III
Au moment d’entrer dans la salle de la rue de Sèze, Mireille eut un coup d’œil sur la montre que le bracelet retenait sur son gant.
Dix heures et demie à peine.
Elle avait un bon moment pour voir l’exposition de Guisane, ouverte depuis l’avant-veille,--le jour même où elle rentrait à Paris,--et dont elle avait déjà lu d’enthousiastes comptes-rendus. Mais elle n’avait pas vu Guisane lui-même. La veille, il avait passé chez elle. Elle était sortie. Ce matin, il n’y avait guère de chance pour qu’il fût rue de Sèze.
Pourquoi donc ne lui avait-elle pas écrit, comme il l’en avait priée, pour qu’il vînt lui faire les honneurs de son exposition? Quel absurde scrupule l’avait arrêtée?... Voici que, maintenant, un sourd regret l’obsédait...
Elle entra dans la salle où, devant les Croquis de guerre et de paix, s’immobilisaient les visiteurs, invinciblement retenus par leur puissance évocatrice.
Et, au premier regard, la même impression la domina, devant ces visions saisissantes qui étaient la vie même.
Tout de suite, elle eut le sentiment que cette Exposition était plus qu’un succès, un vrai triomphe pour Patrice Guisane. Ah! comme elle comprenait qu’il adorât son art, conscient des dons qu’il avait reçus!... Comme elle comprenait sa terreur--la seule qu’il connût...--qu’une blessure pût, en une seconde, éteindre à jamais son regard!
Dans son intuition d’artiste, il avait prodigieusement discerné ce que devaient être les images de la guerre moderne... Ces images que lui-même avait notées sur le vif, ces scènes qu’il avait intensément vécues, qu’il avait contemplées, non seulement avec ses yeux, son cerveau de peintre, mais aussi avec son âme de soldat, de penseur doublé d’un psychologue aigu; et qu’ensuite, il avait transcrites dans leur terrible et superbe désolation.
Lentement, elle avançait, frémissante d’émotion devant cette révélation, pour elle, de ce qu’était la guerre.
Campagnes dévastées, avec des coins que le hazard avait laissés délicieusement paisibles et verts sous un ciel de bataille taché par la fumée des obus; une terre creusée, bosselée, soulevée, que hérissaient des ruines informes, qui ne trahissaient plus rien de ce qu’elles avaient été; arbres déchiquetés, tordus, desséchés, douloureux à voir autant que des squelettes.
Et il y avait aussi de tragiques visions de la nuit, où luisaient le pinceau lumineux des projecteurs, l’éclair des fusées, les flammes de Bengale, la lueur du canon, de l’obus incendiaire, des fermes, des villages entiers qui brûlaient.
Plus loin, c’était la pénombre morne des tranchées où les formes se confondaient avec la glaise... Formes couchées, écrasées dans la boue, par le sommeil, la fatigue, le froid... Formes assises sur le talus qui servait de banc... Formes dressées dans le jet de l’assaut... Et encore c’étaient des types de toute sorte, notés au passage, avec un souci de leur individualité qui en faisait des figures inoubliables: poilus bien français, tommies juvéniles et imberbes, Américains râblés, Cingalais aux noires prunelles rêveuses...
En face de la poignante évocation sur l’autre panneau de la salle, les Croquis de paix, annonçait le catalogue; superbement lumineux, dont le coloris était une fête pour les yeux; paysages ou marines de Carantec qu’elle reconnaissait, et d’autres qu’elle ignorait, souvenirs de Morgat, quelques silhouettes exquises de Maud... Et son portrait, à elle, que, craignant de désobliger Guisane, elle avait laissé exposer.
Certes, si rapidement qu’il eût été fait, il lui était devenu bien familier à Carantec. Mais l’avait-elle donc oublié?
Saisie, presque troublée, elle regardait la forme svelte qui était la sienne, la figure fine, si claire sous les cheveux sombres, où songeaient de grands yeux veloutés... Alors, c’était ainsi que Guisane la voyait?...
Une sensation, si pareille à du plaisir, la frôla, que, vivement, elle se détourna et revint vers les Croquis de guerre. Mais, derrière elle, une voix s’élevait:
--Alors, vraiment, tout cela vous intéresse, madame?
Un sursaut lui jeta aux joues une onde pourpre. Elle n’avait pas besoin de regarder pour savoir qui, soudain, lui parlait avec l’accent inoublié. Son cœur eut un battement plus rapide; et ses yeux, alors, rencontrèrent ceux de Guisane qui la contemplaient avec une telle joie qu’elle eut la sensation d’une brûlante clarté dont son être était pénétré.
