre de Paul-Louis Courrier ou l’ombre de Carrel, vous sentez, dis-je, que cette éventualité funèbre jette l’esprit de l’éditeur dans un continuel délire de prudence. C’est toujours au microscope et d’un œil effarouché qu’il lit un manuscrit. Sous le verre grossissant de la terreur, il entrevoit partout un cas de mort pour son brevet. Il retourne chaque mot, comme on retourne une pierre en Italie, pour voir s’il y a un scorpion caché dessous. Sitôt qu’il aperçoit un passage douteux, il marque la page à l’encre rouge. Et ainsi, de rature en rature, le livre n’arrive au public qu’après avoir perdu toute virilité d’idée et toute énergie de langage.

Le livre a paru néanmoins ; l’auteur l’a cru irréprochable, le libraire l’a déclaré honnête, l’imprimeur l’a reconnu modéré, le parquet l’a proclamé innocent, puisqu’il n’a requis aucune poursuite. Ce livre a-t-il maintenant le droit d’aller, de venir, de circuler librement, de porte en porte, partout où il a chance de trouver acquéreur ? Non, Monsieur. Il a pu paraître, mais il ne peut voyager, car pour voyager il faut une conscience plus immaculée que pour paraître. S’il tient à prendre l’air de la campagne, il doit demander à la commission du colportage un supplément d’innocence ; la commission l’examine attentivement et, lorsqu’elle l’a trouvé digne de son visa, elle l’admet au bénéfice de l’estampille ; alors il peut aller.

Le livre cependant, il faut bien le reconnaître, possède le privilége d’une liberté relative. Il peut traiter d’une question de politique sans passer par l’épreuve de l’autorisation préalable.

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