‹ Le Fils des forêtsChapitre 10 sur 12 · 09

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Il s’est écoulé quelque temps depuis que j’ai écrit l’avant-dernier chapitre de mon autobiographie. De nouveau, je me retrouve dans ma cabane de rondins, au nord du Michigan, où mon ami me persuada de rédiger ce récit de ma propre vie. À présent, l’air que je respire n’est plus imprégné de l’odeur des sapins, des pins et des cèdres. Le parfum d’encens ne monte plus des vallées et l’arbousier-traînant, cueilli par moi sur les coteaux ensoleillés, n’est plus qu’un agréable souvenir.

La forêt noire et verte subsiste toujours, mais elle est étouffée sous la neige. Une terrible rafale, soufflant du nord pendant deux jours, a oblitéré les rares chemins qui, durant les mois plus cléments, invitent le voyageur à pénétrer dans cette vaste étendue d’arbres. Cette tempête a fait rage pendant quarante-huit heures ! Quarante-huit heures, dont la moitié eût suffi à terrasser le dur à cuire privé de feu et d’abri.

Hier soir, le vent hurlait comme une tornade autour de ma hutte solitaire. Se succédant par ordre de bataille, des masses de nuages, noirs et mystérieux, se précipitaient à l’assaut des immenses forêts comme les vagues d’une puissante armée conduite à la victoire par quelque volonté suprême. En passant au-dessus de ma petite cabane, ils projetaient des paquets de neige gelée qui tambourinaient comme des graviers contre mes fenêtres à travers lesquelles la lumière de ma lampe tentait vainement de percer le rideau opaque des ténèbres.

Ce matin, la tempête a cessé et le ciel est redevenu serein. Lorsque je me suis levé pour ranimer les cendres de mon feu mourant, le soleil d’hiver illuminait déjà la cime des arbres. Une épaisse couche de glace recouvrait mes fenêtres et leur donnait l’aspect d’anciens vitraux de cathédrale. Dehors, le froid intense faisait craquer les arbres et les rondins de ma cabane. Sur le mur orienté au vent, le thermomètre marquait dix degrés au-dessous de zéro.

Après avoir déjeuné, je suis sorti dans la forêt, à présent silencieuse et vide. Si j’en crois ma raison, nul être vivant ne saurait supporter ces quarante-huit heures de blizzard, une telle endurance n’étant point l’apanage de créatures en chair et en os ; cependant, mon expérience personnelle, corroborée par le souvenir de mes compagnons de piste, me prouve que l’animal est encore beaucoup plus résistant que l’homme. La vie subsistait toujours autour de moi ! Le ventre enfoui dans la piste blanche, les rennes cherchaient la maigre provende qui leur permettrait de durer jusqu’au printemps. D’autres bêtes sauvages manifestaient aussi leur présence. Une petite mésange à tête noire voletait du haut en bas des arbres en quête d’un trou recouvert à présent d’une couche de glace et de neige, et, narguant l’adversité, ne cessait de lancer des trilles joyeux. Un peu plus loin, je demeurai immobile jusqu’à en grelotter : devant moi un pivert, picorant sur l’écorce d’un arbre une nourriture illusoire, se parlait doucement à lui-même comme s’il voulait se consoler de sa malchance. À l’abri du besoin grâce à sa petite réserve, un écureuil rouge caquetait, sous le ciel d’un bleu d’acier, aussi gaiement que si l’air eût été imprégné des parfums du printemps. Des geais bleus, au chatoyant plumage, sautillaient sur les branches couvertes de givre, en s’appelant mutuellement. Au bord de la plaine, une bande de becs-croisés, à gorge rouge, fouillaient dans le buffet vide de dame Nature. Sur la berge de la rivière poissonneuse, alimentée par une source vive et qui jamais ne gèle, j’ai compté jusqu’à vingt canards à la fois. Semblable à un luxueux manchon de fourrure rouge, un renard à ce moment-là traversa la clairière.

Émerveillé devant la beauté de tout ce qui m’entourait, je me croyais transporté aux temps primitifs où l’homme sans défense devait se mesurer avec la nature. Ici également, seul le plus apte pouvait survivre ! Aujourd’hui, je voyais des êtres se débattre pour ne pas périr de faim, malgré les affres du froid et qui acceptaient leur sort sans se plaindre. Stoïques, ils cachaient leur misère au reste du monde. Si leurs corps frêles ne se sont pas tordus et anéantis sous la douleur, c’est que leur âme, débordante de courage et de foi, espérait revoir les cieux ensoleillés, bien que le sinistre bonhomme à la faux rôdât dans les parages.

En comparaison des scènes dont j’ai été le témoin au cours de cette promenade en raquettes, mes souffrances se réduisent à peu de chose. À côté de la lutte héroïque déployée par toutes les petites bêtes de la forêt durant ces terribles semaines, mes propres efforts, qu’on pourrait en toute justice considérer comme un long et pénible calvaire, demeurent insignifiants. Loin de me plaindre, je m’estime heureux d’avoir eu à vaincre certains obstacles avant d’atteindre le succès dont je jouis actuellement en tant que romancier d’aventures. Maints incidents, qui nous apparaissent tout d’abord comme de rudes épreuves, nous rendent en fin de compte d’inappréciables services.