Il lui tendait la main,--comme il l’eût appelée, irrésistiblement;--et elle donna la sienne, avec la même confiance heureuse qu’elle avait éprouvée le jour de leur aventureuse promenade en mer, quand elle se reposait sur sa protection. Avant qu’elle eût parlé, il disait, sans détacher d’elle ce regard qu’elle connaissait bien:
--Enfin! enfin! je vous retrouve! ô fuyante amie... Je commençais à croire que cette bienheureuse minute me serait refusée!... Car je pars dans deux jours... Et vous ne reveniez pas!
--Et je suis revenue!... Et aussitôt me voici chez vous!... fit-elle, d’un ton voulu de badinage, avec un sourire, sa volonté raidie contre le charme dont l’envoûtait le plaisir de Guisane, en la retrouvant.
C’était donc bien vrai ce que Maud disait? Comme à la Commanderie, cette pensée traversa en éclair son cerveau; et, une seconde, toute sa jeunesse tressaillit d’une allégresse ardente.
Les yeux toujours fixés sur elle, comme s’il eût été insatiable de la contempler, il lui répondait avec un joyeux sourire:
--Oui, c’est vrai, vous voilà!... Et je bénis le hasard qui m’a obligé à venir ici, ce matin, pour prendre un renseignement... Sans quoi, il y avait bien des chances pour que cette journée s’achevât encore sans que je puisse vous joindre! Et j’en ai si peu encore!... Hier, ayant appris par votre père que vous étiez arrivée, je me suis risqué à passer chez vous... quitte à me voir refuser votre porte, comme trop pressé!... Et puis, vous étiez sortie!
--Oui... J’avais été voir mère. Mais votre visite a ravi Jean, plus privilégié que sa maman.
--Plus privilégié!... C’est gentil de dire cela à votre ami... J’espère que vous le pensez un peu! Que ce n’est pas une politesse de dame très aimable. Ah! que c’est donc délicieux de vous retrouver, madame mon amie...
Lentement, elle articula, comme si, malgré elle, la vérité s’échappait de son âme même:
--A moi aussi, cela fait bien plaisir!
--Vrai?
Son accent était presque grave. Et, un peu, il penchait vers elle sa haute taille, pour mieux lire dans les prunelles veloutées, au fond desquelles une intense clarté luisait.
--Vrai! très vrai! homme de peu de foi. Et maintenant que vous êtes convaincu, n’est-ce pas? montrez-moi vite, avant que je parte, celles de vos œuvres que vous préférez... J’ai très envie de savoir si j’ai bien jugé!... O mon ami, que je suis fière de vous!...
--Tant mieux! et merci de me le dire!... Mais pourquoi parlez-vous de partir, madame? J’espère bien que vous n’allez pas disparaître, juste quand j’arrive!
Elle le regarda, avec un sourire où tremblait un regret aigu:
--C’est qu’il y a déjà longtemps que je suis ici! Et c’est bientôt l’heure du déjeuner de mes poussins. Je ne puis me mettre en retard!
--Qu’est-ce que cela fait, madame? protesta-t-il avec une vivacité gamine. Ils ont Kate pour leur faire prendre patience... C’est une très mauvaise habitude de se rendre esclave de ses enfants!
Puis, changeant de ton, il pria:
--Madame, soyez bonne, très bonne!... Oui, nous regarderons tout ce que vous voudrez... Mais d’abord, venez, un instant, vous asseoir sur ces sièges hospitaliers, que nous causions un peu... comme à Carantec!
Elle hésitait, effrayée du désir qu’elle avait de consentir. Mais sans attendre sa réponse, il lui avançait un fauteuil. Vaincue, elle s’assit avec une soumission joyeuse. Il semblait que sa volonté lui échappât, laissant ressusciter l’ardente Mireille de jadis, dans la veuve fidèle qu’elle prétendait demeurer. Et cette mystérieuse allégresse, voici qu’elle ne pouvait l’étouffer... Elle la sentait grandir, envahir son cœur... Ainsi qu’elle avait vu, tant de fois, la mer s’emparer du sable...
Heureusement, Guisane ne savait pas; et il s’exclamait d’un ton de reproche:
--Pourquoi ne m’avoir pas écrit que vous viendriez ce matin?... Je serais accouru pour vous recevoir. Honnêtement, je ne puis dire «pour vous montrer mes croquis...» Car, vous présente, c’est incroyable comme mon exposition me devient indifférente!
