‹ Le Fils des forêtsChapitre 9 sur 12 · 08

08

En 1902, je repris mes fonctions à la News et liai connaissance avec M. V. Mac-Inness — « Mac » pour tous ses amis — qui dirigeait alors le bureau de l’immigration canadienne, situé dans Jefferson Avenue. Je conserve un souvenir ému de toute la sollicitude dont il fit preuve à mon égard. Souvent j’allais le voir lorsque j’avais besoin de conseils, de distraction, voire de repos.

De taille imposante, il était toujours d’humeur joviale et il excellait à me dépeindre, en termes pittoresques, son Canada bien-aimé, tout particulièrement le vaste panorama de terres inexplorées qui s’étendent vers le nord et l’ouest du pays. Il connaissait comme pas un ce magnifique territoire et ne manquait jamais l’occasion de me présenter aux Canadiens notoires qu’il recevait dans son bureau, tels qu’officiers de l’immigration, députés au Parlement, fonctionnaires de la Baie d’Hudson, des chemins de fer du Grand Trunk et Canadian Pacific, membres de la Police royale montée du Nord-Ouest, et une vingtaine d’autres personnages non moins importants.

En ces années difficiles, seules mes visites à cet excellent homme permirent à mon enthousiasme pour la vie au grand air de se donner libre cours. L’amour de la nature, auquel je m’étais initié dans mon enfance au long de la Shiawassee — ma rivière — était devenu le but unique de ma vie, mais, hélas ! les mois fuyaient et la réalisation de mes désirs m’apparaissait de plus en plus lointaine. Par bonheur, Mac, ce fidèle ami, se chargea de débarrasser tous les obstacles qui barraient ma route.

Mon séjour à la News en qualité de rédacteur en chef me donnait une telle confiance en moi-même, que ce cher vieux Mac ambitionnait pour moi une situation magnifique. Il ne cessait de m’affirmer que les autorités du Dominion et l’Administration des chemins de fer canadiens, séduits par mes articles évoquant la beauté des grands espaces du Nord-Ouest, projetaient de m’envoyer là-bas pour explorer et décrire ces régions afin d’y attirer des colons.

L’espoir de faire bientôt partie de cette grandiose contrée à laquelle je rêvais depuis si longtemps me fit vibrer d’émotion. Je revois encore, comme si c’était hier, Mac me montrer les documents officiels et me féliciter de ma bonne fortune. L’événement eut lieu vers l’époque où parut la première édition de l’Aventure du Capitaine Plum. Le gouvernement canadien m’offrait, en effet, mille huit cents dollars, tous frais payés ; mais il subsistait un grave empêchement : ma qualité de citoyen américain. Après quelques démarches, on passa outre, et je partis un beau jour vers ce pays où chaque matin je devais attendre l’aube avec impatience et chaque soir appréhender le coucher du soleil.

Jamais je n’oublierai la joie délirante de Mac lorsqu’il m’annonça cette heureuse nouvelle. Mon incomparable ami, disparu depuis, a laissé un vide irréparable dans mon cœur ; mais à chacun de mes voyages au Grand Nord, je sens que l’esprit de Mac m’y accompagne, car il éprouvait envers ce « Pays de Dieu » une adoration aussi ardente que la mienne.

Les immenses solitudes qu’arrose la rivière de la Paix, les montagnes situées à l’ouest, les sources de l’Athabasca et du Mackenzie, la désolation des plaines arctiques et les forêts inhabitées environnant la baie d’Hudson, sont devenues pour ainsi dire ma raison d’être. Je les ai si souvent décrites que, pendant bien des années à venir, tous mes lecteurs apprendront à aimer les scènes où vécurent les héros et les héroïnes de mes romans.

Mes premières explorations dans le nord du Canada furent de courte durée et les circonstances voulurent que je vinsse de nouveau m’établir à Owosso, dix ans environ après mon départ pour l’Université de Michigan.

Un jour, un de mes amis, Lon Allison, m’invita à un goûter où il me présenta à un groupe de jeunes institutrices parmi lesquelles se trouvait Ethel Greenwood. Je me souvenais vaguement de l’avoir vue à l’école, dans une des classes au-dessous de la mienne. L’éclat de ses yeux me troubla profondément. Elle avait lu, dans le journal, un compte rendu de ma dernière expédition au nord du Canada et elle me témoigna tant de sympathie que je résolus de la revoir souvent. Au bout de quelque temps, je compris qu’Ethel serait pour moi une délicieuse compagne sur les nombreuses pistes que je foulerais bientôt et je lui ouvris mon cœur. Deux mois après, un beau matin, à six heures, nous étions mariés dans notre vieille maison de John Street et, à sept heures, nous prenions le train pour le Canada.

Pendant tout ce merveilleux automne, le long hiver et le joli printemps qui lui succéda, nous passâmes notre lune de miel dans une cabane de rondins en plein cœur de la forêt, près de la baie d’Hudson, loin de toute vie civilisée, chiens, notre traîneau et nos raquettes. C’est là que j’écrivis Philip Steele, de la Police montée.

J’avais trouvé une épouse qui se montrait fière du gagne-pain de son mari, qui envisageait courageusement l’avenir avec moi et s’occupait admirablement de mes deux filles ; une mère qui, plus tard, me donna un fils, James, lequel se prépare actuellement à entrer au collège.

Les années qui suivirent notre étrange lune de miel s’écoulèrent très rapidement. Nous passions la plupart du temps dehors, partageant, avec les habitants des bois, la vie sauvage telle que je l’ai décrite dans mes livres. Pendant des mois entiers nous nous enfoncions dans les solitudes, à des centaines de kilomètres de tout village, et quand nous quittions la cabane construite de nos propres mains, il nous semblait abandonner un foyer bien-aimé. Les rêves d’aventures, où l’Échalas et moi nous complaisions jadis, se sont réalisés — du moins pour moi. Mes pieds ont foulé d’innombrables pistes inconnues à travers le Northland. Par toutes saisons, j’ai vécu sous la calotte des cieux dans des tentes, des cabanes et même des iglous. Sur les prairies sans fin, sur les montagnes lointaines et les immenses plaines nordiques, à travers la neige et le long de maint cours d’eau, j’ai savouré plus que ma part des joies entrevues dans mon enfance. Pourtant mon cœur soupire inlassablement après ces aventures, et je compte toujours les semaines qui me séparent d’un nouveau départ vers les grandes forêts.

Page 1