Très fréquemment je reçois des lettres de jeunes écrivains me posant des questions aussi multiples que variées. Comment dois-je commencer ? Quel sujet me recommandez-vous de prendre ? Comment bâtir une intrigue ? Quel degré de culture faut-il posséder pour réussir dans les lettres ? Dois-je suivre les cours de l’Université ? Où puis-je trouver les éléments nécessaires à la construction d’un roman ? Au bout de combien de temps parviendrai-je à vendre ma prose ? Où l’offrir ? Dois-je entrer en relation avec le directeur d’un journal ? Par quels moyens vous êtes-vous imposé ? Me volera-t-on mes idées si je soumets mon manuscrit quelque part ? Consentirez-vous à placer mon travail moyennant une commission ?

Outre ces questions, on me demande souvent comment j’écris. J’essaierai de répondre avec quelque détail ; peut-être mon expérience profitera-t-elle à ceux de mes jeunes confrères qui gravissent actuellement la route que j’ai parcourue moi-même.

Je m’évertuerai à être absolument sincère, car mes méthodes, très simples, peuvent être adoptées par tout le monde. L’ « inspiration » est un joli mot, mais trompeur, qu’on doit jeter au rancart avec son camarade le « génie ». Un travail acharné, régulièrement accompli pendant des années, et un but bien précis, voilà ce qui compte avant tout.

Il existe des auteurs qui, paraît-il, s’éveillent au milieu de la nuit et, la main guidée par une puissance céleste, vous donnent un chef-d’œuvre. Je ne connais pas de pareils prodiges, encore qu’il m’arrive de fréquenter parfois certains « gendelettres » posant aux surhommes. La plupart des écrivains ne sont, à la vérité, que des hommes et des femmes ordinaires qui ont appris à gagner leur vie au moyen d’une plume, à peu près de la même manière que le chirurgien avec son bistouri et le paysan avec sa herse.

Tout d’abord, j’insiste sur l’importance de la santé. Quand je suis chez moi, je me lève tous les matins à six heures, sauf au printemps et en été où je suis debout une heure plus tôt. Après avoir bu deux verres d’eau pure, je me livre à la culture physique pendant quinze ou vingt minutes, interrompues seulement par l’absorption de deux autres verres d’eau. Je pratique la moitié de ces exercices allongé sur le sol, et l’autre moitié dans la position verticale. Grâce à ce régime et à une vie très saine, je compte devenir centenaire. Aussi ne saurais-je trop recommander mon système.

Après un bain froid, je prends mon petit déjeuner qui consiste en un demi-bol de son dans du lait non écrémé. Déjeuner à midi. La logique même indique pourquoi il ne faut pas trop manger le soir. Mon dîner comprend surtout des légumes, et parfois du poisson ou de la volaille. De la viande une fois par semaine suffit à l’homme qui désire vivre longtemps. Même ceux qui fournissent un effort physique considérable trouveront les vitamines nécessaires dans les noix, le lait, le fromage et les œufs, il va de soi que lorsque je parcours les pistes sauvages, je change de régime, non par principe, mais parce que je n’ai pas le choix des aliments. D’ailleurs, mon estomac aguerri s’adapte aux circonstances.

Après le petit déjeuner, je consacre dix minutes à la marche, et comme j’ai mangé très légèrement, je ne trouble en rien ma digestion. J’accélère le pas : à mon avis, la marche au ralenti ne constitue pas un exercice. À sept heures et demie, je m’assois à mon bureau, frémissant de vie et impatient de travailler pour mon propre plaisir. Mes idées sont nettes et mon corps en pleine santé parce que j’ai commencé ma journée en mettant à profit les bienfaits que la Nature réserve à tous les hommes.

Pendant un quart d’heure environ, je donne des ordres à ma secrétaire, puis je décroche le récepteur du téléphone, je m’enferme à clef et je me plonge dans mes romans jusqu’à onze heures et demie.

Certains jours, la tâche s’accomplit sans difficulté, presque spontanément ; d’autres, il me semble arracher les idées de mon cerveau, l’une après l’autre. Toutefois, la spontanéité ne produit pas toujours les meilleurs effets. J’ai remarqué qu’en concentrant mes pensées et en bûchant j’obtenais des résultats généralement satisfaisants. D’aucuns bâclent un premier jet, puis le rectifient tellement ensuite qu’à proprement parler ils doivent le récrire. Moi je procède de façon différente : à mon avis, une œuvre ne peut jamais, même corrigée, tendre à la perfection si dès le début on la compose avec trop de hâte.