--Merci bien!... glissa-t-elle, amusée.
--Je n’ai plus le moindre désir de m’en occuper, mais, seulement, le besoin de savourer votre présence, si longtemps perdue... Un grand mois!... De bavarder avec vous, de savoir de vous tout ce que vous ferez à votre ami l’honneur de lui confier... puisque nous ne sommes pas brouillés!...
--Brouillés? Quelle singulière idée vous avez là!
--Pas plus singulière que votre inexplicable départ. Quand je suis revenu de Morgat, que votre mère m’a annoncé que vous l’aviez quittée, j’ai cru à une très mauvaise plaisanterie. Hélas! c’était la vérité... J’ai tout de suite découvert que Carantec sans vous, ce n’était plus Carantec. Mais, bon gré, mal gré, il m’a fallu me passer de votre présence qui m’était devenue une exquise habitude... Et je vous retrouve pour vous perdre de nouveau... Cette fois, pour combien de temps!...
Elle devina qu’il pensait, «peut-être pour toujours». Et une telle angoisse l’étreignit, qu’elle ne sentit plus la mystérieuse joie qui la bouleversait... Parce qu’elle comprenait qu’il était vraiment bien à elle...
Il priait:
--Petite amie, racontez-moi beaucoup de choses de votre séjour à la Commanderie afin que j’aie, plus encore, des souvenirs de vous... pour supporter les heures sombres.
Elle dit doucement, avec un chaud et mélancolique sourire:
--Ah! si je pouvais vraiment quelque chose pour vous, en échange du bien que vous m’avez fait!
Il l’enveloppa d’un étrange regard. Ses lèvres s’entr’ouvrirent. Mais il ne prononça pas les mots qu’il ne fallait pas dire...
Et changeant de ton il s’exclama, d’un accent d’amicale gaieté:
--Avec tout cela, vous ne me racontez rien!
--Et il est midi moins cinq!... Comme je vais être en retard! Mon ami, mon ami, où avez-vous entraîné une mère de famille!
Elle avait un sourire contrit, mais dans le regard lumineux où le sien plongeait, il lisait bien qu’elle n’était pas fâchée... Jamais, peut-être, il ne lui avait vu cet éclat qui le faisait tressaillir d’une sorte de bonheur douloureux,--puisqu’il ne devait rien attendre d’elle...
Il allait dire:
--Heureusement, ce soir, nous pourrons causer, car nous dînons ensemble chez Mᵐᵉ votre mère.
Mais elle semblait l’ignorer, et une intuition lui révéla qu’il valait mieux qu’elle n’en fût pas avertie. Il la devinait effarouchée un peu par l’ivresse de la retrouver qu’il ne lui avait pas assez cachée. Et, farouche comme elle l’était, dans sa réserve, elle eût été capable de trouver un prétexte pour rester à l’écart.
L’accompagnant vers la sortie, il demanda, cela seul qu’il pouvait espérer recevoir:
--Quel jour, madame, voulez-vous bien m’indiquer, pour que j’aille vous faire mes adieux?
Elle eut une hésitation. Était-ce très sage de le recevoir?... Mais comment lui refuser alors que c’était pour le front qu’il repartait... Et elle répondit:
--Demain, vers cinq heures, si cela vous convient. Les enfants seront là; Jean sera ravi de vous revoir...
--Merci, madame, demain cinq heures; c’est chose entendue.
--Bien! Alors je me sauve... Comme nous avons bavardé!... J’avais bien fait de regarder votre œuvre avant votre arrivée, car vous ne m’avez rien montré du tout!
--Pardonnez-moi, mon amie... La douceur de vous revoir m’a fait oublier tout ce qui n’était pas vous...
Elle s’exclama, mi-rieuse, mi-confuse:
--Je ne peux pas faire autrement que de vous pardonner, puisque le mal est irrémédiable!... Mais tout de même...
--Ne finissez pas!... Ne me gâtez pas mon plaisir!... A demain, madame. Attendez une seconde, que je vous fasse avancer une voiture.
Il était sur le seuil, avec elle, et d’un signe, appela une auto.
Vite, elle monta. Encore une fois, dans le cadre de la portière, il aperçut la douce figure--grave et passionnée--qui lui souriait à l’ombre de la capeline de deuil.