Je m’efforce de donner, à chaque ligne et à chaque page de mon manuscrit, une forme définitive, d’où il s’ensuit que je travaille lentement à côté de maints confrères. En moyenne, j’écris cinq cents mots par jour. Fréquemment il m’est arrivé de passer une matinée entière sur un paragraphe de douze lignes. Je ne lâche pas un passage difficile qu’il ne soit terminé à ma satisfaction. Jamais je ne remets au lendemain une tâche rebutante, car le lendemain vous procure rarement l’inspiration nécessaire.

Tout de suite après déjeuner, je regagne mon bureau, où je reste jusqu’à quatre heures et demie. Je consacre ce temps à dicter ma correspondance, à préparer mon travail du lendemain, à lire, à corriger mes épreuves, à recueillir pour ma prochaine œuvre une documentation que je prends soin de noter et de classer pour la retrouver facilement plus tard, et enfin je m’occupe de petits détails qui surgissent toujours quand on s’y attend le moins.

Le matin, la consigne est formelle : je ne reçois personne, sauf pour affaire urgente. Mais l’après-midi, tous les visiteurs sont les bienvenus, même ceux qui pénètrent chez moi par pure curiosité. De quelque lieu qu’ils viennent et quel que soit l’objet de leur démarche, je les traite en amis, sans aucune distinction.

Àmoins d’empêchement extraordinaire, je sors de mon bureau à quatre heures et demie pour faire une petite promenade, tirer une coupe, jouer au golf, monter à cheval ou me livrer à tout autre exercice approprié à la saison. Ensuite je suis prêt à me mettre à table : je m’octroie un bon dîner, moins substantiel, cependant, que le repas de midi, car il ne comporte pas de viande ni de dessert par trop succulent.

Je crois fermement à l’efficacité du sport physique et mental accompagnés de gaieté, de camaraderie et de rire, trois vertus qui embellissent l’existence. Si le sport devient une fatigue, il perd toute valeur et peut causer les plus graves désordres dans l’organisme. Intelligemment compris il est, en revanche, une source d’énergie pour le corps et l’esprit. Je ne manque jamais d’emporter, dans mes longs voyages, des balles et des palets. Maintes fois, de retour au campement après une rude journée sur la piste, nous nous sommes joyeusement livrés à ces jeux favoris.

Les écrivains ne devraient traiter que des gens, des choses et des lieux qu’ils connaissent. Cela saute aux yeux. Cependant, ils ont pour la plupart la manie de faire le contraire. Si vous habitez un pittoresque village, ne vous mêlez pas de dépeindre les mœurs des citadins. D’autre part, si vous demeurez en ville, gardez-vous de créer des personnages ou des scènes dont vous ignorez pour ainsi dire tout. Je ne vois pas pourquoi un auteur n’ayant jamais quitté le Michigan situerait son roman dans l’Arizona, ni pourquoi la jeune femme de lettres installée dans un petit port de mer, où abondent des sujets intéressants, nous parlerait de ce qui se passe à Newport ou à Palm Beach. Si vous composez des ouvrages de fiction, ne vous écartez pas de la vraisemblance, et respectez la vérité en ce qui touche les mœurs et la couleur locale. Un livre ne remplissant pas ces conditions n’a aucune chance de durer.

Seuls les auteurs résolus à travailler d’arrache-pied, — sans aucune prétention à la gloire et à la fortune — peuvent considérer la littérature comme un gagne-pain. Rares sont ceux qui deviennent riches, et la plupart traînent une piètre existence en attendant le coup de veine qui les tirera d’embarras.

En ce qui me concerne, je ne saurais m’enorgueillir de la vente de mes ouvrages durant les dix années qui suivirent la publication de l’Aventure du Capitaine Plum. Un très petit nombre de lecteurs s’intéressaient alors à ma production. Deux mille exemplaires environ de mon premier roman furent vendus dans les six premiers mois de sa publication, et seulement quatre-vingts pendant le deuxième semestre. Cependant, quelques années plus tard, ce roman devint immensément populaire. Chaque année, et depuis plus de vingt ans, on en demande quelques milliers d’exemplaires et il a été traduit en beaucoup de langues.

Les Chasseurs de Loups, dont l’action se passe dans les solitudes neigeuses du Canada à proximité du lac Nipigon, s’adresse de préférence aux jeunes gens, mais d’après certains critiques l’histoire est si adroitement menée, qu’elle plaît même aux lecteurs adultes amateurs de romans d’énergie. Mon personnage principal, Wabigoon, fils d’un Écossais, chef d’un important poste de fourrures situé en plein « Désert Blanc », et mon héroïne, une jeune Indienne nommée Minnetaki, sont, paraît-il, bien campés et vivants. Leurs aventures, d’un intérêt soutenu, sont fréquemment émouvantes et jamais malsaines. J’y ai amorcé une suite en omettant, à dessein, de dire comment fut châtié Woonga et de faire savoir si Rod Drew épousa la charmante Minnetaki ou découvrit la mine d’or. Néanmoins, l’ouvrage ne se vendit qu’à quinze cents exemplaires et lorsque les Chasseurs d’or parurent en 1903, ce volume n’obtint guère plus de succès que son prédécesseur. À l’heure actuelle, ces deux livres sont traduits dans presque toutes les langues européennes ; quant à l’édition anglaise, elle est répandue dans les coins les plus reculés de l’Empire britannique, malgré la froide réception du début.

Seulement neuf cents personnes éprouvèrent le besoin de posséder mon gros volume, Les Grands Lacs, magnifiquement présenté par G. P. Putnam’s Sons, et offert au prix, élevé à cette époque, de trois dollars et demi.

Ma confiance commença dès lors à s’ébranler, et je ne tardai pas à mettre en doute le bon goût et le jugement de mes compatriotes. Néanmoins, je continuai à composer des romans partout où je me trouvais… sur les pistes du Grand Nord, dans mes cabanes, ou chez moi à Owosso.

En 1910, après dix années passées à explorer et à décrire les immenses régions glacées de l’Arctique pour le compte du Gouvernement canadien, je me revis sans emploi. Entre-temps, j’avais terminé La Piste dangereuse pour mes éditeurs MM. Bobbs-Merril et Compagnie, publiée d’abord dans le Munsey’s Magazine sous le titre : Un combat pour la vie. Grâce aux avis partagés de la critique, qui ne put trancher s’il s’agissait là d’un chef-d’œuvre ou d’un infâme roman de quinzième ordre, dix mille personnes se le procurèrent, sans doute pour se former elles-mêmes une opinion.

Un critique déclara : « James-Oliver Curwood, l’auteur de L’Aventure du Capitaine Plum, vient de publier un nouveau roman chez Bobbs-Merril : La Piste dangereuse. » Pas un mot de plus. Pour un journaliste accoutumé, comme moi, à analyser assez longuement des livres, bons ou mauvais, ce jugement me parut non moins cruel que celui-ci du New York Herald : « La Piste dangereuse est un roman digne d’être signalé parce qu’il montre à quelles absurdes profondeurs mélodramatiques un livre à succès doit descendre. » Puis un autre : « Nous ne saurions prétendre dire combien de fois le héros échappa aux plus diaboliques tourments ni à quel point l’auteur s’est mis le cerveau à la torture pour inventer de nouveaux périls et de miraculeux sauvetages. En tout cas, les amateurs d’aventures seront amplement servis. »

D’autres journaux exprimèrent une opinion différente. En voici quelques échantillons : « C’est une histoire merveilleuse d’aventures en plein air dans la région du Saskatchewan, un roman de mystère se déroulant parmi les rivières couvertes de glace, les lacs et les majestueuses forêts de sapins, et conté avec une vigueur et une imagination qui font souvent défaut aux œuvres prétendues de premier ordre, et un drame réaliste, aigu et dynamique qui se déroule rapidement, grâce au talent incontestable de M. Curwood. » Maints autres critiques trouvèrent ce roman alerte et plein de santé. En tout cas, quel que fût leur avis tous s’accordaient à reconnaître que l’Extrême-Nord y était admirablement décrit, de même les forêts solitaires, les vastes champs de neige, les terres de silence, vierges de toute piste, la splendeur de l’aurore boréale et le calme des immenses étendues glacées. Il serait vain à présent d’insister sur la joie que me procura cet avant-goût de célébrité.

Vers cette époque, je crus avoir découvert un moyen plus commode que la littérature pour faire fortune. Dans une seule journée, un ami me fit gagner à la Bourse cent dollars sur des valeurs cuprifères. Emballé par ce succès, j’achetai d’autres actions au moment où une hausse extraordinaire régnait sur le marché. En rentrant déjeuner, j’assurai à ma femme que nous allions devenir riches, mais je fus incapable, le soir, de lui expliquer pourquoi je revenais les poches vides. Une dégringolade inattendue, appelée de je ne sais quel nom, avait, paraît-il, raflé toute ma fortune.

Assommé par ce coup de massue, je ne compris pas grand-chose à ce qui s’était passé, mais heureusement il me restait des amis ; je leur empruntai quelques dollars, de quoi envoyer un télégramme à la Compagnie des chemins de fer du Grand Trunk pour lui demander un billet gratuit et, le jour où il nous parvint, ma brave petite femme et moi étions de nouveau prêts à partir pour les solitudes canadiennes.

Nous nous enfonçâmes dans les forêts, à une centaine de kilomètres du plus proche poste de commerce. Une fois de plus je repris ma plume — mon seul gagne-pain — et j’écrivis L’Honneur des Grandes Neiges.

Dans ce roman j’ai essayé de dépeindre les sentiments de chevalerie et d’honneur qui caractérisent les habitants du Nord gelé, m’évertuant à incorporer ces vertus au mystère, au romanesque et à l’amitié toujours présente dans le cœur des hommes qui considèrent comme leur patrie ces étendues sauvages et pittoresques. J’en ai tiré un drame humain d’une grande simplicité, et me suis efforcé de rendre mon héros Ian aussi sublime que Jean Valjean. Son dévouement envers la petite Mélissa me semble aussi dramatique que la tendresse de Jean pour Cosette. Presque tous les critiques s’accordèrent à louer la belle ordonnance de ce récit. Pourtant l’intérêt du public fut médiocre si j’en crois le compte de mes éditeurs, et le succès ne commença de s’affirmer que dans les rééditions.

Mon traité avec Bobbs-Merril n’ayant pas été renouvelé, les éditeurs Harpers and Brothers publièrent Fleur du Nord et Les Cœurs les plus farouches, mais le chiffre de vente demeura inférieur à celui de mes livres précédents. J’ajoute que les deux titres ci-dessus figurent en bonne place dans mes relevés actuels, c’est-à-dire dix ans après leur première publication.

En désespoir de cause, je retournai chez Bobbs-Merrill avec Kazan, histoire d’un chien loup, qui obtint d’abord quelque faveur et connut ensuite le triomphe, surtout en Angleterre et dans les éditions à bon marché aux États-Unis. Je m’étais évertué à décrire la vie farouche des solitudes glacées et à peindre Kazan, brave et fidèle jusqu’à la mort. Ayant observé de très près les animaux dans les bois et les grands barrens, je cherchais à acquérir pour mon livre la place qu’occupent Croc-Blanc et l’Appel de la Forêt, de Jack London. Les critiques, en général, m’enlevèrent cet espoir, mais reconnurent que mon Kazan présentait un intérêt si captivant qu’on le lisait d’une traite.

Àl’époque où j’écrivis Kazan, je fis quatre voyages dans les solitudes au voisinage de la baie d’Hudson. Par trois fois je me rendis dans l’Arctique et passai l’hiver avec les Esquimaux. À quatre reprises je traversai les barrens et j’explorai le pays du Yukon. Je vécus de nombreux mois en compagnie des Indiens, été comme hiver, et ne manquai aucune occasion d’étudier les mœurs des bêtes sauvages. Je m’attachai surtout aux chiens huskies — splendides brutes, féroces dans la bataille et aussi loyales envers leurs maîtres qu’elles se montrent implacables dans leur haine pour leurs ennemis. Presque tous les épisodes de mon roman sont basés sur des faits dont je fus témoin.

Malgré le peu de succès de mes neuf premiers volumes, je conservais de l’espoir. Peu après la publication de Kazan, j’entrai dans la grande famille Doubleday, Page et Compagnie, dont je n’ai eu qu’à me féliciter, et ou je demeurai jusqu’à 1919.

Cette maison d’édition fit paraître Le Pays de Dieu et la Femme, que j’écrivis, au cours de l’hiver 1914-1915, dans une cabane située à trois cents kilomètres de la baie d’Hudson et où sept mois durant ma femme et moi ne vîmes aucun être humain, sauf un trappeur indien nommé Jackpine. Dans ce roman, j’ai tissé une mystérieuse intrigue où l’héroïne sacrifie son propre bonheur à celui de son père — fait plutôt rare dans la vie réelle —, mais l’homme qui l’aime parvient à soulever le voile d’iniquité dont la jeune fille croyait devoir draper ses actes et inflige au vrai coupable un terrible châtiment. Le Pays de Dieu et la Femme atteignit une vente supérieure à celle de tous mes précédents ouvrages.

Parut ensuite La Voyageuse traquée, roman peut-être un peu démodé mais, selon les critiques, qu’on lit avec plaisir l’hiver au coin du feu par une nuit de tempête.

Il fut suivi, en 1917, par le Grizzli, récit délicieux malgré son dénouement moral, toujours d’après les critiques, puis une autre histoire de bêtes, Bari, fils de Kazan. Le chiffre de mes ventes augmentait lentement mais de façon régulière.

Durant ces années-là, je compris qu’on pouvait recouvrer dans la Nature la paix de l’âme, la santé et la foi, et cette découverte fit l’objet de mon prochain volume : Le Courage de Marge O’Doone. L’effusion du sang des bêtes dont je m’étais rendu coupable dans ma jeunesse m’avait ouvert les yeux et l’intelligence. Massacrer des animaux pour le simple plaisir d’abattre une proie et de ramener un trophée n’exerçait plus d’attrait sur moi. Mes aventures au cœur de régions sauvages pour ainsi dire inaccessibles devaient porter leur fruit selon la volonté de Dieu. Si l’intrigue du Courage de Marge O’Doone paraît à première vue invraisemblable, il n’en reste pas moins que ce livre est, de tous mes livres, celui où entre le plus d’inspiration. Sans l’avoir préparé aussi minutieusement que les autres, j’ai composé, presque à mon insu, un roman d’où se dégage une leçon d’énergie. Les critiques se sont plu à reconnaître le côté pittoresque et attrayant du récit.

J’écrivis ensuite Le Piège d’or, où je relate une histoire se déroulant chez des peuplades qu’il m’arriva de connaître au cours de mes pérégrinations dans les régions arctiques, et l’année suivante, Nomades du Nord, le dernier de mes ouvrages publié par les soins de Doubleday, Page et compagnie. On m’offrait ailleurs une perspective plus alléchante et je dus me séparer de mes amis de Garden City, dont je conserve toujours un excellent souvenir.

Après mon départ de cette maison, j’écrivis Le Bout du Fleuve. Quand ce roman parut dans une revue, il provoqua un engouement général. Ce récit clair, viril, plein d’épisodes dramatiques et romanesques, montre les difficultés auxquelles sont en butte les habitants des terres silencieuses du Nord glacé. Ce fut le premier de mes livres qui se vendit à plus de cent mille exemplaires dans la première édition.

Peu après la publication du Bout du Fleuve, parut La Vallée du Silence, où je raconte les aventures des farouches équipages ayant pour mission le long du Saskatchevan, de l’Athabasca et du Mackenzie jusqu’à la Terre du Nord, les flottilles de bateaux chargés de toutes sortes de marchandises. La bravoure tumultueuse de ces brigades fluviales, leurs souffrances et leur superbe mépris du danger, prêtent à ce roman un caractère épique. J’y ai placé certains types de la Police montée du Nord-Ouest, et une intrigue amoureuse d’un intérêt soutenu. Tout finit par s’arranger sous le regard serein du « Gardien », dans La Vallée du Silence qui a donné ce titre au roman. Avant de le composer, j’avais accompli maint voyage en compagnie de ces rudes bateliers, dont j’avais rapporté les portraits fidèles. La Vallée du Silence ayant eu un tirage bien supérieur à celui de mon œuvre précédente, je pus dès lors me considérer sans conteste comme le romancier le mieux rétribué d’Amérique.

Il est rare, je crois, l’homme de lettres capable d’écrire un chef-d’œuvre sur commande. Nombre de mes romans ont figuré sur la liste des « Livres à succès », mais ma Forêt en flammes, qui suivit La Vallée du Silence, entra dans cette catégorie grâce à ma vogue plutôt qu’au mérite intrinsèque de l’ouvrage. La Forêt en flammes appartient, néanmoins, à ce genre de récits colorés du Nord-Ouest qui vous fouettent le sang ; l’intrigue, un peu mince, se rachète par un dénouement des plus émouvants : l’incendie, qui a fourni son titre au livre.

Vers l’époque de la Grande Guerre, j’avais publié une série de nouvelles ou un certain Jolly Roger Mackay tenait le rôle principal. Les aventures se trouvent réunies dans le roman qui parut en 1922 : La Piste du Bonheur. Il s’agit d’un hors-la-loi sympathique habitant les solitudes canadiennes, une espèce de Robin des Bois, de son amour pour une extraordinaire jeune fille et de l’histoire d’un chien susceptible d’émouvoir tous les amis des bêtes. J’y ai dépeint la ténacité avec laquelle les membres de la Police montée s’accrochent à une piste, reviennent avec leur prisonnier, ou meurent en chemin ; des Indiens vivant dans les forêts canadiennes figurent également dans ce récit.

Quelque temps avant la publication en volume La Piste du Bonheur, j’écrivis un petit livre, qui parut en 1921 : Le Pays de Dieu… La Route du Bonheur, comprenant quatre essais, dont aucun n’était destiné à combler d’aise ceux qui tiennent l’Église organisée pour une institution nécessaire à notre existence nationale. Le recueil se divise en quatre chapitres : Mon secret du bonheur ; Je deviens un tueur ; Mon sentiment de fraternité et La route vers la foi, et contient un résumé de la religion panthéiste.

L’Être suprême a ouvert devant moi le livre où est écrit le secret de la félicité sur terre… Il n’a jamais voulu cacher ce secret aux hommes, mais ceux-ci persistent à le méconnaître et ne cherchent pas à en lire les meilleures pages, ou s’ils les ont lues, se refusent à y croire. Ils ferment les yeux pour ne pas admirer les beautés de la Nature et leurs oreilles ne perçoivent point les milliers de voix qui entonnent l’hymne immortel de la vie.

Mon inébranlable foi m’assure que tout être, humain et animal, voire végétal, fait partie du plan universel tracé par le Grand Arbitre, et qui comprend toute vie, spirituelle ou physique.

Le jour où je découvris le cœur intelligent de la Nature, mon sang accéléra sa course dans mes veines. En répondant à la voix de la Nature, j’ai affermi ma santé, développé ma foi et goûté à la splendeur de vivre. Cette voix invocatrice me murmure l’espoir que bientôt tout le monde comprendra son appel.

Dans Kazan et Bari, chien loup j’ai tenté d’immortaliser les chiens, que j’aime tant. Depuis que je courais avec Jack, dans notre ferme de l’Ohio, il m’a toujours fallu un chien sur qui déverser mon affection. Mon roman Rapide-Éclair m’inspira de nouveau le désir d’égaler Croc-Blanc et L’Appel de la Forêt et cette ambition faillit de bien peu se réaliser.

Quelque temps après la publication de La Piste du Bonheur, ce roman qui se passe au nord du lac Supérieur, je m’enfonçai dans les parages du lac Saint-Jean, dans la province de Québec. Jusque-là tous mes voyages au Canada s’étaient accomplis à l’Extrême-Ouest et au Nord. Je passai de longs mois dans le curieux village franco-canadien de Péribonka, dont les habitants continuent à mener la vie patriarcale de leurs ancêtres. Ce petit village si tranquille, situé au bord même d’une solitude à peine fouillée des hommes, m’intrigua. J’y écrivis quelques nouvelles où se reflètent la bonté et l’aimable simplicité des gens, ainsi que la vie tumultueuse et passionnée des bateliers sur le Mistassini, à une trentaine de kilomètres de là. Bientôt j’écartai complètement ce sujet et me mis à écrire Carla, roman canadien.

D’éminents critiques m’ayant reproché de ne pas me renouveler suffisamment, surtout dans Un gentleman courageux et La vieille route de Québec, je me suis décidé à écrire des romans historiques sur le Canada.

Fermement résolu à éviter tout jugement hostile, je me suis procuré — Dieu sait au prix de quels efforts ! — toute la documentation possible sur mes personnages, leur façon de vivre, leurs costumes, leur langage, leurs foyers, leurs occupations sociales, en somme sur tous les faits susceptibles de reconstituer l’atmosphère d’une époque. J’ai puisé aux sources d’origine plutôt que de recourir aux résumés ou aux conclusions d’autres écrivains. Le Chasseur noir vient de paraître en Amérique et Les Plaines d’Abraham suivront bientôt. À l’heure où j’écris, la critique n’a pas encore eu le temps de se former une opinion définitive sur la valeur de ces deux ouvrages ; cependant, si j’en crois plusieurs amis, leur lecture en est divertissante et leur unique défaut consisterait à traiter des sujets n’offrant qu’un intérêt relatif à certaine catégorie de lecteurs.

Je considère mon aptitude au travail comme un des plus grands bienfaits de l’existence. À mon avis, seul l’homme continuellement occupé goûte un véritable bonheur. Les savants illustres peinent jusqu’à leur dernier souffle. Loin de se reposer après avoir obtenu gloire et fortune, ils poursuivent inlassablement leur tâche et jouissent d’ordinaire d’une longévité plus grande que ceux qui se sont arrêtés en route. Ils ont connu le succès grâce à l’amour du travail et non pour avoir voulu atteindre un but.

Cela est surtout vrai en ce qui concerne les écrivains. Le jeune auteur qui songe uniquement à gagner de l’argent est condamné d’avance à l’échec. Notre vocation exige une somme considérable de courage, d’énergie et de volonté ; néanmoins, maints débutants s’imaginent que le romancier dit « arrivé » coule des jours agréables et exempts de soucis. Quoi qu’il en soit, le travail, source intarissable de joie, s’empare à tel point de votre être que plus d’un écrivain, se sentant guetté par la mort, n’a lâché la plume qu’à la dernière extrémité.

Qu’on n’aille pas s’imaginer, cependant, que je tienne la passion du travail pour le summum de la félicité humaine. Le Créateur nous a donné la faculté de nous divertir, de rire et de chanter, sans quoi le chemin de la vie serait par trop lugubre. Et parce que, en général, les hommes et les femmes poursuivent une existence monotone, la nécessité — mère de l’invention — a poussé certains d’entre eux à écrire des livres afin que leurs semblables frissonnent à la lecture d’actes valeureux accomplis par des personnages imaginaires, s’apitoyent sur leurs chagrins, rient avec eux, aiment et admirent les héros et héroïnes qui vivent leurs vies comme nous le ferions nous-mêmes si l’occasion nous en était donnée.

Mon banquier s’obstine à me convaincre que j’ai réussi dans les lettres, mais je sais pertinemment que le succès, le véritable succès, ne saurait se mesurer seulement par une balance créditrice. Le chiffre de mes tirages est, certes, impressionnant, mais le public n’achète régulièrement les œuvres d’un auteur par centaines de milliers d’exemplaires que s’il y trouve un aliment à ses goûts et aspirations. Je crois que la popularité de mes romans est due à leur caractère foncièrement honnête.

Les hommes et les femmes qui observent dans leurs relations avec leurs semblables une loyauté réciproque aiment à connaître les aventures de personnages moraux. À travers les siècles, seules les œuvres bienséantes et propres ont pu durer. Certains volumes inexpurgés sont tenus sous bonne garde dans nos bibliothèques, en raison du charme de leur antiquité classique, mais on y découvre rarement, sauf à titre documentaire, des livres modernes où s’étale complaisamment la passion charnelle. De tels ouvrages retiennent l’attention un moment, telle la lueur phosphorescente qu’on observe parfois sur une tombe, mais disparaissent aussi rapidement qu’ils sont venus, et laissent derrière eux une impression de dégoût. Le sort se venge cruellement des écrivains qui violent ainsi les règles de la décence. Ils meurent d’ordinaire sans gloire, comme leurs volumes, fruits de leurs pensées immondes.

Les œuvres saines perpétuent jusqu’à nous la renommée de leurs auteurs. Si Charles Dickens avait rempli ses livres de scandales sexuels, personne, sauf quelques chercheurs, ne connaîtrait à présent son nom. Mais il sut éviter cet écueil, et voilà pourquoi ses romans lui survivent.

Au fond, le monde est bon et, malgré les apparences, subit une perpétuelle évolution. Les hommes ont élevé peu de monuments en l’honneur du mal, et s’il s’en rencontre parfois, chaque génération se charge de les renverser. L’horizon humain s’élargit constamment dans les églises, dans les écoles et dans la rue ; les hommes et les femmes commencent à tendre la main à leurs semblables et à former une fraternité basée sur une compréhension plus vaste et plus saine de la vie ; aussi je ne désespère pas de voir le jour où les discordes deviendront si rares, que les esprits curieux s’efforceront d’analyser les causes de telles anomalies.

Les critiques ont écrit de nombreuses études sur moi-même et mes livres ; ils m’ont décerné maints éloges et quelques blâmes. De temps à autre, leurs commentaires me cinglent comme un coup de fouet, mais l’article fielleux m’inspire de la pitié pour le scribe qui l’a pondu.

Je reçus, un jour, l’analyse d’un de mes livres où le journaliste louait fort mon talent descriptif et ma façon de tisser la trame d’un roman, mais il concluait par cette phrase : « L’œuvre de Curwood égalerait presque celle de nos grands littérateurs s’il ne s’obstinait à nous présenter des hommes et des femmes d’une vertu à toute épreuve et d’une noblesse de caractère invraisemblable… en d’autres termes, ses personnages sont trop beaux pour être vrais ! »

Grâce à Dieu, je me félicite de m’être seulement, dans un livre, — et c’est encore un péché de jeunesse, — laissé aller à ce genre littéraire qui plaît tant à ce critique. Pourquoi mes héros ne seraient-ils point des gens sains et moraux ? Pourquoi ne raconterais-je pas d’histoires d’hommes et de femmes aux aspirations élevées, vers lesquelles tendent la plupart d’entre nous ?

Je ne vois pas pour quelle raison je glorifierais une femme des rues, bien que l’une d’elles m’eût donné autrefois un exemple d’abnégation assez rare même chez ses sœurs plus respectables.

Il ne manque pas de femmes honnêtes à honorer et à parer d’idéal : pourquoi en ferais-je des créatures laides et perverses, alors que tous nous recherchons la beauté ? Pour accueillir nos invités, nous ornons la maison des plus magnifiques fleurs du jardin.

Pourquoi ne réserverais-je pas, dans mes livres, le châtiment aux méchants et la récompense à ceux qui la méritent ? D’aucuns objecteront : « Dans la vie, les choses se passent différemment ! » Je ne partage pas cet avis : l’expérience m’a prouvé qu’en règle générale le bonheur échoit à ceux qui en sont dignes. Tôt ou tard, ils perçoivent l’admirable mélodie de la vie, tout comme Mélissa, l’héroïne de mon roman L’Honneur des Grandes Neiges, entendait les chants de sa patrie, et il leur est souvent donné de savourer le bonheur longtemps avant de partir pour un autre monde.

La terre est peuplée d’hommes forts et loyaux, de femmes belles et vertueuses, de gens qui égalent et surpassent en noblesse les héros de mes romans : cette partie de l’humanité m’inspire plus que l’autre.

Je désire que le lecteur, arrivé à la fin d’un de mes livres, le ferme avec une douce satisfaction. Je suis heureux d’avoir pu éveiller chez lui des pensées nobles plutôt que d’avoir flatté ses bas instincts.

J’estime n’avoir pas perdu mon temps si j’ai réussi à insuffler aux jeunes femmes le désir de rendre leur foyer agréable, de posséder de beaux enfants et de mener une existence utile, et si j’ai inculqué aux jeunes gens l’amour de la Nature et contribué à leur tremper le caractère. Rien ne me paraît plus noble que d’essayer de faire entendre à mes semblables l’universelle mélodie, dont les notes discordantes ne sont, selon moi, imputables qu’à nous seuls.

Les qualités morales de mes œuvres un des grands facteurs de leur succès. Peut-être ne révèlent-elles pas cette étincelle qu’on appelle le génie ; il n’empêche que, durant ces dix dernières années, elles ont été tirées à des centaines de milliers d’exemplaires. Cela s’explique, je crois, par le fait que le lecteur y rencontre des personnages dont il partage les sentiments généreux et dont il voudrait imiter l’exemple, des héros qui lui montrent à chaque page qu’en réalité Dieu créa l’homme à sa ressemblance.

N. d. T.

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